Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
On promet beaucoup pour se dispenser de donner peu.
Vauvenargues
Noël 1978
Ainsi eut lieu « la reddition du grand chef toubab » : la phrase court en décembre 1978 dans les rues de Conakry. Giscard s'est rendu à Canossa-Conakry. Pendant quarante-huit heures, la presse française parle de ces retrouvailles, faisant ainsi écho à la phrase de Valéry Giscard d'Estaing au stade de Conakry :
« La France et la Guinée s'étaient perdues voici vingt ans. Elles se retrouvent aujourd'hui. »
Il n'empêche que, comme le dira un journaliste du « Figaro » (Max Jalade) le 20 décembre.
« L'Afrique tout entière (est)… médusée par cette poignée de main fraternelle que vont échanger l'homme qui veut instaurer dans son pays “la démocratie libérale avancée” et celui qui vient d'ériger le sien en “démocratie populaire et révolutionnaire avancée”. »
Certes, bien des indices montrent que la Guinée s'ouvre sur l'Occident 1. En 1977, la CEE a fourni 60 % des importations guinéennes tandis ue la France est devenue le premier fournisseur de la Guinée. Et la France est persuadée que l'ouverture guinéenne sera inévitablement suivie d'un adoucissement du régime: c'est le schéma classique. « Le retour de la France peut contribuer à long terme à des transformations politiques 2. » De fait, selon les résidents étrangers à Conakry et les récits de journalistes occidentaux, la Guinée de 1978 semble bien différente de celle qu'ont connue Nine et ses compagnes. Une certaine détente est perceptible jusque dans les rues. Les contrôles policiers, naguère si fréquents, auraient quasiment disparu, ou du moins se font plus discrets. Il est désormais « possible de prendre des photographies dans les rues de Conakry sans être aussitôt assailli par de jeunes miliciens en colère 3 ». En août 1977, des femmes ont manifesté dans les grandes villes de Guinée et même devant le Président au Palais du Peuple pour réclamer la liberté du commerce et la fin des exactions de la police économique. Certes, une nouvelle répression a suivi ces manifestations, Sékou Touré ayant ordonné de tirer sans sommation sur quiconque est pris en flagrant délit de trafic, mais le commerce libre a été rétabli. Faut-il en conclure que « tous les crimes commis au nom de la Révolution » (pour reprendre les termes d'un journaliste du Monde) sont effacés et ne peuvent absolument pas se reproduire? Nine est sceptique : la machine répressive est si bien rôdée qu'elle se met parfois en branle toute seule, comme en témoigne le tragique « incident » survenu le 22 octobre 1978, deux mois seulement avant le voyage de Valéry Giscard dEstaing à Conakry:
« Un groupe d'enfants, âgés de dix à quinze ans, furent appréhendés par les forces de l'ordre et jetés dans des fourgonnettes au cours d'un match de football, au stade de Conakry. On les accusait d'avoir “resquillé”. Après la fin de la rencontre, on retrouvera 23 corps sans vie, couverts de traces de fouets et de griffures, les malheureux ayant tenté désespérément d'échapper à la mort. A la morgue, on découvrit aussi que certains enfants avaient en poche leurs billets d'entrée au stade.
Un commissaire de police et deux agents furent accusés “d'assassinat prémédité de mineurs innocents 4 ”. »
Néanmoins, comme la majorité des Guinéens, Nine se réjouit de ce voyage officiel, concrétisation des efforts patients et souvent laborieux d'André Lewin. Par la presse, elle vit l'enthousiasme exceptionnel des cinq cent mille habitants de Conakry qui, en tenue de fête, accueillent Valéry Giscard d'Estaing sur le parcours de l'aéroport à la résidence de Bellevue.
L'allégresse populaire est tout aussi sincère à Kankan et à Faranah, ville natale de Sékou Touré, dont Giscard fait l'éloge « parce que le Niger y prend sa source et que Sékou Touré y est né ». Cependant, quand le Président français paraît à la télévision, assis sur le coffre de la Cadillac blanche de Sékou et le foulard rouge des « Pionniers de la Révolution » noué autour de son cou d'aristocrate, bien des gens (Français, mais surtout Africains) trouvent que l'auteur de Démocratie française passe la mesure. Pourquoi ce besoin d'en rajouter ? Aller à Canossa-Conakry n'est-il pas suffisant pour amadouer Sékou Touré? Nine trouve aussi que, pour des gisements de fer, de bauxite ou de diamant, Valéry Giscard d'Estaing en fait trop. Elle approuve cet ancien prisonnier français, Pierre Drablier, qui demandait au Président, juste avant son départ pour Conakry 5, ce qu'il allait faire dans la Guinée de Sékou Touré :
« Allez-vous donner l'accolade au plus sanguinaire chef d'État de l'Afrique francophone? Allez-vous, en sa compagnie, marcher sur les charniers remplis des corps suppliciés de tant de bons et loyaux serviteurs fidèles de la France? »
De fait, le stade de Conakry n'est situé qu'à quelques centaines de mètres du Camp Boiro. « Lieu de désespoir et de déshonneur, ce trop célèbre pénitencier, qui vit confluer tant de destins brisés, inflige depuis vingt ans au régime guinéen sa plus cruelle flétrissure 6. » De mars à septembre 1974, 253 personnes sont mortes dans une seule section du camp Boiro 7. Et Boiro n'est que le plus connu des camps de la mort en Guinée, tout simplement parce que les détenus étrangers qui en furent libérés par la suite y étaient regroupés et qu'ils racontèrent ce qu'ils y avaient subi. Mais il y a au moins douze autres camps dans le pays, recensés par Amnesty International avant le voyage du chef de l'État français : quatre autres prisons à Conakry ou à proximité, le camp du Km 36 sur la route de Coyah, ceux de Kindia, Kankan, Labé, Dabola, Kissidougou, Koundara et N'Zérékoré 8. Il y aurait même dans la région forestière de Macenta un « camp volant ».
En voyant à la télévision la limousine du Président français passer devant les murailles blanchies de Boiro, Nine imagine ces détenus entassés dans des cellules exiguës, dont le toit de tôle ondulée fait, sous le soleil tropical, de véritables étuves. Chaque cellule de six ou huit hommes en moyenne a droit à deux litres d'eau par jour. En 1974, sur les 25 prisonniers entassés dans la cellule d'un tuberculeux, 16 sont morts en six mois 9 : sept ont eu un sursis car ils ont été transférés dans une autre cellule. Or, dans tous ces camps, ceux de Conakry comme ceux de Parrièrepays, la nouvelle du voyage du Président français s'est infiltrée : quels espoirs ce voyage n'a-t-il pas suscités chez les prisonniers et leurs familles! Mais que faut-il en attendre véritablement à cet égard? Certes, de belles paroles marquent cette rencontre. Même Sékou Touré, le bon apôtre, s'écrie devant Giscard et en présence de la foule des militants :
« Avant de mourir, nous donnerons la preuve de notre dévouement total à la démocratie. »
— Tiens, se dit Nine, le diable guinéen devenu vieux se ferait-il ermite? Elle a toujours en mémoire l'effroyable réponse faite par le même Sékou à un haut fonctionnaire africain du Fonds monétaire international. Cet homme, fort religieux, parlait Coran et Islam vec le Président guinéen à chacun de ses voyages à Coruikry. Cette fois-là les pendaisons ordonnées par Sékoui Touré dataient de la semaine précédente.
— Comment, lui dit le visiteur, potivez-vous concilier votre respect du Coran avec ces exécutions?
— Oh! répondit le Président de la République populaire et révolutionnaire de Guinée, j'ai été envoyé dans ce pays pour en exterminer le Mal et je sais que je monterai au ciel sur un monceau de cadavres!
Le visiteur, qui dînait le soir même chez Nine et Djibril, leur dit en frissonnant:
— Mes pauvres enfants, je vous plains. Vous avez un fou pour Président!
C'est néanmoins cet Ange Exterminateur qui — comble du paradoxe et de la diplomatie — rend publiquement hommage, en décembre 1978, à la France mère de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
En revanche, le silence de M. Giscard d'Estaing sur les violations des droits de l'homme est assourdissant. Plus d'un auditeur des discours dont résonne le stade de Conakry trouve choquante sa passivité lorsque Sékou Touré impute à « des intellectuels tarés » et à la malveillance des journalistes la mauvaise réputation dont souffre son régime en France. Et Nine, comme tant d'autres à l'époque, s'étonne de l'impasse quasi totale que fait la presse française d'alors sur la question des droits de l'homme en Guinée. Seule exception notable: Le Monde, qui publie une série de grands articles dont le troisième porte le titre éloquent « l'ombre du Camp Boiro 10 ». Ce quotidien reçut d'ailleurs, côté français des réprimandes téléphoniques lui signifiant que ses articles n'avaient pas été appréciés en haut lieu. Côté guinéen, le journaliste du Monde faillit se voir refuser le visa d'entrée pour suivre le voyage en Guinée (comme cela arriva à son collègue de l'hebdomadaire Jeune Afrique, ainsi puni pour avoir annoncé le premier les détails de la mort par inanition de l'ancien Secrétaire général de l'OUA, Telli Diallo, coupable d'avoir, malgré lui, cristallisé sur sa personne prestigieuse, les espoirs de changement du peuple guinéen). Ce silence de la presse, un journaliste l'expliqua à une amie de Claudine qui lui avait écrit son étonnement :
« A la veille du voyage que doit faire le Président de la République, certaines pressions existent pour qu'on ne parle pas trop de la Guinée-Conakry 11. »
Cependant, Nine apprend avec espoir que le porte-parole de l'Élysée, Pierre Hunt, a déclaré aux journalistes à Conakry:
« Il a été question des droits de l'homme au cours des conversations bilatérales. Je pense que vous pourrez constater bientôt les conséquences de ces discussions. »
Elle sait que, dans les conversations bilatérales, deux prisonniers passent avant Djibril et ses compagnons : Edouard Baldet, dit Lambin (du nom de son père administrateur français, mort en Guinée) et détenteur de la nationalité française, mais que Sékou Touré s'obstine à considérer comme guinéen parce que la mère de Lambin était guinéenne; et l'archevêque Tchidimbo, citoyen gabonais mais titulaire aussi de la nationalité française. Pendant son séjour à Conakry, Nine n'aurait jamais pensé que l'archevêque fût plus français que son mari qui, lui non plus, n'a jamais perdu la nationalité française mais l'a simplement laissée « en sommeil » 12. Cependant, les autorités de Paris semblent avoir fixé des priorités à partir de critères exclusifs de nationalité. Dans un premier temps, Paris a fait de la libératiotion des dix huit Français de souche blanche la condition de la reprise des relations entre la France et la Guinée. Rien que de très normal dans ce marchandage diplomatique. Puis, on s'est occupé des « doubles nationaux » : franco-libanais, franco-guinéens.
Nine croyait que Djibril et ses compagnos entraient naturellement dans cette dernière catégorie mais on lui fait comprendre que Sékou Totiré considérant les maris de Françaises comme exclusivement guinéens, la France ne peut que s'incliner. Elle s'insurge contre cette façon de voir : les droits de l'homme n'ont ni couleur ni nationalité et la France, leur patrie, a l'obligation morale d'intervenir pour les faire respecter partout où ils sont bafoués. Sa responsabilité est d'autant plus engagée en Afrique que l'ancienne métropole occupe une position historique privilégiée sur ce continent. Que va-t-il advenir alors des maris de Françaises et des milliers de Guinéens recensés par la Ligue internationale des droits de l'homme en 1977 13 et par Amnesty International en 1978 14 ? La France et son Président vont-ils purement et simplement les ignorer et aider Sékou à gommer leur existence? Nine commence à entrevoir avec épouvante que telle est bien la conséquence, indirecte certes mais néanmoins évidente, du voyage de Giscard à Conakry.
La mère de Denyse écrit au Président français ce qu'elle en pense :
« Vous avez deux filles, Monsieur le Président. Quelle serait votre attitude si l'une d'elles vivait une situation aussi tragique? J'ai suivi votre voyage en Guinée. Je vous ai vu traverser les rues de Kankan où je m'étais moi-même rendue lors de la naissance de mon petit-fils. Je connais presque tous les prisonniers mariés à des Françaises. Mon gendre, bien sûr, mais aussi les deux condamnés à mort. Je peux affirmer que ces hommes représentaient l'élite… Ils étaient sans doute gênants. »
Le jour de l'arrivée du Président français à Conakry, Mme S. reçoit à Paris un coup de fil de son mari guinéen, tout juste libéré du camp Boiro. Arrêté en 1976, libéré en 1978, il a de la chance. Peut-être les deux époux pourront-ils se rejoindre bientôt 15 ? Le petit groupe de Françaises se réduit à neuf. La rumeur publique en Guinée dit que l'archevêque et le métis Lambin seront libérés à l'occasion du voyage, mais il n'en est rien. De Conakry, Giscard et sa suite (moins Journiac) partent passer les fêtes de Noël au Gabon.
Le coeur battant, Nine appelle l'Élysée où on la met en liaison avec René Journiac. Elle s'émerveille d'entendre l'austère conseiller aux affaires africaines dont la voix a des inflexions chaleureuses :
« J'ai une bonne nouvelle pour vous, madame Bari: dites à vos compagnes que le président Sékou Touré a promis de libérer vos maris, petit à petit, à condition que tout se passe dans la plus grande discrétion… Non, il n'a pas indiqué de délai, mais logiquement, il ne devrait s'écouler que quelques mois entre les libérations successives. Le Président guinéen n'a fait de réserves que pour ceux de vos maris qui étaient membres du gouvernement… Oui, un ministre est considéré comme membre du gouvernement… Un ambassadeur, non… Un chef de cabinet? Non, votre mari était seulement haut fonctionnaire. Bien sur, nous vous tiendrons informées de tout nouveau développement. La seule condition — mais nous en avions discuté et nous nous en sommes portes guarants à Conakry — c'est que tout se passe discrètement : pas de communiqué à la presse au moment des libérations. Je pense que vous en serez d'accord?… Joyeux Noël, madame. »
Ah, oui! quel beau Noël, cette année-là! Nine fait le tour des familles concernées, transmettant d'un coeur léger la bonne nouvelle, accueillie avec soulagement ou scepticisme, selon le cas. L'espoir les inonde toutes, sauf Renée, épouse de l'ancien ministre du Commerce intérieur, qui se doutait depuis longtemps déjà que son mari rie figurait pas parmi les survivants. Elle prend néanmoins part à la joie de ses compagnes, souhaitant que leur attente ne soit plus très longue. Nine comprend ce jour de Noël que, malgré les périodes de découragement qu'elle a traversées depuis six ans, elle n'a jamais cessé d'espérer le retour de Djibril. Elle remercie Dieu de lui avoir donné le rêve et l'espérance en abondance au long de ces années noires puisque les retrouvailles avec son mari sont maintenant si proches.
Notes
1. Le Monde, 17 décembre 1978, p. 11.
2. Europe Outre-Mer. La Guinée d'aujourd'hui, no. 585.
3. Le Monde, 19 décembre 1978, p. 5.
4. Le Monde, 19 décembre 1978.
5. Lettre publiée dans Le Monde, 19 décembre 1978.
6. Le Monde, 19 décembre 1978.
7. Document d'informati n, Amnesty International. «Guinée » Juin 1978, p. 10.
8. Amnesty International, op. cit., p. 9.
9. Amnesty International, op. cit., ibid.
10. Le Monde, 19 décembre 1978.
11. Lettre de J.F.K. en date du 7 décembre 1978.
12. Nine possède le certificat de nationalité française de Djibril.
13. Rapport déposé auprès du Secrétaire général des Nations Unies le 25 mai 1977.
14. Campagne d'information sur les prisonniers des camps Boiro et Kémé Bourèma à Kindia, qui valut au futur Prix Nobel de la Paix d'être traité par Sékou Touré « d'ordure internationale » (communiqué du PDG en date du 19 juillet 1978).
15. Il faudra attendre un an encore pour que, sous la pression d'André Lewin notamment, Sékou Touré autorise S. à rejoindre sa femme à Paris.
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