Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
`Raison d'Etat :
considération d'intérêt supérieur que l'on invoque dans un Etat
quand on fait des choses contraires à la loi ou à la justice.
Larousse universel
Année 1979 et début 1980
Trois longs mois s'écoulent. Dans le petit groupe, chacune des huit femmes s'attend à recevoir un coup de téléphone : ou la nouvelle que le mari est libre en Guinée ou celle que le mari de X ou de Y a été libéré à Conakry tel jour. Nine devient de jour en jour plus nerveuse et c'est de cette époque que date son habitude de sursauter à la sonnerie du téléphone. C'est aussi vers cette époque que Denyse entame son cycle de déprimes à répétition. Personne n'y comprend rien : les libérations des maris de Françaises devaient s'échelonner dans le temps, mais rien, il ne se passe rien! Pas la moindre nouvelle de libération. M. Journiac répond personnellement aux vœux que Nine lui adresse en janvier 1979 :
« Que la nouvelle année vous apporte la concrétisation des promesses dont je vous ai fait part le jour de Noël. »
Les huit femmes bondissent lorsqu'elles apprennent qu'une délégation ministérielle guinéenne va venir à Paris signer les accords de coopération dont la négociation a été entamée pendant le voyage de Giscard d'Estaing et s'est poursuivie en février-mars. Quoi! pas un mari de Française n'a été libéré depuis la promesse de Sékou et la France va encore dire merci et signer! Elles écrivent au chef de l'État français une lettre commune pour le lui dire:
« Vous seul, Monsieur le Président, pouvez obtenir l'exécution de cette promesse. Nous osons espérer que vous aurez à cœur, avant la signature à Paris des accords francoguinéens de coopération, de voir le chef de l'État guinéen honorer les engagements pris personnellement à votre égard. »
Le 26 mars 1979, Nine remet la lettre au conseiller Journiac. Celui-ci répond le 4 avril qu'il soumettra la demande au chef de l'État. En attendant, il donne son sentiment personnel 1 :
« Je comprends très bien votre inquiétude après les promesses faites en décembre dernier. Croyez bien que nous ne sommes pas restés inactifs et que nous avons saisi toutes les occasions pour rappeler ce qui avait été dit à Conakry. Je dois reconnaître cependant que nous n'avons reçu que des réponses laconiques et évasives, sans à vrai dire qu'aucune explication valable nous soit donnée.
Je ne sais comment interpréter cette attitude alors que, par ailleurs, tout s'est déroulé comme prévu et que les propos tenus par le chef de l'État guinéen à d'autres interlocuteurs ont confirmé la nouvelle orientation qu'il tient à donner à sa politique. »
Cette lettre, qui paraît si sincère et confirme l'impression de Nine que le conseiller Journiac est un homme de coeur, est un véritable coup de poignard pour le petit groupe de femmes. Elles commencent à entrevoir que Sékou Touré s'est peut-être joué de Giscard d'Estaing et que la « promesse » ne signifie sans doute rien d'autre qu'un signe, facile et peu coûteux, de la nouvelle orientation qu'il tient à donner à sa politique. Par ailleurs, tout s'est déroulé comme prévu: l'ouverture vers l'économie occidentale s'est élargie et les ministères compétents peaufinent depuis février 1978 des accords de coopération. Les «réponses laconiques et évasives » étonnent peut-être les rares hauts fonctionnaires français s'intéressant à ce prolème humanitaire mais ne sont absolument pas dangereuses pour les relations franco-guinéennes, qui vont en s'améliorant constamment.
D'ailleurs, on commence à parler du voyage officiel que Sékou Touré va faire au printemps 1980 à Paris. Nine prie immédiatement l'Élysée de transmettre sa demande d'audience à M. Sékou Touré (ce que Journiac fait en octobre 1979, il le confirme par écrit à Nine). Puis, suivant une idée de Denyse, les huit femmes commencent à recueillir les signatures de personnalités françaises de tous milieux, toutes tendances confondues, qui doivent adresser au Président de la République française un appel ainsi libellé:
« Les soussignés voudraient, à l'occasion de la visite officielle en France du Président guinéen, Sékou Touré, rappeler au Président de la République française le cas douloureux des huit Françaises épouses de prisonniers d'opinion, détenus en Guinée depuis de longues années.
« Ils souhaitent que le président Giscard d'Estaing saisisse cette occasion pour demander à son hôte guinéen le geste qui mettrait fin à la cruelle incertitude de ces familles françaises. Pareille démarche honorerait le chef de l'État d'un pays qui fut et doit rester la patrie des droits de l'homme. »
Ce texte, qu'elles ont voulu digne et modéré, quelque 250 personnalités le signent en deux mois. Parmi les signataires :
Certaines des personnalités contactées refusent de signer. Jean d'Ormesson, par exemple, ancien directeur du Figaro, s'explique en ces termes 2 :
« J'ai pris la décision de ne plus signer de textes pour ne pas apparaître parmi ces “intellectuels” qui signent si souvent que leur voix n'a plus aucune importance! »
Pourtant, il ajoute en terminant sa lettre :
« Je voudrais que vous m'indiquiez, en tout cas, au moins les plus marquantes des signatures de votre appel. »
Pourquoi cette demande si ces voix n'ont plus aucune importance? s'étonne Nine. Le médiateur Aimé Paquet, saisi du dossier, fait une démarche personnelle auprès de Giscard d'Estaing 3 :
« Les promesses faites ne sont pas tenues. Je sais que tu feras tout ce qu'il est possible de faire. »
Les 25 et 26 juin 1979 sont signés à Paris des accords de coopération culturelle, scientifique, technique, économique et financière entre la France et la Guinée (précédés d'une déclaration commune d'amitié entre les deux pays). M. Raymond Barre, qui signe côté français, fait la sourde oreille à l'appel de Nine. En janvier 1980, après la libération du dernier « double-national officiel » dont la France voulait bien s'occuper, Nine écrit le 6 février une nouvelle lettre au Président de la République :
« Notre groupe de Françaises, épouses de prisonniers politiques en Guinée et mères de dix-huit enfants français, s'est réjoui de la récente libération de M. E. Lambin. Il ne reste plus, semble-t-il, dans le contentieux franco-guinéen des droits de l'homme, qu'à connaître le sort réservé à nos époux. Nous sommes convaincues que vos services et vous-même vous emploierez à résoudre ce dernier problème en demandant au président-Sékou Touré:
« — de tenir la promesse de libérer les maris de Françaises qu'il vous a faite en décembre 1978, lors de votre voyage en Guinée;
« — une fois cet engagement tenu, de faire délivrer un acte de décès à celles dont le mari n'aura pas été libéré. C'est bien le moins, en effet, qu'après de si longues années d'attente, nous sachions officiellement si nous sommes veuves et si nos enfants sont ou non orphelins de père. »
Nine ne reçoit même pas un accusé de réception. Le conseiller Journiac meurt début février dans un étrange accident d'avion au Cameroun. Selon les comptes rendus de presse, l'avion « Grumman », mis à sa disposition par la présidence gabonaise et piloté par un neveu du président Bongo, avait à son bord cinq personnes. Il n'y eut pas de survivants. Le bruit court que Journiac a été victime d'un règlement de comptes entre services secrets. Six mois plus tard, un agent du ministère de l'Intérieur confiera à Nine que ces rumeurs n'étaient pas dénuées de fondement. Quelle que fût la personnalité du défunt, elle a l'impression de perdre la seule oreille amie dans le Gouvernement français. C'est aussi le seul Français témoin de la promesse de Sékou Touré à Giscard d'Estaing qui s'en va. Nine appréhende de recommencer les démarches auprès de son successeur.
Début mars, M. Giscard d'Estaing entretient les Français de sa politique étrangère dans l'émission télévisée « Une heure avec le Président ». Il parle des succès de son septennat, cite à cet égard la reprise des relations avec la Guinée et a cette phrase surprenante:
« Grâce à nos efforts, il n'y a plus de Français dans les prisons guinéennes. »
Nine en reste sans voix et a l'impression que Giscard enterre lui-même son mari… Le lendemain, elle adresse au nom du groupe un communiqué de dix lignes à l'Agence France-Presse, rappelant l'existence dans les prisons de Sékou Touré de huit détenus époux de Françaises, dont la moitié sont des doubles-nationaux. Le texte indique que les familles effectueront prochainement une nouvelle démarche auprès du chef de l'État. Mais l'AFP ne publie pas le texte. La mère de Denyse, outrée elle aussi par les propos du Président français, écrit au Président une lettre de reproches polis :
« Vous semblez considérer que votre tâche est accomplie. Auriez-vous oublié les huit Françaises et leurs dix-huit enfants français? »
A la mi-mars, le ministre guinéen de la Défense, le général Lansana Diané — l'un des piliers du régime guinéen — vient à Paris acheter des armes. Nine envoie derechef un communiqué à l'AFP, déplorant que la violation des droits de l'homme en Guinée ne soit pas un souci prioritaire pour le Gouvernement français. Le texte connaît le même sort que le précédent et que les cinq ou six autres que Nine transmettra à l'AFP en 1980.
En mai, Sékou Touré échappe à un nouvel « attentat » 4.
Par l'intermédiaire de son ambassadeur à Conakry, M. Giscard d'Estaing fait parvenir au Premier ministre guinéen un message lui demandant de :
« Faire part au président Sékou Touré de son amicale sympathie et de la confiance de la France dans la poursuite de l'œuvre qu'il a entreprise pour le bien du peuple guinéen et de l'Afrique tout entière. »
Le lendemain, à Conakry, le Conseil national de la Révolution lance un appel pour épurer l'appareil du parti et de l'État, « épuration plus que jamais nécessaire, indispensable 5 ».
Où sont donc la « libéralisation » du régime, l'inévitable démocratisation annoncées par les bons esprits occidentaux lors du voyage du chef de l'Etat français à Conakry? La France se voile pudiquement la face au nom de l'intérêt des investisseurs. Nine commence à comprendre pourquoi, depuis dix-huit mois que la promesse a été faite à M. Giscard d'Estaing, les efforts des épouses pour en obtenir la concrétisation n'ont été que coups d'épé dans l'eau : des intérêts supérieurs se sont fait jour qui obligent à occulter, voire à supprimer tout obstacle gênant. Leurs maris sont devenus des grains de sable qui agacent à peine les dents de l'engrenage financier des relations franco-guinéennes. Décidément, cet ancien prisonnier français (blanc) avait raison lorsqu'il écrivait à Giscard en partance pour Conakry:
« Non, Monsieur le Président, votre place n'est pas aux côtés de Sékou Touré. La raison d'État a des limites (surtout si elle a des motifs économiques et financiers). L'honneur de la France, lui n'en a pas 6. »
Notes
1. Lettre de René Journiac en date du 4 avril 1979.
2. Lettre du 11 septembre 1979.
3. Lettre du 23 octobre 1979.
4. Selon diverses rumeurs ce faux attentat à la grenade aurait été préparé par Sékou Touré lui-même pour prouver au peuple son invulnérabilité.
5. Rapporté dans Le Monde, 22 mai 1980.
6. Lettre publiée dans Le Monde du 19 décembre 1978.
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