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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


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Rencontres

On lie les boeufs par les cornes et les hommes par les paroles.
Proverbe français

Le septennat de Valéry Giscard d'Estaing arrive à son terme. La campagne présidentielle est ouverte. Les grands candidats entament leur tour de France.Strasbourg, le 30 mars 1981

1. L'homme qui avait perdu son chapeau

Parmi ses bonnes volontés, le groupe 77 d'Amnesty International compte Me Wagner, avocat au grand coeur qui, depuis bien longtemps, cherche comment aider les femmes de ces disparus en Guinée. Justement, l'occasion s'en présente lorsque la presse publie la date du passage à Strasbourg du candidat Mitterrand. Nine souhaite un entretien avec le Secrétaire général du Parti socialiste. Me Wagner connaît les organisateurs du meeting et se charge des démarches. Après la réunion, F. Mitterrand recevra, le temps d'un vin d'honneur, le groupe socialiste des « Français de l'étranger » venus des pays voisins l'assurer de leur fidélité militante. Les représentants de l'Association et Me Wagner seront présentés à l'orateur à ce moment-là. Mais il faut, auparavant, assister au meeting sous les poutrelles métalliques du Hall Rhénus. Atmosphère bon enfant de patronage et de kermesse. Les jeunes sont venus en bande, et les plus vieux en famille, du grand-père au dernier-né avec son biberon. A l'entrée, on vend des saucisses et des roses rouges. Au micro, Daniel Balavoine est chargé de faire patienter le publie avant l'arrivée du candidat à la présidence. Mais la sono étant mauvaise et le candidat en retard, le chanteur s'époumone sur son estrade. Enfin, il arrive. Allocutions de bienvenue dont Nine devine le contenu plutôt qu'elle ne le comprend. Une jeune femme, mère de famille au chômage, avec qui le candidat a choisi de faire sa campagne, crie sa confiance en François Mitterrand. Enfin, après trois heures d'attente du public, le candidat a la parole. Son ton mesuré contraste avec celui des hurleurs qui l'ont précédé, mais Nine ne saisit qu'un mot sur trois du programme électoral. On chante l'Internationale pendant que, sur l'estrade, les vedettes lèvent leur rose au poing.
— Ça va être à nous, dit Wagner. « Les Français de l'étranger » seront reçus dans le pavillon voisin. Il nous faudra emboîter le pas des quelques personnes qui accompagneront Mitterrand dans son bain de foule.
Le candidat passe devant eux. Il a l'air fatigué : il est vrai que c'est le sixième ou septième meeting de la semaine, et le deuxième de la journée! Il ferme son pardessus poil de chameau et cherche son couvre-chef.
— Trouvez-moi mon chapeau, s'il vous plaît. Où donc est passé mon chapeau? Si je ne le mets pas, je serai complètement aphone demain à Metz. Heureusement, on retrouve ledit chapeau que F. Mitterrand s'empresse de coiffer. On s'engouffre au pas de charge dans le pavillon 16 où la délégation des « Français de l'étranger » applaudit l'entrée du candidat. Celui-ci soulève son chapeau mais s'empresse de le remettre en expliquant pourquoi. Allocution. Toast au succès. Me Wagner et Jean-Michel jouent des épaules pour faire un passage à Nine vers le grand homme. Grand? Non, pas par la taille. Nine est surprise de se trouver devant un futur Président plutôt petit, mais dont le visage est nettement plus aimable au naturel qu'à la télévision. Il serre avec effusion la main de la présidente :
— Je connais votre combat, madame. Je vous admire.
Nine, un peu intimidée, n'a pas besoin de lui expliquer les raisons de sa démarche: Jacques Attali (que l'Association est allée voir à Paris) a sûrement mis son « patron » au courant car François Mitterrand parle des dernières démarches de l'AFFPPG.
— Justement, s'enhardit Nine, nous n'avons pas reçu la lettre de vous que M. Attali nous avait promise.
— Vous l'aurez. Je dois la signer dès mon retour à Paris, mais voilà cinq jours que j'ai quitté mon bureau. Le courrier est en souffrance. Et puis je ne voulais pas la faire écrire par un collaborateur. Je veux la faire moi-même, mais vous l'aurez.
— Que pourrez-vous faire pour nous aider, vous qui connaissez bien Sékou Touré? Vous n'aviez rien pu pour mon mari lorsque je vous avais contacté en 1972.
— La difficulté dans votre cas est que le problème touche à la souveraineté de son pays.
— Mais c'est à la France de faire pression pour qu'il donne au moins des nouvelles de ses prisonniers!
— Nous le ferons. Madame, je vous souhaite bon courage pour continuer votre lutte.
Après le vin d'honneur, la « troupe » qui suit le candidat dans son tour de France souhaite dîner en ville. Me Wagner et Jean-Michel estiment qu'il faut les accompagner pour remettre aux « Français de l'étranger » un lot de « Lettres au Président », que l'Association fait envoyer par centaines au candidat Giscard en ce moment. Au restaurant, Jean-Michel se retrouve à côté de l'acteur Roger Hanin, beau-frère de F. Mitterrand, qui raconte d'une voix tonitruante des histoires de Pieds-Noirs. Mais Nine recherche une autre « vedette » : elle se fait désigner le Secrétaire des « Français de l'étranger », un petit homme aux cheveux grisonnants nommé Guy Penne. Elle se présente et lui dit tout à trac:
— Vous êtes ici le seul qui m'intéressiez. Je vais vous dire pourquoi. Puis-je m'asseoir près de vous?
Comme elle l'a déjà fait des centaines de fois, elle explique son problème à ce monsieur et Guy Penne emporte, pour les faire expédier depuis les pays limitrophes de la France, quelques centaines de lettres au président Giscard d'Estaing. Elle ignorait en le quittant ce soir-là qu'elle le reverrait quelques semaines plus tard à l'Élysée.

Strasbourg, le 3 avril 1981

2. Le roi qui attendait une supplique

Quelques jours plus tard, c'est Valéry Giscard d'Estaing qui remplit le Hall Rhénus. Les représentants de l'Association ont aussi, une semaine plus tôt, sollicité une audience auprès des organisateurs. La requête a été présentée par le même Me Wagner, toujours aussi dévoué, à son confrère Me Marcel Rudloff, sénateur, Président du Conseil régional et principal organisateur du meeting. On chuchote dans les milieux bien informés qu'il sera le prochain Garde des Sceaux si Giscard est réélu. Mais n'ayant reçu aucune réponse à leur demande d'audience, Nine et Jean-Michel ignorent toujours le 3 avril s'ils pourront approcher Giscard d'Estaing. Peut-on envisager d'interrompre le meeting par une ou deux questions embarrassantes? Le militant socialiste qu'ils contactent à cet effet à cause de sa « grande gueule » et de son souci des droits de l'homme esquive prudemment la demande: il est trop connu sur la place, il ne peut pas se le permettre!
En revanche, d'autres militants d'Amnesty International proposent leur aide : ils peuvent distribuer les 4 000 lettres à Giscard que Nine a fait tirer pour la circonstance. Ils se joignent aux filles aînées de Djibril et à leurs camarades de Faculté pour quadriller le terrain aux abords du Hall Rhénus mais il y aura des incidents: les « Jeunes Giscardiens » assurent un service d'ordre des plus musclés. Au fur et à mesure que les participants pénètrent dans le Hall, les jeunes gens leur arrachent la feuille. La plupart reviennent sur leur pas pour en demander une autre.
Gérard, Secrétaire du Groupe 77, sera interpellé par le service d'ordre, sans doute à cause de ses cheveux longs. Auparavant, il prendra un malin plaisir à faire sa distribution aux colosses qui descendent des autocars déversant des renforts pour le Président. Il est convenu que Nine et Jean-Michel seront dans la salle et essaieront de parler au candidat-président après le meeting. Si l'objectif se révèle impossible, les filles de Nine et leurs copains viendront faire un peu de chahut pour attirer l'attention des journalistes. Mais tout cela est bien aléatoire et Nine désespère de pouvoir approcher Giscard au milieu de ces milliers d'auditeurs enthousiastes dont les salves d'applaudissements semblent être l'unique préoccupation. La réunion est tout aussi ennuyeuse que celle de F. Mitterrand. Seules différences : la sono est excellente, les chaises impeccablement rangées et le public fort élégant. Comment les deux représentants de cette modeste association pourront-ils introduire une fausse note dans ce concert de louanges?
— A la fin suis-moi, souffle Jean-Michel. On va essayer de forcer le passage.
— Mais comment faire? Tu vois bien que les barrières font tout le tour et que personne n'approchera Giscard. Il sortira directement, par l'arrière, vers l'hélicoptère qui l'attend dehors. — On essaiera du côté des journalistes. A l'entracte, ils s'approchent des bancs de la presse et abordent les représentants des agences de presse et des grands quotidiens qui suivent Giscard dans sa campagne. A chacun, ils remettent un dossier récapitulatif d'un problème plus ancien que le septennat qui s'achève. L'intérêt suscité est bien médiocre, à peine quelques remerciements polis, au mieux teintés de sympathie.
Ils regagnent leur place pour la seconde partie du spectacle. Quelques jeunes contestataires déploient des calicots pour protester contre la vignette-moto mais se font prestement évacuer. La réunion touche à sa fin : le public se lève et la moitié de l'assistance allume, en l'honneur du Président qu'elle souhaite voir réélu, le « cierge magique » que les supporters ont apporté, un bâtonnet crépitant en une gerbe d'étincelles. Pendant ce temps, des musiciens en costume alsacien jouent le Chant du Départ. Giscard se retourne vers l'orchestre et bat l'air de ses grands bras. Alors que tous les regards sont concentrés sur le Président chef d'orchestre, Nine et Jean-Michel enjambent les câbles et les fils des cadreurs de la télévision. Ils se retrouvent juste à côté des journalistes lorsque éclate une formidable ovation.
— Séparons-nous, conseille Jean-Michel, et essayons d'approcher Giscard chacun de notre côté. Tiens, dit-il en ouvrant son porte-documents, prends la copie de la lettre de Journiac. Tu pourras toujours la lui montrer si tu arrives à lui parler!
Nine se rapproche de l'estrade en même temps que les journalistes. Quelqu'un entrouvre légèrement la barrière. Les représentants de la presse munis de leurs « coupe-file » et de leurs badges s'engouffrent dans la brèche. Nine suit le mouvement, précédée par le directeur local de FrancePresse qui avance en annonçant:
— Agence France-Presse.
— Et vous, dit le cerbère, vous êtes avec lui?
— Oui, oui. AFP aussi, dit Nine à mi-voix, craignant d'être entendue du directeur.
La voici de l'autre côté de la barrière, où l'agitation est grande aussi. Elle se cache de Me Rudloff, qui sait fort bien qu'elle n'a pas d'audience. Comment arriver à Giscard d'Estaing sans être arrêtée par les « gorilles » de service? Le Président s'approche d'un groupe d'admiratrices qui demandent un autographe sur le livre publié pour la campagne: L'état de la France.
— Si j'arrive à me glisser entre la haie d'arbres en pots et la barrière, je l'aurai juste en face de moi, pense Nine en se faufilant derrière l'écran de verdure, face au publie. Ça y est. Elle est maintenant sous le livre que signe le Président. Où est la fameuse « protection rapprochée du Président de la République » dont on nous rebat les oreilles depuis la tentative d'assassinat de Reagan? Comme Giscard rend le livre à une brave dame, Nine se redresse, tel un diable sortant de sa boîte.

Il n'a même pas cillé de surprise. Il abaisse simplement les yeux sur celle qui, tout contre lui, tient une feuille à la main:
— Vous avez une lettre à me remettre? dit Sa Grandeur.
Le ton condescendant déplaît à Nine.
— Non, c'est la lettre de votre conseiller Journiac me parlant de la promesse que Sékou Touré vous a faite de libérer mon mari. Je suis la présidente de l'Association des familles françaises qui ont leurs pères ou maris dans les prisons guinéennes.
— Ah! oui, quand je suis allé à Conakry…, commence le Président d'un air lointain.
— Mais vous êtes bien au courant de cette promesse puisque des milliers d'électeurs vous écrivent en ce moment pour vous la rappeler.
Est-ce la magie du mot « électeurs »? Le ton se fait plus humain :
— Votre mari est-il français?
— Oui, monsieur le Président. Double-national.
— Savez-vous que Sékou Touré va venir à Paris?
— On en parle toujours, mais la date est-elle fixée?
— Juin. Il viendra en juin.
— Ne croyez-vous pas, monsieur le Président, que notre problème devrait être réglé avant juin, sinon Sékou Touré viendra simplement vous faire une deuxième promesse, comme en 1978?
M. le Président retrouve son air lointain et, légèrement agacé, prend la lettre de Journiac qu'il remet à un collaborateur :
— Nous verrons cela au moment du voyage de Sékou Touré, dit-il en s'éloignant.
L'incident n'a pas échappé aux journalistes qui, maintenant, se précipitent sur Nine comme des guêpes sur un pot de miel. Les questions fusent:
— Qu'est-ce que vous avez remis au Président? Que lui avez-vous demandé? Que contient cette lettre?
Elle recommence pour eux son histoire de disparus et le mini-dialogue avec le Président.
Pendant ce temps, Jean-Michel a carrément enjambé la haute barricade, son porte-documents à la main! De l'autre côté, il joue des coudes pour approcher Giscard, dont la haute stature est heureusement facile à repérer. Il arrive juste derrière lui quand le Président se retourne vers l'un de ses collaborateurs.
— Et les prisonniers de Guinée, monsieur le Président? Vous n'en avez pas parlé ce soir, dit-il sans ambages.
— Ah! dit Giscard, mais je viens de voir une dame qui m'en a parlé à l'instant même.
Jean-Michel, pensant qu'une lectrice a remis directement la lettre distribuée à l'entrée par les amis de l'Association, se présente :
— Moi, je suis le secrétaire de l'Association.
— Eh bien, la dame en était la présidente, je crois. Mais, ces hommes sont-ils français?
— Oui, monsieur le Président. Nous pouvons produire les certificats de nationalité française pour quatre d'entre eux.
— Nous verrons ce que nous pourrons faire lorsque Sékou Touré viendra à Paris.
— A quelle date?
— Au printemps. En attendant, il convient de ne pas faire trop de bruit autour de cette affaire.
— Monsieur le Président, ces femmes se sont tues pendant dix ans. Maintenant, ce sont des désespérées.
Mais déjà, M. le Président n'écoute plus et passe son chemin. Dehors, les amis d'Amnesty félicitent Nine et Jean-Michel. — Giscard d'Estaing a dû penser que l'AFFPPG était vraiment bien implantée en Alsace puisqu'en dix minutes, deux de ses membres ont forcé les barrages du service d'ordre pour lui parler!
Le lendemain, l'Association écrira au président de la République pour lui rappeler les termes de ces entretiens impromptus et remettre aux agences de presse le communiqué suivant :

« A l'issue de la réunion électorale de Strasbourg, le 3 avril, l'Association des familles françaises de prisonniers politiques en Guinée a réussi à saisir personnellement M. V. Giscard d'Estaing du problème douloureux de ses huit familles (…) .
« Elle a pris bonne note de l'engagement de M. Giscard d'Estaing d'obtenir du président Sékou Touré, lorsqu'il viendra en visite en France, la concrétisation de sa promesse de libérer les époux de Françaises. Toutefois, l'Association demeure persuadée que ce problème doit trouver sa solution avant la visite officielle. En effet, Sékou Touré n'ayant pas respecté l'engagement pris en 1978 envers le chef de l'État français, ces familles craignent fort que le Président guinéen ne reparte à Conakry après avoir donné de nouvelles assurances qui resteront sans lendemain. »