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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


Le mysterieux Mr. Han      Table des matieres      Ou est le crime

Travail, mari, patrie

Ubi bene, ibi patria
[Là où je suis bien, là est ma patrie]
Adage latin

Mai-octobre 1972

De fait, Nine cherche un emploi car l'inaction commence à lui peser. Elle n'a peut-être rien d'une dinde mais elle est comme un coq en pâte chez ses parents qui, à son retour d'Afrique, l'ont accueillie à bras ouverts, en enfant prodigue revenue au bercail. Ils la chouchoutent comme une malade, ou plutôt comme une rescapée de quelque naufrage dans les mers lointaines. Les premières semaines en terre poitevine, elle s'est laissé avec délices dorloter par sa grand-mère, Mané, restée sa meilleure amie d'enfance. Elle a rapidement repris les kilos que le sempiternel riz/sauce arachide et surtout l'angoisse de ces derniers mois lui avaient fait perdre. Mais elle se sent inutile: la grande maison familiale, bien organisée, tourne sans elle, la convalescente dont l'unique souci est d'attendre le passage du facteur. Ses deux aînées sont internes à Cholet et les deux petits ne lui occasionnent guère de travail puisque, malgré ses quatre-vingt-six ans, Mané tient à s'en occuper personnellement.
Mais les mois défilent et, à trente ans passés, elle ne peut pas rester ainsi, avec ses quatre gosses, à la charge de sa famille. L'ennui, c'est qu'elle ne peut pas encore démissionner de son poste aux Nations Unies sans faire comprendre que son départ de Guinée est définitif, ce qui accroîtrait d'autant la surveillance policière sur Djibril.
Le Représentant permanent du PNUD 1, dont elle était l'assistante, prolonge tous les trois mois son congé sans solde mais lui a fait savoir que ces reports ne peuvent dépasser un an au total. Ne souhaitant pas s'expatrier à nouveau, elle postule un emploi provisoire d'attachée de presse au Centre d'information de l'ONU à Paris. Il s'agit de remplacer pour un an le titulaire en instance de service militaire. Ses états de aervice onusiens lui valent la préférence. Elle a déjà loué un deux-pièces dans le XVe arrondissement lorsque son futur employeur lui écrit: l'actuel attaché a un tonton général qui lui a obtenu la réforme pour une ancienne blessure au genou. Nine renonce donc à l'espoir de rester un an encore au service des Nations Unies. Elle devra envoyer sa démission à Conakry avant juillet 1972.
Mais le bel optimisme de Djibril quant aux perspectives professionnelles de son épouse n'avait pas compté avec la récession économique et la montée du chômage en France. Nine se décourage déjà d'éplucher en vain les petites annonces quand un ami de ses parents l'adresse au chef de cabinet du ministre du Plan. Le jeune énarque lui indique plusieurs services à la porte desquels il conseille de frapper. En prenant congé d'André Lewin ce jour-là, Nine ignorait qu'elle se trouvait devant le futur ambassadeur de France en Guinée. L'un des fonctionnaires signalés par M. Lewin communique à Nine plusieurs avis de concours, dont l'un concerne deux postes de traducteurs à l'Union de l'Europe occidentale, à Paris. Elle s'y présente, en concurrence avec deux colonels retraités et une vieille pimbêche, officier supérieur dans l'Armée de l'Air, qu'elle aurait volontiers hachés menu tous trois pour oser prétendre à pareil cumul. Les autres candidats paraissent « normaux ». Les résultats aux quatre épreuves la classent deuxième et c'est avec une ferveur quasi religieuse qu'elle lit l'alléchante offre de contrat, assortie d'une proposition de salaire tout aussi savoureuse, que le facteur lui tend quelques semaines plus tard. Il y a cependant une formalité à accomplir : se présenter chez le général Untale pour l'enquête habituelle de sécurité.
L'homme qui lui a fixé rendez-vous est un jeune vieillard, fringant Italien du Nord, moustache et belle prestance. Il lui explique, avec des accents ensoleillés, que l'UEO, née en 1954 après l'échec de la Communauté européenne de défense, assume en Europe des fonctions de police des armements. Noyau européen de l'OTAN, l'Organisation traite de renseignements militaires à caractère secret, ou du moins confidentiel. Il est donc capital que les États membres de l'Organisation veillent au recrutement d'agents, de traducteurs notamment, triés sur le volet et idéologiquement « sûrs ».
— Je suis donc chargé, chère Madame, de coordonner les éléments que divers services vont recueillir sur votre vie, vos origines (rassurez-vous, nous ne remontons que jusqu'aux grands-parents), vos séjours à l'étranger, votre moralité, etc. Ce dossier une fois constitué permettra d'établir à votre endroit un « certificat de sécurité » garantissant que vous êtes une personne de bonne vie et mœurs, aux idées saines et au passé sans tache, à qui nous pouvons faire confiance. Alors, voyons, pourquoi voulez-vous entrer à l'UEO.
— Eh! bien, voilà. J'ai quitté la Guinée…
— Quoi? La Guinée de Sékou Touré? Vous avez séjourné dans ce pays communiste?
— Oh! Général, communiste, c'est vite dit. Une analyse un peu plus approfondie vous montrera aisément…
— Ta, ta, ta. La Guinée figure sur ma liste des États marxistes bon teint, voyez vous-même. J'espère au moins que vous y êtes restée peu de temps?
— Euh… sept ans.
— Quoi? Vous avez vécu sept ans dans un régime marxiste et vous voulez entrer à l'UEO.
— Mais j'ai passé un concours où je me suis bien classée. Et vous savez, j'ai besoin de ce poste de traducteur, Général. J'ai quatre enfants et…
— Je ne puis malheureusement pas entrer dans ce genre de considérations, Madame. L'UEO n'est pas une société de bienfaisance. Voudriez-vous me préciser pourquoi vous avez vécu là-bas?
— J'ai épousé un Guinéen, lâche Nine dans un souffle, comme s'il s'agissait de quelque tare honteuse.
— Elle a épousé un Guinéen! Un comble! s'esclaffe le Général. Et je parie qu'il travaille pour Sékou Touré?
— Enfin, c'est un haut fonctionnaire oui, mais il n'avait pas le choix, vous savez. En Guinée, il n'y a pas de profession libérale et vous ne pouvez pas être cadre dans le privé, toutes les entreprises sont d'État. Les diplômés d'études supérieures sont automatiquement versés dans la fonction publique. Mon mari, comme les universitaires dans tous les pays du Tiers-monde, a été nommé dès le début à un poste de responsabilité. C'est normal, les cadres supérieurs dûment qualifiés sont rarissimes. Mais, ajoutet-elle, persuadée d'avoir trouvé l'argument massue qui va emporter la conviction du Général: il n'est pas d'accord avec le viol des consciences que nous fait subir Sékou Touré, alors... il a décidé de quitter son pays! lance-t-elle triomphante.
— Prouvez-le, laisse tomber le Général d'une voix sépulcrale.
— Mais… j'ai des lettres de lui qui en parlent.
— Aucune valeur si elles sont de lui, ma pauvre petite!
— Euh… Il m'a envoyé récemment un colis contenant tout ce qui permet de reconstituer sa carrière administrative. Si vous voulez…
— Inutile, ce n'est pas moi qui déciderai de tout cela. Comme vous êtes Française, il y aura enquête de votre ministère de la Défense…
— A Conakry?
— C'est bien là que votre mari se trouve en ce moment, n'est-ce pas?
— Oui, mais il n'y a pas de relations diplomatiques entre la France et la Guinée. Vous savez, pour Sékou Touré, la France est l'ennemi public no. 1 en ce moment!
— Qu'à cela ne tienne. Il y a sûrement un pays qui représente les intérêts français en Guinée.
— Oui, l'Italie.
— Eh! bien, le ministère français de la Défense passera par l'ambassade d'Italie. Aucun problème.
— Et l'ambassade d'Italie va s'adresser au ministère guinéen des Affaires étrangères?
— Évidemment.
— Mais, Général, vous ne voyez pas que vous allez mettre la corde au cou de mon mari, avec votre enquête. C'est monstrueux, en l'état actuel des choses. Je vous dis que mon mari cherche à quitter la Guinée pour venir me rejoindre en France et vous, pour m'engager comme traductrice, vous allez demander au Gouvernement guinéen si Djibril a des idées communistes, si c'est un bon militant et l'enquête sera menée par le pays que Sékou Touré accuse de vouloir le renverser! Mais c'est de la folie!
— Ah! Madame, je vous en prie! Vous voulez travailler chez nous. Le chef des services de sécurité vous en explique les conditions et vous lui racontez toute une salade sur votre mari qui travaille pour un régime communiste sans être marxiste, qui veut sortir de Guinée mais qui y est toujours : c'est clair comme du jus de boudin, votre histoire! Qu'est-ce qui me fait croire que vous n'êtes pas une espionne à la solde de l'URSS qui essaie actuellement de me circonvenir pour s'introduire ici?
— Oh! Général, c'est un hasard que je sois tombée sur votre organisation. J'ai passé ce concours simplement parce que j'ai besoin de travailler et…
— Madame, dans mon métier, on ne croit pas au hasard. Il n'y a que des coïncidences troublantes qu'il faut expliquer.
Nine reste deux jours à Paris pour tenter de convaincre les services compétents de ne lui délivrer un certificat de sécurité qu'à titre provisoire, en attendant que Djibril soit hors de Guinée, après quoi tous les ministères d'Occident pourront bien faire toutes les enquêtes voulues à Conakry. Elle se défend bec et ongles contre de jeunes et de vieux messieurs qui, tous, hochent la tête d'un air de commisération. Le Général, finalement compatissant, lui conseille d'aller voir de sa part X, du Quai d'Orsay. X, mis au courant par Nine, téléphone à Y, du ministère de la Défense, qui, après avoir consulté Z, rend son ukase: impossible de délivrer un certificat de sécurité, même provisoire, dans de pareilles conditions. Ah! si la dame n'avait séjourné que quelques mois en Guinée, si, si, si…
Nine se heurtait à l'impossible. Elle revient voir le Général :
— Je renonce à ce poste, dit-elle, vaincue. Sil arrivait quelque chose à Djibril, je me le reprocherais toute ma vie.
— Vous êtes brave. Votre mari a de la chance
— Dieu vous entende.
— Revenez me voir quand votre mari sera en France, dit le Général en lui broyant la main. Et là-dessus, elle put disposer, comme disent les militaires.
Par mesure de précaution, elle exige de l'Organisation que tout son dossier soit détruit. Deux jours plus tard, le directeur général de l'administration lui téléphone qu'il a personnellement assisté à l'opération : les questions auxquelles elle a répondu avec sincérité, les notes fougueuses du Général et tout le reste sont devenus des confettis grâce au broyeur de l'UEO. Et Nine se représente brutalement sa vie avec Djibril, impitoyablement broyée par une machine qui n'a rien compris.
— Votre triste aventure dans nos murs aura au moins fait un heureux, ajoute le directeur : le candidat reçu troisième au concours. Son passé est clair comme de l'eau de roche et lui permet de prendre « votre » poste.
— Grand bien lui fasse, répond Nine avec amertume. Votre poste aurait peut-être tué mon mari. C'est mieux ainsi.
Mais le directeur a bon coeur. Emu de tant d'opiniâtreté, il propose son aide. Il envoie les résultats du concours, accompagnes d'une lettre explicative, aux chefs du personnel de divers organismes internationaux en France. Nine fait chou blanc à l'OCDE (où, pressentie pour un poste dans le cadre de l'assistance à la Turquie, identique à celui qu'elle avait en Guinée, le jury se récrie en voyant arriver ce bout d'assistante dont la faible corpulence et l'absence de mâle autorité seraient un désastre en pays musulman!) et à l'ELDO/ESRO 2 (objet de sa thèse de doctorat). Elle a en revanche plus de chance à Strasbourg où elle obtient un poste. Elle s'installe donc en Alsace, à la rentrée scolaire de 1972, avec sa troisième fille qui entre à l'école primaire. Elles louent une chambre au mois dans un petit hôtel, aujourd'hui disparu.
Nine commence sa nouvelle vie la mort dans l'âme: les lettres de Djibril n'arrivent plus. La dernière, adressée à sa belle-mère, remonte à début août. Bénéficiaire d'un congé de maladie en raison d'un accès de bilharziose 3, son mari écrit qu'il part se reposer dans sa famille au Fouta-Djallon. Il prie Mamy de dire à Nine de ne pas s'inquiéter si ses lettres se font plus rares car le Fouta est loin de la capitale et le courrier naturellement plus lent. Mais la femme de Djibril se ronge les sangs : le délai qu'il s'est donné pour la rejoindre « légalement » vient d'expirer. Connaissant son mari, elle est sûre qu'il a tenu parole et tenté un départ clandestin. Voilà deux longs mois qu'elle ne sait plus rien de lui, ce n'est pas normal. Elle redoute le pire. Et quand elle voit entrer dans son bureau son frère et sa belle-soeur, venus tout exprès à Strasbourg, elle lit dans leurs yeux que Djibril a échoué. La lettre que Régis lui tend a été envoyée chez ses parents par son ancien employeur. Datée du 21 septembre 1972, elle a voyagé par la valise diplomatique de l'ONU. Les mots n'en finissent pas de danser devant ses yeux :

« J'ai le douloureux devoir de vous informer, si vous ne le savez déjà, que votre mari a été arrêté vers la fin du mois d'août dernier alors qu'il essayait de quitter la Guinée clandestinement, probablement pour vous rejoindre. Nous n'avons évidemment aucune indication de son sort actuel. Les mots sont impuissants à vous fournir la consolation, etc.»

Alors seulement elle s'aperçoit que, depuis son départ de Conakry, elle a porté en elle cette horrible prescience de l'arrestation de Djibril. Oui, elle s'en rend compte maintenant, elle « savait » intimement qu'il serait arrêté et, pourtant, elle a été incapable de le mettre en garde.
— Je savais, je savais, répète-t-elle en faisant sa valise pour se rendre à Paris où il lui faut dès le lendemain commencer les démarches.
A Paris, elle ne manifeste plus guère d'étonnement en ouvrant une deuxième lettre, venue d'Afrique celle-là, qui lui résume les résultats de l'enquête menée sur M. Han 4 : ce faux Chinois s'appelle en réalité Vijantho 5. Ancien dirigeant du Parti communiste indonésien sous le gouvernement de Soekarno, il a fui la répression anti-communiste dans son pays et s'est réfugié en Chine populaire d'abord, en Guinée ensuite. Titulaire de plusieurs nationalités (cubaine, albanaise, chinoise notamment) et détenteur d'une foule de passeports différents, il est officiellement membre de la Commission des juristes afro-asiatiques, dont le Secrétariat était alors à Conakry. Mais c'est une couverture : en réalité, M. Han, alias Vijantho, est le principal espion itinérant de Sékou Touré.

Notes
1. Programme des Nations Unies pour le Développement.
2. Organismes européens de coopération spatiale.
3. La bilharzie est un parasite du système veineux qui provoque des maladies graves du foie, de la vessie, de l'intestin ou de la rate.
4. L'informateur exerçant de hautes fonctions officielles, nous tairons son nom.
5. Prononcez Vianto.

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