Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
L'État, le plus froid de tous les monstres froids.
Nietzsche
23 mai 1980
Le Groupe 77 de la section française d'Amnesty International envisage de projeter le film canadien La danse avec l'aveugle pour sensibiliser le public strasbourgeois au problème des droits de l'homme en Guinée. Le film retrace l'histoire du régime de Sékou Touré, perverti selon un processus désormais classique, que Lord Acton a résumé dans une formule lapidaire: « Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument. » Les organisateurs de la soirée souhaitent inviter un animateur bien au courant des affaires guinéennes. Nine propose de demander à M. Lewin de venir à Strasbourg répondre aux questions du publie. L'ancien ambassadeur de France à Conakry accepte sans hésiter et la soirée est fixée au 23 mai 1980.
Jean-Michel et Nine accueillent le voyageur à l'aéroport d'Entzheim et se demandent s'il reviendra sur la « colère diplomatique » qu'il a laissé percer lors du vote tout récent de la résolution du Parlement européen. Mais il n'en est rien. Il débarque souriant, dans un costume d'alpaga un peu fripé et Nine se pose l'éternelle question sans réponse depuis qu'elle connaît André Lewin: Comment cet homme, d'accès si facile et de manières si simples, peut-il lui rester tellement hermétique? Porté aux nues par les uns comme artisan du rapprochement entre la France et la Guinée, il est honni par d'autres, qui l'accusent d'être un « flic 1 ».
Mais Nine s'était toujours dit que, pour susciter des réactions aussi diverses, cet homme, sympathique ou pas, devait être bigrement efficace.
Jean-Michel conduit directement A. Lewin sur le lieu de la réunion, place de la République. Dans l'auto, le diplomate confie que l'ambassadeur guinéen à Paris, Aboubacar Somparé, a failli l'accompagner à Strasbourg: la chose eût été piquante et Nine regrette qu'il y ait finalement renoncé.
Dans la salle, la projection est techniquement difficile: la bande du film, très fatiguée, casse trois fois et le technicien n'en finit plus de réparer. Néanmoins, les témoignages d'anciens prisonniers sont accablants et le public horrifié par ce qu'il vient de voir et d'entendre. La parole est à André Lewin, qui voit le film pour la première fois et le trouve très injuste pour le régime guinéen : il décrit simplement la situation sans en expliquer les causes, déclare-t-il (ce qui, songe Nine, n'est déjà pas si mal pour un documentaire). Puis, Gérard, secrétaire du groupe d'Amnesty, donne des précisions chiffrées sur les arrestations, libérations et disparitions dans ce pays. A. Lewin les conteste : selon lui, il y aurait eu 2 000 libérations depuis 1971, et non 200 comme l'indique Amnesty. Mais Gérard invoque la fiabilité des sources de l'Organisation, qui n'avance jamais un chiffre sans s'être assurée qu'il est proche de la réalité.
— Permettez-moi de souligner, dit A. Lewin, que l'action d'Amnesty en faveur des prisonniers de Guinée est récente. D'ailleurs, la majeure partie des dossiers que possède l'Organisation sont tirés des informations que j'ai personnellement transmises. Vous n'ignorez pas que j'ai déployé beaucoup d'efforts pour obtenir des libérations et, sans me vanter, je crois en avoir une cinquantaine à mon actif. Est-ce qu'Amnesty a annoncé quelques libérations suite à ses efforts humanitaires? A ma connaissance, aucune encore, ce qui tendrait à prouver que mon approche du problème des droits de l'homme en Guinée est peut-être meilleure que celle de votre Organisation!
— Mais, fait remarquer un spectateur, les libérés dont vous revendiquez la paternité sont tous étrangers à la Guinée (Français, Libanais, Allemands, Grecs, Tchèques, etc.). Pas un Guinéen ne figure à votre palmarès. Que fait donc le Gouvernement français pour les prisonniers politiques guinéens?
— Si le Gouvernement français se montre très prudent en la matière, c'est que mieux vaut obtenir quelques libérations, même au compte-gouttes, que s'intéresser à tous les prisonniers en même temps et ne réussir qu'à énerver le Président guinéen.
L'ex-ambassadeur trouve des justifications aux multiples arrestations ordonnées par le chef de l'État guinéen :
— Il y a eu en vérité beaucoup de complots contre la Guinée, et des complots réels, mais la mécanique de répression a broyé quantité de gens qui n'avaient rien à voir avec eux. D'ailleurs, au sujet de la mauvaise réputation dont pâtit le régime guinéen en France, je regrette beaucoup l'attitude de la presse française, qui, pendant quinze ans, n'a jamais parlé de la Guinée et qui en parle aujourd'hui de manière exclusivement négative.
— Cependant, Excellence, dit quelqu'un, la presse a souvent reçu des consignes de silence de la part du Gouvernement français. Le dernier exemple connu date du voyage de Giscard d'Estaing en Guinée.
Son Excellence fait une moue dubitative et ne répond pas.
— N'y a-t-il pas lieu, monsieur l'Ambassadeur, d'être scandalisé que le Gouvernement français ait accepté pendant trois ans comme ambassadeur de Guinée à Paris un tortionnaire notoire? demande Jean-Michel.
On sent pointer un léger agacement chez André Lewin, qui répond néanmoins avec beaucoup de sérénité:
— L'accréditation d'un ambassadeur est presque impossible à refuser et, de toute façon, le rôle exact que M. Seydou Keita a pu jouer lorsqu'il siégeait dans la commission d'interrogatoire au Camp Boiro n'a été connu que deux ans après son installation à Paris.
Ici, Nine sait que l'orateur fait une entorse « officielle » à la vérité : elle se souvient très bien qu'à la réunion de la Tour Maine-Montparnasse, tous les Français libérés de Guinée parlaient en détail des fonctions quelque peu spéciales de ce sinistre Keita au Camp Boiro. Or, M. Lewin était présent 2 et l'échange d'ambassadeurs entre les deux pays fut postérieur d'au moins trois mois à cette réunion.
Une spectatrice africaine se scandalise de l'aveuglement volontaire du Gouvernement français et rappelle les conditions de la saisie du livre d'Alata par le ministre Poniatowski.
— De toute façon, cet acte de l'administration a été confirmé par une décision judiciaire, mademoiselle. Et la mesure d'interdiction se justifiait pleinement, à l'époque, du seul fait qu'elle dérangeait le Gouvernement français 3.
— Est-il vrai, monsieur l'Ambassadeur, reprend Jean-Michel, que deux convois de prisonniers politiques guinéens ont été embarqués, de nuit, à destination de Cuba sur des avions revenant d'Angola où ils avaient déposé hommes et matériel pour la guérilla contre les Portugais?
— Le bruit en a couru, effectivement, dans les milieux diplomatiques. à Conakry en 1976. J'ai personnellement fait surveiller l'aéroport de Conakry deux nuits de suite, mais mon observateur n'a rien remarqué d'anormal. Il faut considérer ces rumeurs comme totalement farfelues.
Asma, la fille aînée de Nine, pose la question qui lui brûle les lèvres depuis le début:
— Le Gouvernement français a-t-il pris des mesures concrètes pour amener Sékou Touré à tenir la promesse faite il y a dix-huit mois au président Giscard de libérer les maris de Françaises? Et si oui, lesquelles?
M. Lewin prend un air grave pour dire que le problème préoccupe fort le Gouvernement français, qui déploie tous les efforts nécessaires dans le sens voulu. Asma trouve la réponse bien peu satisfaisante et Nine la sent ulcérée de voir ainsi éludée une question aussi fondamentale pour elle, sa mère et ses frère et soeurs.
Il est minuit et le débat s'achève. Quelques personnes, des Guinéens pour la plupart, continuent à discuter avec André Lewin, en petit comité. L'un d'eux lui reproche d'être l'ami de Sékou Touré. Comme la conversation s'éternise, le diplomate demande à ses interlocuteurs de venir, le lendemain matin, prendre le petit déjeuner avec lui à son hôtel. D'une manière générale, le public est plutôt satisfait de la manière détendue dont l'ancien ambassadeur a participé au débat. Certes, il a souvent groupé les questions pour en éviter une gênante, mais il avait presque toujours un air d'honnête sincérité en répondant aux spectateurs.
L'orateur n'a pas eu le temps de dîner avant de prendre l'avion.
Gérard, sa femme Nadjet, Nicole, tous militants d'Amnesty, Jean-Michel et Nine l'emmènent sur les quais, dans l'une des rares winstubs de la ville où l'on peut encore, après minuit, manger un cervelas/salade de gruyère. Pendant que M. Lewin se restaure, les trois amis d'Amnesty insistent sur le problème de Djibril et Nine entend alors cette proposition étonnante :
— Si vous voulez, je vous emmène à Conakry voir Sékou Touré. Nous y resterons une semaine, si nécessaire. Nous le verrons deux, trois fois s'il le faut, à l'africaine. Je puis même vous amener en sa présence sans le prévenir. La fidélité en amitié ou en amour l'a toujours touché: vous risquez de l'émouvoir et d'apprendre ainsi la vérité sur votre mari.
— D'accord, dit Nine enthousiasmée. Mais pourquoi ne m'avez-vous pas fait cette proposition quand vous étiez ambassadeur? Tout aurait été tellement plus simple à organiser.
La réponse n'étant pas très claire, Nine souhaiterait discuter plus longuement de cette proposition avec son auteur. Pourrait-il prolonger son séjour à Strasbourg et rester demain dimanche? Il accepte et prendra l'avion du soir.
Le lendemain, à l'hôtel au charme un peu désuet, Nine attend dans le hall que M. Lewin et ses quatre convives guinéens aient fini de converser en prenant le petit déjeuner.
Cet homme, elle l'a toujours senti, est la clé de son problème: n'ayant jamais fait la différence entre Français de souche blanche et Français noirs, il a plusieurs fois parlé des maris de Françaises au Président guinéen. Il cherche à faire comprendre à Sékou Touré qu'un jour ou l'autre, cette lamentable histoire fera une vilaine tache sur le tableau des relations franco-guinéennes. Malheureusement, ses démarches ont toujours été des initiatives personnelles, menées sans instructions du Gouvernement français, ce qui leur conférait un caractère purement humanitaire auquel Sékou Touré était parfaitement insensible :
« Ayant appris à bien connaître le président Sékou Touré, il (M. Lewin)… savait que des considérations humanitaires n'ébranleraient pas le Président guinéen. De ses nombreuses tentatives pour évoquer le sort des prisonniers et leurs déplorables conditions de détention, A. Lewin avait pu constater à quel point il était difficile d'intéresser Sékou Touré au sort des prisonniers. Celui-ci en ignorait jusqu'au nombre exact. Il demeurait convaincu de leur responsabilité, et si les prisons étaient insalubres, c'était que la Guinée était pauvre et sous-développée… C'est au niveau politique que le problème d'une libération totale (des Français) se règlerait 4. »
Nine, qui continue à espérer en M. Lewin, l'invite à faire une promenade en bateau-mouche sur l'Ill, la jolie rivière qui arrose Strasbourg. La conversation reprend. André Lewin confirme en tout cas que le Gouvernement français a d'autres préoccupations plus importantes que ce petit problème strictement humain, ce qui explique sans doute les réponses vagues (ou inexistantes) que les autorités françaises réservent depuis quelque temps aux multiples sollicitations des épouses de prisonniers. Nine en conclut une fois pour toutes que son Gouvernement et le Président qu'elle a contribué à faire élire ne feront rien pour Djibril.
Quant aux chances de survie des prisonniers, A. Lewin pense qu'elles sont bien minces. Il l'a toujours dit à Nine (il faut d'ailleurs lui reconnaître cette grande honnêteté alors qu'il eût pu essayer de l'apaiser par des propos lénifiants) : à son avis, il est très probable qu'il n'y ait plus aucun espoir à conserver mais, évidemment, on ne sait jamais. Et de citer les noms d'un condamné à mort et d'un autre prisonnier réapparus après des années alors que tout le monde les croyait fusillés.
La promenade fluviale terminée, Nine accompagne son invité dans un restaurant de la « Petite France », le vieux quartier de la ville. Il est prévu d'y goûter la fameuse choucroute royale en discutant de manière approfondie, en présence de Jean-Michel dont les questions très directes, hier soir pendant le débat, ont quelque peu étonné le diplomate. Le jeune homme insiste d'emblée sur l'inaction du Gouvernement (M. Lewin ayant agi seul, il l'a dit lui-même) et sur la torture morale infligée à des femmes maintenues dans l'incertitude depuis tant d'années. A. Lewin reparle de « l'attestation » qu'à deux reprises déjà il a proposé de délivrer à Nine pendant qu'il était ambassadeur : un papier officiel attestant de la disparition et pouvant constituer le « commencement de preuve » à fournir au juge pour obtenir un jugement déclaratif d'absence, valant acte de décès pour la veuve et les orphelins.
Nine ne veut rien entendre de cette procédure qui, c'est sûr, arrangerait bien les autorités françaises, en supprimant de jure le problème. D'abord, s'il ne ment pas, M. Lewin n'en sait pas plus qu'elle sur le sort réservé à Djibril. Ensuite, si la Guinée a effectivement tué son mari dans des conditions très discutables puisqu'il n'a jamais été jugé ni condamné, c'est aux autorités guinéennes à lui délivrer un acte de décès en bonne et due forme. Elle n'en démordra pas. Elle se souvient d'ailleurs comment, en 1976, Alix, la femme (ou la veuve?) du général Keita, avait réclamé aux Affaires étrangères un document valant « certificat de disparition » de son mari, pour obtenir du Service des pensions de l'Armée française une partie de la retraite à laquelle elle a droit (principal moyen d'existence pour cette sexagénaire). Faute de certitude, positive ou négative, A. Lewin put seulement lui délivrer « une attestation retraçant sa dernière conversation avec le président Ahmed Sékou Touré 5 ». Celui-ci lui confirma en effet l'arrestation du général Keita en juillet 1971 et ajouta que l'intéressé « pouvait être considéré comme mort ». L'Ambassadeur insistant pour qu'un document officiel de décès fût délivré par la Guinée, le président Sékou Touré lui répondit:
«Vous pouvez l'écrire ou le certifier; vous n'obtiendrez rien d'officiel des autorités guinéennes, mais je vous dis que vous pouvez le considérer comme mort en tant qu'ennemi du régime et du peuple guinéens 6. »
C'était là une certitude sur laquelle l'Ambassadeur de France pouvait quand même se fonder pour délivrer un certificat d'absence, mais pour Djibril — qui n'avait ni la notoriété ni les fonctions du mari d'Alix — la situation est différente et André Lewin comprend donc (tout en le regrettant sans doute) le refus de Nine. On revient sur la proposition de voyage à Conakry. Nine pense que le mieux serait de se rendre là-bas cinq ou six semaines avant la visite officielle de Sékou Touré à Paris. Elle demande toutefois certaines garanties : la protection de l'actuel Ambassadeur de France notamment mais A. Lewin ne peut pas donner l'assurance que son successeur approuvera cette initiative et acceptera de loger Nine à l'Ambassade.
Nine a fait venir ses enfants au dessert afin de les présenter à Son Excellence. A peine arrivée, Asma repose à l'Ambassadeur la question de la veille, « votre réponse n'étant pas satisfaisante », lui dit-elle avec aplomb.
— Hélas! Je ne puis que vous refaire en privé la même réponse qu'hier soir en public. Il est probable que la question de votre père sera abordée lors du prochain voyage officiel de Sékou Touré à Paris.
— Et naturellement, ajoute l'adolescente, vous préviendrez maman de la date de cette visite?
Son Excellence coule un regard malicieux vers la maman pour dire :
— N'y comptez pas! Ce n'est sûrement pas moi qui indiquerai à votre mère les dates de la venue de Sékou Touré en France!
— Mais pourquoi? Vous vous méfiez d'elle, alors? dit la jeune fille interloquée.
— Peut-être bien! concède le diplomate avec un sourire énigmatique.
Notes
1. Voir l'article du Canard enchaîné du 6 juillet 1977, intitulé « Conakry et chuchotements ».
2. Voir p. 67.
3. Pourtant, l'arrêté ministériel fut annulé par jugement du tribunal administratif de Paris (4 juin 1980), confirmé par un arrêt du Conseil d'État (9 juillet 1982) : l'interdiction de « Prison d'Afrique » était donc illégale. Le ministère de l'intérieur fut condamné à rembourser à l'éditeur les 5 000 exemplaires saisis.
4. M. C. Smouts, Revue française de science politique, juin 1981, « La normalisation des rapports franco-guinéens, Analyse d'une médiation ». Étude rédigée à fartir des notes prises par André Lewin lui-même lors de sa médiation pour l'ONU.
5. Lettre du 16 août 1976.
6. Lettre du 16 août 1976.
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