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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Grain de sable. Les combats d'une femme de disparu

Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages


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Vivre le changement

Rappelez-vous bien, mes enfants, qu'il n'existe rien de constant si ce n'est le changement.
Précepte de Bouddha

Novembre 1981 — septembre 1982

En novembre, chacune des femmes de l'Association reçoit la lettre suivante du ministère des Relations extérieures 1 :

« J'ai le plaisir de vous faire savoir que le Comité consultatif du Fonds de secours aux Français victimes d'événements politiques à l'étranger a décidé, lors de sa récente réunion, de vous accorder une aide exceptionnelle de 30 000F. Veuillez nous indiquer votre numéro de compte. »

Est-ce inquiétant? Le Quai d'Orsay aurait-il, lui aussi, des certitudes quant au sort de leurs époux et n'en a-t-il rien dit? Veut-il faire taire l'Association? Renseignements pris, l'attribution de cette somme forfaitaire a été décidée aussi pour des Français anciennement en Algérie, au Cambodge et ailleurs. Nine écrit quand même, au nom de l'Association, une lettre disant en substance: Merci beaucoup, mais nous n'avons cependant pas demandé d'aide de ce genre au Gouvernement. Nous vous rappelons nos objectifs, qui sont…
Par ailleurs, les contacts avec l'Élysée deviennent de plus en plus difficiles pour Nine qui, à chaque appel, redit ce que Guy Penne, nouvellement nommé, lui avait alors conseillé: « Téléphonez-moi tous les quinze jours! » Elle insiste toutefois pour obtenir l'un de ses collaborateurs lorsqu'elle apprend que Sékou Touré va se rendre en visite officielle à Bonn le 4 décembre. L'Association demande que les services français lui organisent une rencontre avec le Président guinéen à Bonn. Elle essuie un refus, poli mais ferme, sous le prétexte qu'il est difficile de solliciter l'aide des autorités ouest-allemandes. Ce voyage officiel sera mis à profit par un dynamique groupe allemand d'Amnesty International, habitant Aix-la-Chapelle, qui obtiendra un long entretien avec les ministres guinéens de la Justice et des Affaires étrangères et du président Sékou Touré l'engagement de laisser Amnesty visiter le Camp Boiro 2. La presse allemande fait assez mauvais accueil au visiteur et de nombreuses voix s'élèvent au Bundestag pour critiquer la collusion de la RFA avec un dictateur aussi sanglant. Nine apprend par ailleurs que, de Bonn, Sékou Touré a téléphoné en France à Valéry Giscard d'Estaing pour le réinviter à venir se reposer en Guinée.
Donc, pour Nine et ses compagnes, les services français font à nouveau la sourde oreille, malgré les interventions de divers organismes (dont le club des droits socialistes de l'homme) ou personnalités (dont Alain Vivien vice-président de l'Assemblée nationale). Le député socialiste d'Indre-et-Loire, Jean Proveux, suit le dossier avec une opiniâtreté digne d'éloges, mais les résultats sont bien minces. Il est vrai qu'un gisement d'uranium, récemment découvert à 100 km au nord de Conakry, tout proche de la mer et du port minéralier de Kamsar, construit par les Américains pour évacuer « leur » bauxite, attire maintenant les convoitises françaises. Nine se retrouve face à l'hydre omnipotente de la Raison d'État alors que ses propositions d'échange des survivants contre un morceau de coopération franco-guinéenne n'ont eu aucun écho 3. Dans ce contexte, les informations officielles transmises en janvier 1982 par la Guinée au Parlement européen 4 constituent un véritable « ballon d'oxygène » pour le Gouvernement français: l'épineux problème de ces Guinéens maris de Françaises est en voie de règlement et sans que le Gouvernement français soit mouillé dans l'affaire. Selon un fonctionnaire du Quai d'Orsay:
— « Dans les instances les plus élevées de l'État, la position officielle est la suivante : on estime que les déclarations de Sékou Touré sur ce problème, malgré les insuffisances et les erreurs de dates, ont constitué un pas très important et, en tout cas, une preuve de la bonne volonté du Gouvernement guinéen à l'égard de la France. La conclusion en a été tirée aussitôt : le dernier obstacle à la visite de Sékou Touré à Paris est levé, car les erreurs de dates ne constituent absolument pas un empêchement audit voyage. On essaiera simplement de les faire rectifier. »
— Ben, voyons! s'exclame Nine. C'est bien commode qu'une parlementaire européenne, giscardienne de surcroît, vous ait ôté cette épine du pied. C'est surtout bien commode de faire semblant de croire ce que dit Sékou Touré : ces hommes ont été exécutés à des dates où ils n'avaient pas été arrêtés, sauf un qui s'est évadé avant exécution, l'année précédant son arrestation! Mais vous oubliez soigneusement que vos prédécesseurs aussi avaient cru Sékou Touré quand il leur disait, en 1978, que ces mêmes hommes, il allait les libérer! Vous ne me ferez plus croire que vous nous aidez à connaître la vérité sur nos maris, vous vous faites simplement les complices des mensonges de Sékou Touré!
— Madame Bari, je comprends votre réaction et croyez bien que je suis de tout cœur avec vous et vos compagnes. Mais, pour nous, le problème est enfin presque réglé: nous allons faire corriger les erreurs de dates et, bien sûr, demander des éclaircissements sur le cas de votre mari. Car il est évident que, là, les Guinéens n'ont pas été intelligents : ils auraient dû donner beaucoup plus tôt ces informations et indiquer des dates plausibles de décès, en les confrontant avec celles des arrestations.
— Mais… et mon mari?
— Oh! Ce qu'ils en disent est une simple palinodie, car il est infiniment probable que M. Bari est dans le même cas que ses compagnons. — Expliquez-moi votre raisonnement, demande Nine écoeurée: vous croyez Sékou Touré quand il fait écrire que les maris de mes compagnes sont morts mais ne le croyez plus quand il dit que le mien s'est évadé. Pourquoi?
— Madame Bari, je vous indique seulement la position officielle actuelle. C'est tout.
— Vous êtes des hypocrites: vous vous contentez d'un faux qui ne vous est même pas adressé, simplement parce qu'il vous arrange. Vous oubliez complètement que, l'an dernier, vous annonciez à l'association l'existence de trois ou quatre survivants chez nos maris!
— Ce n'est pas nous, madame Bari. Le Quai d'Orsay ne vous a jamais écrit cela.
— Vous savez que c'est Guy Penne, de la Présidencel qui nous l'a annoncé. Mais, maintenant, il est plus commode de l'oublier, c'est sûr. La visite de Sékou Touré approche.
De fait, les bruits de visite se précisent. Le président Mitterrand, en visite officielle en Afrique du 19 au 26 mai, confirme que le Président de Guinée viendra à Paris et que tous deux s'expliqueront largement sur leurs différends. Interrogé pendant sa tournée africaine sur la position de la France en matière de droits de l'homme en Afrique, François Mitterrand répond 5:

« Nous n'intervenons pas du tout. Ça ne m'intéresse pas. Cela dit, je n'en pense pas moins. Nous faisons preuve d'une infinie prudence au sujet de telles affaires. »

Le Président français s'irrite d'ailleurs de plus en plus des critiques dont fait l'objet son homologue guinéen :

— Ce n'est pas un cas particulier en matière de droits de l'homme, dit-il.

On parle de plus en plus de relance de la coopération franco-guinéenne. Le 18 juin 1982, Jean-Pierre Cot, ministre de la Coopération et du Développement, expose longuement au Sénat la situation et « les perspectives du développement des relatiQns entre la France et la Guinée sur les plans financier et économique 6 ». Il insiste sur l'accord de coopération culturelle, scientifique et technique conclu récemment (et publié au Journal Officiel du 5 février 1982) « qui… marque une étape nouvelle dans les rapports franco-guinéens ». Le ministre aura néanmoins une pensée pour « l'obstacle douloureux » que constitue « le sort des époux guinéens de Françaises arrêtés puis “disparus” pour utiliser l'euphémisme de rigueur… Nous souhaitons que ces problèmes soient enfin réglés afin que les relations entre nos deux pays puissent enfin connaître un régime normal et devenir ce qu'elles auraient dû toujours être, c'est-à-dire excellentes. »

Après ce souhait du ministre de la Coopération, Nine fait, début juillet, une démarche auprès de l'un de ses anciens professeurs, André Chandernagor, devenu ministre-délégué aux Affaires européennes. En entendant le nom de Sékou Touré, le ministre s'écrie, sincèrement mais un peu étourdiment sans doute:
— Sékou Touré? Mais c'est un fou! Il a tué l'un de mes meilleurs élèves à l'École de la France d'Outre-Mer, Barry III 7. Vous le connaissiez? Un garçon remarquable.
— Ce fou, le Gouvernement français va le recevoir en septembre prochain, laisse tomber Nine.
A cette démarche, le Quai d'Orsay fera une réponse des plus obscures 8.

« Soyez persuadée que nous n'attendrons pas la venue du président Sékou Touré pour agir, mais que le Président de la République française, qui viendra à Strasbourg le 30 septembre prochain, vous le savez, abordera les cas signalés lors de la visite en France du Président guinéen, le 16 septembre 1982. »

Ce texte n'est pas très clair. Cependant, le ministère des Relations extérieures s'était mis au travail pour rédiger un projet de lettre à soumettre aux Guinéens. En effet our faciliter la tâche aux autorités guinéennes, les homologues français font la confrontation nécessaire avec les dates d'arrestation et vont suggérer, pour chacun des maris de Françaises, une fourchette de dates plausibles de décèst Cette information incroyable parvient à Nine début juillet, par le canal d'un très haut fonctionnaire français. Elle se révolte devant la malhonnêteté du procédé :
— Mais le Gouvernement français ne sait rien de la date du décès éventuel de nos maris, par exécution ou maladie !
— Vous trouvez la manière de procéder étrange mais dites-vous bien que c'est le seul moyen de nous sortir de l'impasse. Il faut bien en finir avec votre problème, que voulez-vous!
— Mais vous n'allez quand même pas proposer une date de décès pour mon mari: la lettre reçue par le Parlement européen dit qu'officiellement, il s'est évadé.
— Non, bien sûr. La nouvelle lettre confirmera simplement les décès des exécutés, en donnant cette fois des dates plausibles. Elle confirmera aussi l'évasion de votre mari, en rectifiant la date impossible de janvier 1971 9.
La lettre arrive fin août au Quai d'Orsay. Elle est signée du ministre guinéen des Affaires étrangères, qui se déjuge donc puisqu'il a fait en six mois deux lettres donnant des informations différentes sur les mêmes hommes. Le cabinet de M. Cheysson écrit à Nine que « Le Directeur de Cabinet de M. CI. Cheysson souhaiterait vivement s'entretenir avec vous. » Elle téléphone:
— Oui, madame. Il y a du nouveau: une lettre est arrivée de Guinée qui dit.
— Attendez! coupe Nine. Je sais ce qu'elle dit: elle confirme les exécutions en donnant des dates plausibles de décès et confirme l'évasion de mon mari.
— Mais… comment le savez-vous?
— Je sais, par une indiscrétion, que la lettre signée par le Ministre guinéen est en réalité un projet français remontant au mois de juin dernier.
— Oh! Ce n'était pas un projet de lettre proprement dit, mais il est évident que le Gouvernement français a beaucoup insisté pour avoir des informations crédibles. Le Gouvernement guinéen a fini par céder et accepter de passer sous les fourches caudines! Malgré nos efforts, il reste une ambiguïté sur le cas de votre mari: le Ministre dit qu'il s'est évadé en 1971 et qu'il a disparu depuis. Or, vous maintenez, je crois, qu'il n'a été arrêté qu'en 1972. Il faudrait nous en apporter la preuve irréfutable.
— Cela ne me sera pas difficile: je possède des documents guinéens, français et des Nations Unies qui prouvent que mon mari était toujours en poste à Conakry en août 1972 et même que, selon le commandant en chef des camps de détention en Guinée, il était encore en prison en Guinée en 1978. Je vous apporterai ces preuves.
Nine prend rendez-vous pour un entretien au Quai d'Orsay le 11 septembre, avec l'ensemble du Bureau: Denyse, Jean-Michel et elle-même. Puis, l'Association sachant que la visite de Sékou Touré aura lieu quinze jours plus tard informe la presse de ce rendez-vous. La réaction ne se fait pas attendre: Nine reçoit le 8 septembre un télégramme du Cabinet de Claude Cheysson lui enjoignant de prendre contact d'urgence avec le Quai. Médusée, elle s'entendra alors mettre nettement en garde contre les campagnes de presse, nocives en matière de droits de l'homme, selon l'agent du Quai:
— Dans ce genre d'affaires, il faut faire preuve de la plus absolue discrétion. Il y a encore bien des choses à faire pour les Guinéens, dit-il d'un air plein de sous-entendus louables et humanitaires en faisant allusion à la visite imminente de Sékou Touré. Pour Nine, c'est un air bien connu qu'on lui chante là, une rengaine même : discrétion, discrétion, que de bêtises on commet en ton nom, reprend-elle au refrain.
— C'est tout à fait le langage que nous tenait le gouvernement de M. Giscard d'Estaing, fait-elle remarquer à son censeur. Alors, si je comprends bien, en matière de droits de l'homme, rien n'a changé?

Notes
1. Lettre 11723 JCB/EC-COF 1 du 19 novembre 1981. 2. Une délégation d'Amnesty se rendra effectivement à Conakry du 16 au 19 décembre 1981 et visitera un bloc du camp Boiro, nettoyé et repeint pour la circonstance. On aurait même vidé le bâtiment de ses occupants (peu nombreux d'ailleurs) pour y installer(…) quelques gardiens en bonne santé, habillés en détenus. La délégation a toutefois pu s'entretenir avec cinq prisonniers adoptés par Amnesty depuis 1979 (et qui seront libérés en mai 1982).
3. Pourtant la France échangera en 1982 la liberté du poète cubain, Armando Valladeres, contre la remise totale des dettes de Cuba.
4. Voir Liste. 5. Télex confidentiel Jeune Afrique du 4 juin 1982.
6. En réponse à une question du sénateur Philippe Mâchefer, Journal Officiel, pp. 2961-2963.
7. Barry Ibrahima, dit Barry III, fut pendu publiquement le 25 janvier 1971 sur le pont qui sépare Conakry-Ville de Conakry-Banlieue. Les enfants des écoles durent défiler pour le voir, à côté de trois autres pendus.
8. Lettre n, 1185/CAB/MD/GB/GD du 12-07-1982.
9. L'existence de cette lettre à Conakry avait été signalée par J.-C. Pomonti dans son reportage pour Le Monde du 17juillet 1982.