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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


Une minute pour convaincre        Table des matieres       

Retour à Strasbourg

L'espérance est un risque à courir.
G. Bernanos

Fin juillet-août 1980

Le premier courrier que les cofondateurs trouvent dans la boîte aux lettres de l'Association à Strasbourg est une lettre anonyme (voir p. suivante) : Nine en a les larmes aux yeux: est-ce là tout l'effet que leur situation produit sur les Français? L'auteur en est sans doute un nostalgique de « la coloniale » et un raciste farouche. Il a sûrement vécu en Guinée puisqu'il connaît le mot soussou 1 vulgaire pour désigner le sexe de l'homme (« bangala »). Mais c'est tout de même un lecteur du Monde puisqu'il a reproduit l'erreur typographique 2 de l'adresse publiée par ce quotidien.
Cette réaction primaire à son mariage avec un Noir, elle l'a rencontrée sous tous les climats et dans tous les milieux. Même un expert de l'ONU lui avait un jour lancé des réflexions fort intolérantes sur son couple « mixte ». Pourtant, le brave homme s'affichait avec des « amis noirs », pour bien se prouver qu'il n'était pas raciste. Mais jamais il n'aurait admis que sa fille se mariât avec un Noir! A ce genre de « contradicteurs », Nine répondait généralement:
— Oh !vous savez, je me suis aperçue que mon mari était noir longtemps après l'avoir aimé!
Heureusement, l'auteur de la lettre anonyme reste un isolé. La petite campagne de presse suscite des réactions plus sympathiques. Les enfants, d'abord, ont été très impressionnés de voir Nine exposer à la télévision l'histoire de leur père. Ils ont seulement trouvé leur maman encore plus pâle que d'habitude. Les amis et collègues la regardent d'un œil neuf, comme si la minute d'Antenne 2 avait donné une estampille officielle à sa situation. Les quelques articles de la presse parisienne sont aussi pour beaucoup dans cette « découverte » d'un probtéme pourtant si vieux: le prestige des médias sans doute! Les dépêches d'agences ayant été reprises par des quotidiens régionaux, Nine reçoit des coups de fil de lecteurs lointains : il faut continuer à parler publiquement de la question, disent-ils; c'est le seul moyen d'obliger le Gouvernement français à s'y intéresser. Il est réconfortant que des inconnus prennent la peine d'écrire ou de téléphoner leur sympathie ou leur soutien à l'Association.
La « notoriété » de l'Association vaut à sa présidente une demande d'interview de la part de Radio France Internationale. La voix de Françoise Jeannet au téléphone réchauffe le cœur de Nine : elles conviennent d'une interview, en duplex et en différé, pour le bulletin d'information à destination de l'Afrique. L'enregistrement a lieu dans le studio de FR3 Alsace. Sachant que l'émission sera entendue en Afrique, Nine est encore plus émue que d'habitude. La journaliste lui pose des questions fondamentales (buts de l'Association, raisons de cette création tardive) et lui permet de lire à l'antenne la liste des huit hommes disparus, dans l'espoir d'obtenir, peut-être, quelque renseignement d'auditeurs bien informés, voire de témoins oculaires. Mais quand Nine entend la dernière question: « Si vous aviez un appel à lancer au président Sékou Touré, que lui diriezvous? », elle s'effondre d'émotion. Il faut recommencer trois fois l'enregistrement de sa réponse et encore celle-ci ne sera-t-elle pas diffusée par Radio-France. Le reste de l'entretien (vingt minutes au total) passera dans les trois bulletins d'information du 2 août 1980, mais l'Association n'en aura aucun écho, ni de Guinée, ni d'ailleurs en Afrique.
Quelques jours plus tard arrive la réponse officielle de l'Élysée 3 à l'invitation adressée par Nine à M. et Mme Giscard d'Estaing : « … Le chef de l'État vous remercie de votre très sympathique invitation dont il prend bonne note sans toutefois vous assurer de pouvoir y donner suite dans un proche avenir. »
Qu'est-ce que cela veut dire, se demande Nine. Viendra? Viendra pas? Eh non, c'est un refus, poli mais ferme: renseignements pris, il n'y a même pas eut, dans le cas de Mme Bari, l'enquête habituelle des Renseignements Généraux sur la famille-hôte. Non, Mme Bari était sûrement déjà sur la « liste noire » des familles à éviter! Nine appelle Martin Kirsch pour lui demander où en sont ses démarches (« elles avancent, elles avancent, rassurez-vous! ») et lui parler de l'invitation à dîner :
— Vous savez, Strasbourg est bien loin! Difficile de s'y rendre…
— Oh! monsieur Kirsch, vous ne me ferez pas croire cela! Le Président s'est rendu la semaine dernière dans une famille de Mulhouse.
— Allons, madame Bari, soyons sérieux. Vous ne pensiez tout de même pas que le Président de la République allait venir chez vous, précisément dans VOTRE famille?
— Et pourquoi pas? Parce que M. Giscard d'Estaing ne se rend pas dans les familles à problèmes.
— Allons, allons, madame Bari!

Notes
1. Langue de Basse-Guinée (Conakry et la côte).
2. Schimber au lieu de Schimper.
3. Lettre CAB/ES/3912 INV du 5 août 1980.