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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


Raison d'Etat: Acte 2        Table des matieres

La raison dÉtat
Acte 3 : les services secrets

Il n'y a pas de hasard dans notre métier:
il n'y a que des coïncidences troublantes qu'il faut expliquer.

Général Untale

Strasbourg, 2 juin 1980

— Allô? Madame Bari? Bonjour, Madame. Ici, Marc Tassler. Mon nom ne vous dira rien mais je suis envoyé par le ministère de l'Intérieur.
— … Ah? Ah! bon. Et à quel sujet?
— Vous devez vous en douter?
— Euh… non, je ne vois pas.
— C'est au sujet de l'article paru dans les Dernières Nouvelles d'Alsace à votre sujet.
— Ah? Celui où il était question d'un député européen?
— C'est possible. Le texte faisait état de votre mari. J'aimerais venir vous en parler.
— Me parler de cet article de 20 lignes paru il y a plus d'un mois?
— Oui. Si vous voulez, je peux venir à votre bureau lundi en début d'après-midi.
— Bon, alors disons à 14 h 30. Rappelez-moi votre nom s'il vous plaît?
— Tassler. Marc Tassler. Alors, à lundi. Au revoir, madame. Perplexe, Nine raccroche le récepteur. Que lui veut ce monsieur? Visiblement, il ne connaît pas le détail de l'article des DNA, fondé sur une interview de Mme Pruvot. Et il travaillerait pour le ministère de l'Intérieur, bizarre. Nine en parle à une collègue qui lui conseille de ne pas voir ce Tassler seule mais en présence d'un tiers et lu propose de l'aider à enregistrer la conversation. Les dictaphones qu'elles utilisent quotidiennement ne feront pas l'affaire car leurs cassettes ne durent que vingt minutes et ce monsieur va peut-être rester une heure. Elle propose son magnétophone personnel dont la bande dure 1 h 30. Nine, vaguement inquiète maintenant, demande à Jean-Michel s'il veut bien servir de « témoin » de l'entretien. Il accepte et conseille, lui aussi, d'enregistrer la conversation mais de s'assurer auparavant que ce monsieur est vraiment envoyé par le ministère de l'Intérieur. Ce serait déjà un élément sûr.
Nine prend contact avec les services du Préfet. Le chef de cabinet qui l'avait longuement reçue en 1977 après le faux télex a été remplacé. Son successeur hésite un peu quand cette femme lui demande abruptement si un certain Tassler appartient bien au ministère de l'Intérieur.
— Nous allons vérifier, madame. Laissez-moi vos coordonnées et je vous rappellerai avant lundi midi.
De fait, lundi matin, le Cabinet informe Nine que « ce monsieur est des nôtres: vous pouvez lui faire confiance ». Nine ne se sent nullement rassurée pour autant et les préparatifs que sa collègue et elle font pour installer le gros magnétophone dans le tiroir de son bureau achèvent de la troubler.
14 h 15 — Arrivée du témoin, un peu intrigué lui aussi. Il vérifie l'installation du matériel d'écoute et rit des craintes de l'apprentie espionne.
14 h 25 — Sonnerie du téléphone. Le visiteur est annoncé.
— Oui, faites-le monter, s'il vous plaît.
(J'enfonce la touche de gauche, puis celle de droite. je laisse le tiroir entrouvert. Bon.) — Oui, entrez! Bonjour, monsieur.
C'est un petit homme barbichu, la pré-quarantaine un peu chétive, vêtu d'un costume d'été beige. Il porte un petit sac.
Nine présente son « témoin » en précisant qu'elle préfère qu'un tiers assiste à l'entretien. Elle sent nettement que le visiteur n'apprécie pas l'initiative. D'ailleurs, il n'a pas aimé non plus le coup de fil à la Préfecture car il attaque immédiatement:
— Je crois que vous vous êtes renseignée à mon sujet auprès du cabinet du Préfet. C'est à Untel que vous avez parlé ou à son adjoint?
— A M. Untel. J'ai préféré m'assurer que vous étiez bien du ministère car la vie m'a appris à ne plus croire les gens sur parole.
— Le Cabinet m'a contacté aussitôt. Comme je vous l'ai dit, je fais cette démarche suite à l'article paru dans le journal il y a quelque temps.
— Presque un mois et demi maintenant. Mais cet article, il est clair que vous ne l'avez pas lu, constate Nine en riant.
— Pas moi directement, non, mais on m'en a fait une synthèse. C'est ainsi que nous travaillons. Voilà, j'aurais voulu savoir si vous avez eu le sentiment d'être victime de pressions de la part d'officiels guinéens?
Pendant que Nine, un peu déroutée, réfléchit à la question, l'envoyé du ministère de l'Intérieur se tourne vers le « témoin » :
— Mais vous, qui êtes-vous exactement? Un consultant privé? Un avocat peut-être?
— Oh! peu importe. J'assiste simplement Mme Bari dans cette affaire. Mais, euh… vous-même?
— Oui? Eh bien! j'appartiens au Service du contre-espionnage, français bien sûr, la DST. Oui, on se figure toujours les espions comme des gens extraordinaires, roulant en Jaguar et tout. Rien de tel chez moi, remarque en riant Tassler 1.
— Mais à quel titre puis-je intéresser le contre-espionnage, moi? demande Nine avec appréhension.
— Notre rôle est à la fois de surveiller les étrangers sur le territoire français et de protéger les Français contre les agissements de ressortissants étrangers. Aussi vais-je répéter ma question de tout à l'heure : avez-vous eu, à un moment quelconque, l'impression d'être l'objet de pressions de la part d'officiels guinéens?
— La meilleure réponse est le dossier que j'ai déposé en 1977 chez le chef de cabinet du Préfet. Et Nine de raconter le faux télex et ses aboutissants 2. M. DST ne connaît pas cette histoire et n'a pas vu ce dossier mais il en demandera communication.
— Cependant, interroge Jean-Michel, pourquoi le contre-espionnage s'intéresse-t-il MAINTENANT à Mme Bari?
— Personnellement, je travaille surtout sur les pays, de l'Est, ceux du bloc soviétique. Autant vous dire que je n'appartiens pas aux oeuvres sociales de l'État. Donc que Mme Bari ne compte pas sur moi pour lui apporter un jour des nouvelles de son mari. Ce n'est pas du tout le genre de travail que j'assure. Voyez-vous les rapports franco-guinéens ont évolué depuis 1975 et nous sommes actuellement dans une phase de rapprochement.
— Avez-vous assisté au débat organisé par Amnesty International avec M. André Lewin, il y a quelques jours? coupe Jean-Michel.
— Le service officiel des RG (Renseignements généraux) y a sûrement délégué quelqu'un, comme d'habitude dans ce genre de réunions. Mais moi, je n'y suis pas allé.
— Votre visite a-t-elle un rapport avec le prochain voyage officiel que Sékou Touré doit effectuer en France?
— Écoutez, dit M. DST. Je crois que je vous dois des éclaircissements pour que vous ne vous fassiez pas d'illusions. Je connais depuis longtemps le cas de Mme Bari, car il y a longtemps que je m'intéresse à la Guinée.
— Alors pourquoi ne pas vous être intéressé à elle il y a trois ans, lorsque les Guinéens l'ont effectivement ennuyée? Elle aurait été contente, alors, de vous connaître! Pourquoi venir maintenant que tout est calme pour elle côté guinéen?
M. DST répond par une autre question à Nine:
— Avez-vous essayé de prendre contact avec le Front de Libération de la Guinée?
— Ah! dit Nine, si vous venez pour avoir des renseignements sur les opposants guinéens, vous n'avez pas de chance. Je suis devenue très méfiante car on ne sait jamais à qui on a affaire: un anti-Sékou traîne toujours un pro-Sékou dans son sillage! Il y a plusieurs années, des Guinéens sont venus me dire qu'ils étaient parents ou amis de mon mari. Comme je ne les avais jamais vus à Conakry ni ailleurs auprès de Djibril, je les ai mis dehors. Je ne leur ai pas demandé s'ils étaient membres du Front de Libération de la Guinée ou du Comité de défense de la Révolution que Sékou venait alors de créer à Grenoble. Vous savez, quand on a été mordu par un serpent, on fuit même les mille pattes…
— Y avait-il, parmi ces Guinéens, un certain X. escroc de petite envergure?
— Non il n' avait pas ce nom-là. Mais pourquoi me demander cela? Y a-t-il des Guinéens dont je doive me garder plus particulièrement? — Oh! certes. Je connais un certain nombre de Guinéens qui ne sont pas à fréquenter, mais il me serait difficile de vous les indiquer. En revanche, je vous demande de me signaler tout individu ou groupe d'individus qui vous donnerait des inquiétudes.
M. DST passe ensuite à une autre question qu'il dit être totalement sans rapport avec l'objet de sa visite :
— En dehors des démarches auprès du Parlement européen et de cette députée française, avez-vous l'intention de contacter d'autres personnalités et lesquelles? Nîne se souvient alors de la seule recommandation que lui ait faite Jean-Michel avant l'arrivée de cet homme: « Ne cite que des noms de gens en place, très connus. » Alors, elle parle des démarches en cours ou à venir à l'Élysée et au Quai d'Orsay. Sans risque pour personne, sans doute.
— Y a-t-il d'autres familles françaises dans votre cas? demande encore Tassler.
— Oui, une dizaine.
Nine regarde sa montre avec inquiétude : et si le ruban du magnétophone arrive au bout et se met à tourner en chuintant, emporté par le mouvement? Faudra-t-il ouvrir le tiroir et dire calmement: Excusez-moi, mais j'ai enregistré cet intéressant entretien! Est-ce qu'il réclamera la bande? Mon Dieu! Pourvu qu'il parte avant la fin de l'enregistrement!
— Et, demande encore Jean-Michel, si Mme Bari avait un jour besoin de votre protection, la lui accorderiez-vous?
— Il faudrait nous prévenir en tout cas. Je vais vous laisser un numéro de téléphone, mais vous savez, je suis souvent absent. Ce matin encore, quand le chef de cabinet du Préfet m'a cherché, je rentrais juste de Suisse.
Il ouvre un carnet et dicte un numéro. Nine s'étonne qu'il ne le connaisse pas par coeur mais il dit en avoir plusieurs.
— Et si les ennuis de Mme Bari avaient lieu pendant un week-end?
— Voici un autre numéro. On me ferait la commission et je vous rappellerais aussitôt.
Il se lève enfin. Un coup d'oeil à la montre : il est là depuis une heure vingt.
Marc Tassler sorti, les deux autres se regardent perplexes : qu'est-ce qui est à l'origine de cette visite? Sûrement pas cet article local de quelques lignes sur l'affaire, c'est trop mince. Les démarches auprès du Parlement européen et le vote d'un texte de condamnation du régime guinéen à un moment où les rapports franco-guinéens s'améliorent? Les questions posées publiquement à un ancien ambassadeur de France en Guinée? Possible si l'on se place dans l'optique des relations entre les deux pays, que ces Françaises pourraient finir par perturber un jour. Saura-t-on jamais la véritable raison de cette visite? Tout de même, le fait que cette « enquête » suive de si près la venue d'André Lewin à Strasbourg et la gênante résolution du Parlement a quelque chose de troublant.
— En tout cas, conclut Jean-Michel, le motif officiel d'assurer ta « protection » est un peu léger. Quand tu as eu des ennuis et que tu es allée le leur dire, personne n'avait alors songé à veiller sur toi.
— Oui, mais maintenant, tout est changé: me voilà flanquée d'un « ange gardien », et barbu de surcroît. Elle venait en effet de faire la connaissance d'un « protecteur » un peu spécial, qu'elle allait souvent revoir pendant un an.

Notes
1. Un agent secret devant le rester, il est évident que ce patronyme est un nom d'emprunt.
2. Voir pp. 78-85.

Raison d'Etat: Acte 2        Table des matieres