Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
Donc, je marche vivant dans mon rêve étoilé.
V. Hugo (Ruy Blas)
1-15 juillet 1980
Tous ces événements font bouillonner les idées du « conseiller » Jean-Michel qui n'a aucune peine à démontrer à Nine que si le problème commence à agiter les esprits et à déplacer des gens (Lewin, Tassler par exemple), c'est qu'il y a eu « publicité » par l'intermédiaire du Parlement européen.
— Finalement, qu'avez-vous gagné en étant restées discrètes depuis huit ans et plus? Dans le meilleur des cas, la sympathie passive de quelques bonnes âmes. Mais si vous voulez forcer les deux gouvernements, guinéen et français, à résoudre votre problème, il faut vous manifester publiquement, pour que l'opinion sache que vous existez. Il faut donc vous interdire d'agir en ordre dispersé et au contraire vous unir pour parler d'une seule voix. Le seul moyen est de vous constituer en association déclarée.
— Mais nous avons essayé il y a deux ans. La plupart des femmes dans mon cas ne le veulent pas.
— Parce qu'alors vous parliez d'association dans l'abstrait, sans vous appuyer sur rien. Maintenant, la situation a évolué : il existe un texte international concernant vos maris, la Résolution européenne dont il faut obtenir l'application. Or, votre groupe informel tel qu'il existe aujourd'hui ne fait pas le poids. Il vous faut la personnalité morale et juridique et avoir pignon sur rue — qu'on sache où vous joindre, où vous écrire par exemple.
Mais si les autres femmes ne veulent pas, je ne peux pas les forcer. Il faut être plusieurs pour s'associer.
— Deux au minimum, selon la loi de 1901. Si tu veux, nous créons l'Association, toi et moi. Tu seras la présidente et moi le secrétaire.
— Toi? mais tu n'as pas de parent disparu en Guinée!
— Justement, j'ai la tête plus froide que vous toutes puisque je ne suis pas directement concerné. J'ai par là même une autre vision des choses et des gens, pas forcément plus juste mais plus sereine, moins passionnée.
Nine trouve l'idée tentante : elle se sent personnellement à bout d'imagination pour entreprendre de nouvelles démarches. Elle a essayé tant de pistes pour se retrouver si souvent devant un mur de silence qu'elle sent bien la nécessité d'innover. D'un autre côté, si Association il y a un jour, il faudra un « comité directeur » dynamique et imaginatif. Or, elle n'a pas, elle n'aura jamais l'âme d'un chef. Jean-Michel, en revanche, a de l'autorité, de l'esprit d'initiative et une foule d'idées neuves.
Cependant, il est totalement dépourvu de la patience et de la persévérance dont elle-même est capable quand les efforts tardent à être couronnés de succès. Oui, finalement, chacun a les qualités qui font défaut à l'autre : l'idée de s'associer n'est pas aussi utopique qu'elle le paraît à première vue.
Néanmoins, Nine a scrupule à lancer ce jeune homme dans des problèmes qui les ont, elle et ses compagnes, moralement minées, au fil des ans. Mais Jean-Michel la rassure : n'étant pas psychologiquement impliqué, il n'a rien à craindre pour son équilibre personnel. Ce problème, demeuré insoluble si longtemps, est pour lui un véritable défi intellectuel. Il a coutume de dire :
— Rien n'est vraiment impossible. Ce qui est impossible, c'est ce qui met longtemps à être résolu.
Et puis, il a envie de se dévouer à quelque cause valable. Nine reconnaît bien là son côté Don Quichotte: pur Verseau, la tête près des étoiles, il a les manières d'un grand seigneur mais sans en avoir la plupart du temps les moyens.
— Bon, d'accord. Tu trouves l'idée séduisante, mais auras-tu le loisir de la mettre en pratique? Tu termines ta licence en droit, tu travailles à mi-temps pour financer tes études et les journées ne sont pas élastiques. Or, tu as vu que, pour la seule Résolution du Parlement européen, nous avons passé des journées entières à prendre des contacts et constituer des dossiers! Tu ne te rends pas compte du travail dont tu vas te charger.
— Du travail? Pas exactement. Je vous soumettrai mes idées et vous toutes, qui êtes directement concernées, vous pourrez les mettre à exécution. Tu continueras à t'occuper du courrier et du téléphone. Quant à l'aspect matériel, à la fin de mes études, je garderai mon travail à mi-temps. Un peu plus longtemps que prévu, c'est tout. Je n'en mourrai pas. Et puis tu m'embêtes avec tes objections : laisse-moi faire, j'ai envie de m'occuper de vous quelque temps pour appliquer certaines idées. Tu sais, du temps de mon père, les jeunes idéalistes entraient dans la Résistance. Eh! bien, disons que votre histoire de femmes de disparus, ce sera ma Résistance à moi!
Tel est Jean-Michel et Nine lui savait gré de sa générosité.
Ainsi naquit une association pleine de logique où il apportera les projets et elle s'attachera à les mettre en pratique. L'union de leurs personnalités complémentaires va faire décoller les démarches du groupe, ils en ont tous deux la certitude. Mais il faut d'abord convaincre les autres femmes d'adhérer à la nouvelle « Association des familles françaises de prisonniers politiques en Guinée » (AFFPPG). Jean-Michel, qui a la parole facile, aime rallier les autres à ses idées. Il propose de parler tour à tour à chacune des intéressées. Nine les appelle une à une, en commençant par la plus jeune, annonce qu'elle a pris un « conseiller juridique » pour leurs démarches communes et que ledit conseiller veut leur parler. Elle aura ce mois-ci une note de téléphone à la mesure des espoirs de l'association naissante, mais, au 6e appel, il y a déjà cinq adhésions de principe. Les autres demandent à réfléchir. Nine annonce une circulaire contenant tous les détails sur les conditions d'inscription. La première opération de persuasion est un franc succès.
Du côté administratif, quelques problèmes surgissent: pour fonder une association en Alsace-Lorraine, le droit local exige d'être sept et non deux comme dans « la France de l'intérieur ». Impossible d'attendre les adhésions des autres. Qu'à cela ne tienne, on ira se constituer à Paris. Mais il faut trouver un « siège social » dans la capitale. Après quelques coups de fil, une amie de Claudine se déclare disposée à les aider en ce sens et deviendra officiellement leur « siège social ».
La déclaration devant être faite conjointement par les fondateurs, Nine et Jean-Michel se rendent à Paris pour les formalités légales : déclaration à la Préfecture de police, dépôt des statuts et signatures des fondateurs. Nine choisit symboliquement la date du 14 juillet pour la création « officielle » : il y a encore beaucoup de Bastilles à faire tomber et c'est le 14 juillet 1975 que les 18 prisonniers français ont été libérés par Sékou Touré. Il n'est pas inutile de se chercher des porte-bonheur ! Selon l'article 2 des statuts, l'AFFPPG a pour but:
« de défendre, par tous moyens qu'elle juge utiles, la sauvegarde de la vie des prisonniers politiques en Guinée qui sont mariés à des ressortissantes françaises, de faire toutes démarches et actions en vue d'obtenir leur libération ou, si les intéressés ne sont plus libérables, de faire délivrer pour leurs veuves et orphelins des actes de décès officiels ».
Nine insiste pour insérer « un acte officiel de décès » et non une simple mention de la mort du détenu car elle a toujours en mémoire la triste histoire de Miloslava : mariée à un Guinéen prisonnier, on lui avait annoncé verbalement que son époux était mort et qu'il avait d'ailleurs été torturé plusieurs mois auparavant pour lui faire avouer ses « crimes ». On lui donna même d'horribles détails: comme on lui avait coupé les mains, il devait manger en lapant sa nourriture, tel un chien. Miloslava n'était que l'ombre d'elle-même. Quelques années passèrent et elle se remaria avec un ami d'enfance. Dès que la nouvelle parvint à Conakry, le Président guinéen ordonna la libération du premier maril toujours muni de ses deux mains du reste. La situation familiale fut inextricable. Personne, chez les Françaises que connaissait Nine, n'avait encore songé à se remarier, mais elle se jura qu'aucune ne connaîtrait les tourments de la pauvre Miloslava : il fallait forcer les Guinéens à libérer leurs maris ou alors à dire et à écrire officiellement ce qu'ils en avaient fait.
La circulaire préparée pour les futurs membres de l'Association précisait que « peuvent être membres actifs les membres majeurs des familles de détenus en Guinée mariés à des ressortissantes françaises, et remplissant les conditions fixées dans le bulletin d'adhésion. »
Ledit bulletin portait cet engagement:
Je déclare sur mon honneur n'appartenir à aucun mouvement d'opposition au régime actuel ni à aucun des services rémunérés par le gouvernement de Sékou Touré.
J'ai été présenté (e) à l'Association par mes deux parrains
M(me) …… et
M(me) ……
coresponsables de mes déclarations.
J'ai été informé(é) que toute fausse déclaration ou toute appartenance ultérieure à l'un des services susdits sera sanctionnée par la radiation et l'expulsion, prononcées par le Bureau et entérinées par l'Assemblée générale.
Je m'engage vis-à-vis de l'Association à ne fournir à personne aucun renseignement sur l'Association, ses membres, ses actions et ses démarches ni à faire aucune déclaration au nom de l'Association sans en avoir référé au Bureau.Si les conditions sont aussi rigoureuses, c'est qu'il est absolument vital pour l'Association de se garder de toute infiltration pour avoir quelque crédibilité auprès des gouvernements français et guinéen. C'est aussi le gage de son efficacité — ses objectifs étant restreints et absolument dénués de coloration politique. Au soir du 15 juillet, ces quelques formalités administratives achevées, Nine et Jean-Michel vont fêter la création de l'Association en compagnie de Claudine et de Denyse, deux futurs « membres actifs ». Claudine choisit pour la circonstance un restaurant situé à l'ombre de la Tour Maine-Montparnasse où les Français libérés par Sékou Touré avaient eux-mêmes fêté l'événement 1. Nine voulut voir dans ce voisinage un heureux présage.
Note
1. Voir p. 64.[ Home | Victimes | Perpéprateurs | Témoignages | Aveux | Bibliographie | Recherche | Feedback ]
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