Le Centurion. Paris. 1983. 346 pages
L'étranger a de gros yeux, mais il ne voit pas.
Proverbe baoulé
Novembre 1981
Voilà dix-huit mois maintenant que le Parlement européen s'est prononcé sur la situation des prisonniers politiques en République populaire de Guinée 1. Ce texte, qui a ravivé tant d'espoirs dans les familles françaises des détenus, est passé totalement inaperçu de l'opinion européenne et africaine. Sékou Touré, vexé de ne pouvoir venir expliquer sa conception des droits de l'homme à la tribune du Parlement, fait alors ce dont il est coutumier quand il se sent le dos au mur: retourner la situation à son avantage en prenant les devants. Il invite la présidente du Parlement européen à venir en visite officielle en Guinée pour quelle se rende compte par elle-même de la situation. Mme Veil refuse: sa position le lui interdit. Sékou Touré renouvelle son offre par la voie du Congrès national des Femmes de Guinée: Mme Veil est invitée, en qualité de première dame d'Europe,, à assister comme observateur au Congrès de Conakry. Son refus tout net révolte Nine : bien sûr, Mme Veil ne peut pas se permettre d'aller personnellement à Conakry, mais pourquoi ne pas déléguer quelqu'un à sa place? Marie-Jane Pruvot la persévérante y a d'ailleurs pensé avant Nine: elle se propose pour aller à Conakry et, tout compte fait, elle en a beaucoup de mérite. En effet, convoquée il y a quelques mois à l'ambassade de Guinée auprès des Communautés, elle avait eu l'innocence de s'y rendre seule, en vaillant défenseur des droits de l'homme. Elle avait eu droit alors à une cruelle mise en scène de NFally Sangaré, l'ambassadeur à Bruxelles, beau-frère de Sékou Touré, flanqué de son premier secrétaire.
— Madame, lui signifia-t-il, cinglant de dignité, vous avez fait publiquement insulter notre pays.
— Mais… pas du tout, monsieur Sangaré…
— Vous avez été tragiquement abusée par des femmes qui veulent nuire à la Guinée et qui vous ont délibérément mal informée. Au lieu de venir vous renseigner chez nous, vous avez eu la légèreté de les croire et vous avez traîné la Guinée dans la boue. Vous avez calomnié le peuple guinéen.
— Je n'ai calomnié personne. Les Françaises qui sont venues me trouver pour que je les aide à mettre fin à leur angoisse ne disent pas de mal de la Guinée. Elles veulent simplement savoir ce que leurs maris sont devenus.
— Elles n'ont qu'à venir nous le demander! Je vois très bien qui est cette Nine Bari, de Strasbourg. Je l'ai rencontrée lorsqu'elle était étudiante à Paris. Eh! bien, elle n'est jamais venue me demander des nouvelles de son mari! Elle vous a sans doute dit que Sékou Touré a déclaré la guerre aux Peuls comme son mari 2. Vous croyez peut-être qu'il n'y a plus de Peuls en Guinée: alors, regardez! Son Excellence frappe dans ses mains. Arrivent alors trois employés, des domestiques sans doute :
— Mamadou, dis un peu à madame la Députée européenne à quelle ethnie tu appartiens.
— Je suis Peul, patron.
— Et toi, Boubacar?
— Je suis natif de…, au Fouta-Djalon, monsieur.
Mme Pruvot avait trouvé la scène cauchemardesque. Elle était restée plus d'une heure à se laisser humilier et à s'efforcer de garder bonne figure face à cet infâme diplomate.
— Il fallait que je vous aime bien pour supporter tout ça, dira-t-elle à Nine. A tel point que, maintenant, je ne peux plus voir un Africain dans la rue sans frissonner…
Ce n'est donc pas de gaieté de coeur que Marie-Jane Pruvot propose de se rendre à Conakry. Mais elle est obstinée et désireuse d'aider ces familles en allant jusqu'au bout du possible. Cependant, les choses ne sont pas si simples. En octobre 1980, Mme Veil est reçue à son tour à l'ambassade de Guinée à Bruxelles. L'Ambassadeur formule-t-il des exigences de la part de son Président? Toujours est-il que Mme Veil se montre très cassante. Le diplomate se braque et le voyage de Mme Pruvot est compromis. Début 1981, l'idée même du voyage d'un parlementaire quelconque en Guinée semble écartée. Pourtant, Sékou Touré insiste. Mme Veil paraît inflexible. L'Ambassadeur de Guinée à Paris venant d'annoncer l'existence de survivants chez les maris de Françaises, Nine se révolte (sans doute à tort) contre la rigidité de la présidente du Parlement européen. Elle songe un moment à aller la trouver pour lui dire :
— Souvenez-vous, madame, lorsque vous-même et votre famille étiez prisonnières des Nazis : si quelqu'un s'était alors proposé pour plaider votre cause auprès de Hitler, vous y seriez-vous opposée?
Mais on ne saurait tenir ce genre de propos à celui à qui on demande service. Aussi écrit-elle plus posément à Mme Veil 3 :
« Il nous avait paru très constructif que le Président guinéen invite une délégation de parlementaires européens à faire la tournée des prisons et des camps pour se rendre compte qu'il n'y a pas de violations des droits de l'homme en Guinée. C'est précisément ce que la Croix-Rouge essaye d'obtenir depuis des années sans jamais y réussir (…).
« Il semble que ce voyage ait buté sur des questions de forme ou de dénomination à donner à la visite. Il nous apparaît que le problème est trop grave et la proposition équences du Président guinéen trop lourde de conséquence pour la rejeter sans y avoir mûrement réfléchi (…) Nous comptons sur votre grand esprit d'humanité (…) pour ne pas fermer la porte qui s'était entrouverte. »
Durant toute l'année 1981, diverses personnalités, dont le ministre néerlandais des Affaires étrangères (alors Président en exercice du Conseil des ministres de la CEE) et son homologue britannique, Lord Carrington (sensibilisé par le dynamique Lord Avebury 4) font des démarches au niveau communautaire. Mais c'est toujours Marie-Jane Pruvot qui prend le mors aux dents, à tel point que, le 19 janvier 1981, un haut fonctionnaire de la Commission européenne dira à Nine:
— Comment? Mme Pruvot n'est pas membre de votre Association? Elle se démène tellement que j'en étais persuadé!
Dans le cadre des réunions ACP 5 à la CEE, Mme Pruvot suivait attentivement la manière de voter de la délégation guinéenne. La Guinée se prononçait-elle pour la libération des prisonniers politiques en Afrique du Sud? La parlementaire allait trouver les délégués :
— Et vos prisonniers à vous? Quand voterez-vous leur libération?
En octobre 1981, à Strasbourg, elle laisse éclater sa colère devant la délégation guinéenne:
— Sékou Touré est le chef d'État le plus malhonnête que je connaisse: depuis plusieurs mois, il me mène personnellement en bateau à propos de ce voyage à Conakry. Son ambassadeur à Bruxelles m'a insultée et humiliée. J'ai tout supporté sans rien dire, mais il faut que Sékou Touré sache que je continue à me battre pour les prisonniers qu'on m'a signalés et que, dorénavant, je ne prendrai aucune précaution pour dénoncer son régime.
Le 3 novembre, le nouvel ambassadeur de Guinée à Bruxelles téléphone au Cabinet de Simone Veil: il veut parler à Mme Pruvot de toute urgence. Celle-ci appelle Bruxelles :
— Madame, lui annonce Daouda Kourouma, vous serez l'hôte officiel du Gouvernement guinéen pour les fêtes nationales. Le Président veut vous entretenir du problème qui vous concerne tous deux. Notre départ est fixé au 15 novembre par l'avion Bruxelles-Conakry. Oui, je vous accompagnerai personnellement.
Mise au courant, Mme Veil décide que les frais du voyage seront bien sûr à la charge du Parlement européen et qu'un fonctionnaire européen accompagnera Mme Pruvot à Conakry. Mais Sékou Touré refuse l'accompagnateur : il veut voir Mme Pruvot seule. Celle-ci téléphone à Nine le 4 novembre en lui demandant de garder le secret le plus absolu sur ce voyage pour ne pas en compromettre le résultat par des indiscrétions :
— Ne dites absolument rien aux autres femmes, s'il vous plaît. Et renvoyez-moi la liste complète des détenus, y compris les maris de la Néerlandaise et de l'Espagnole. Au cas où je serais amenée à voir l'un de ces hommes, que je ne connais pas, donnez-moi des éléments précis d'identification.
Tremblante d'émotion, Nine dresse une liste de questions personnelles à poser éventuellement à chacun des détenus : deux questions auxquelles seul l'intéressé est susceptible de répondre, la police guinéenne ne pouvant absolument pas posséder sur ses fiches des données aussi personnelles. Elle envoie la liste à M.-J. Pruvot et téléphone avant son départ:
— Tous nos voeux vous accompagnent, madame. Mais sachez bien que l'Association ne se contentera pas de vagues paroles de Sékou Touré, même rapportées par un parlementaire européen. Nos familles ont déjà été bernées une fois, avec la promesse faite à Giscard d'Estaing: nous ne voulons pas l'être une deuxième fois.
— Comptez sur moi. Bien sûr, Sékou Touré m'appelle sans doute pour faire la tournée des prisons vides et voir la magnifique Guinée. Mais, s'il me mène en bateau, je ne repartirai pas sans lui avoir dit courtoisement que j'étais venue pour autre chose, qu'il le savait et que je continuerai à me battre, publiquement s'il le faut, pour les hommes dont on m'a parlé et pour leurs épouses. De toute façon, j'ai l'impression que Sékou Touré est furieux: le nouveau Gouvernement français lui refuse la visite officielle de travail qu'il a demandée. En ce moment, il cherche à jouer un bon tour au Gouvernement de Paris.
— Oui, c'est sans doute parce que vous êtes giscardienne que vous avez vos chances, mais méfiez-vous, ajoute Nine en riant: Sékou est un charmeur très dangereux. Il aime qu'on lui parle franchement, si c'est en privé bien sûr. Et, partie comme vous l'êtes, vous risquez de lui plaire! Attention!
Marie-Jane Pruvot séjournera à Conakry du 15 au 24 novembre 1981, comme hôte officiel du Gouvernement guinéen. Logée dans une villa du Président (« splendide d'ailleurs! »), elle est prise en charge et en sandwich, dès le premier jour, par Mme Andrée Touré, Mme Yolande Joseph-Noëlle Béhanzin (« quelle marxiste! ») et Mme Jeanne Martin-Cissé (« quelle pétroleuse! »). Pas de téléphone. Coupée du monde extérieur, mais néanmoins reliée par la vue au Responsable Suprême de la Révolution: en effet, elle voit Sékou Touré tous les jours, le suit dans tous ses déplacements du lundi au samedi. Elle va même à Faranah, ville natale du Président guinéen, assister à un défilé militaire. Bien sûr, à chaque manifestation officielle, on annonce à la tribune la présence de Mme Pruvot, représentant le Parlement européen : propagande révolutionnaire oblige. Tous les soirs, réception officielle et festivités pour les hôtes de marque.
— Vraiment, dira Mme Pruvot à son retour, j'ai été reçue comme une reine! Et vous aviez raison, madame Bari, il a un charme fou, ce Sékou Touré!
Pour ce qui est de l'image générale du pays, l'invitée officielle est franchement impressionnée aussi :
— L'économie marche mieux que de votre temps. Si, si. J'ai visité l'usine de tabacs et allumettes qui est maintenant en pleine production, vous savez. L'agriculture aussi est relancée. La capitale privée d'eau et d'électricité une grande partie de la journée? Non, ce sont des racontars, madame Bari. J'ai toujours eu de la lumière et de l'eau 6. J'ai l'impression que le pays a bien changé depuis que vous y étiez.
— Eh! bien, tant mieux. Et vos entretiens avec Sékou Touré?
— Justement, au fur et à mesure que les jours passaient en visites et déplacements, je commençais à m'inquiéter: je voyais bien le Président tous les jours, j'avais même un très bon contact avec lui (il me saluait gentiment, m'embrassant même souvent!), mais il était impossible de lui parler avec tout ce monde. Je me plaignais aux dames qui m'escortaient, elles me rassuraient, mais toujours pas d'entretien. J'ai donc fait savoir que je devais impérativement repartir sur Bruxelles le lundi 23 et que j'étais venue pour m'entretenir d'un problème précis avec le Président. J'étais décidée à avoir une « migraine diplomatique » qui m'aurait empêchée de me rendre aux festivités du 22 si je n'avais pas auparavant une réponse sûre quant à l'entretien.
Finalement, MmePruvot se voit accorder l'audience le dimanche 22, veille de son départ. Toute la semaine n'avait été qu'une mise en scène et en condition pour la rencontre avec le grand homme. L'entretien dure une heure et quart et est essentiellement un long monologue du Responsable Suprême : d'abord, la longue et inévitable diatribe sur les maris de ces Françaises, contre-révolutionnaires et traîtres à leur pays. Mme Pruvot est sérieusement ébranlée par la démonstration :
— Êtes-vous sûre, dira-t-elle à Nine, que votre mari ne faisait pas de politique et n'a pas comploté contre Sékou Touré?
— Je vois que le Président guinéen s'est montré très convaincant, répondra Nine écoeurée. Je n'en suis pas étonnée : c'est, avec son charme et son intelligence rusée, l'une de ses qualités maîtresses. Je l'ai toujours admiré sous ce rapport.
— Le Président a dit beaucoup de mal de vous, affirmant que ces femmes de prisonniers critiquaient la Guinée et l'insultaient à plaisir. Naturellement, je me suis récriée et l'ai assuré que celles que j'avais vues ne parlaient jamais en mal de la Guinée, que je m'en portais personnellement garante.
— Naturellement, le Président ne vous a parlé ni de survivants ni de libérations?
— Non, mais il m'a promis de prendre bientôt des dispositions dont je serai la première informée. Je suis persuadée qu'il tiendra parole. Vous savez, c'est un homme remarquable, pas du tout marxiste. C'est son entourage qui est marxiste. Ce qui m'a beaucoup gênée dans cette mission, c'est la tentative de récupération faite par le ministre Cheysson.
— Le ministre? s'étonne Nine.
— Oui, Sékou Touré m'a montré un télex de trois pages, reçu la veille : il disait en substance que le problème des maris de Françaises fait partie du contentieux restant à régler entre la France et la Guinée et que Sékou Touré se doit de faire un geste pour que les relations soient bonnes entre les deux pays. Il est certain que cette initiative de Cheysson torpillait ma mission et m'a beaucoup gênée.
— Mais pourquoi, puisque vous n'êtes pas allée en Guinée en qualité de Française mais d'envoyée du Parlement européen?
— Oui, mais Sékou Touré sait que je suis giscardienne.
— Et c'est peut-être pour cela qu'il vous fera plaisir à vous, lui qui avait tout misé sur la réélection de Giscard d'Estaing 7.
— Je dois vous transmettre un message de la part de l'Ambassadeur de France en Guinée: M. Omnès, en effet, a eu confirmation qu'il y a des survivants parmi les maris de Françaises. On a même récemment repeint la maison de l'une d'entre vous, ce qui laisserait entendre que son propriétaire va bientôt être libéré…
— Ou qu'un nouvel occupant va s'y installer. Ce n'est pas très sérieux comme information!
— Je vous rapporte ce que m'a dit l'Ambassadeur avant mon départ: « Surtout dites bien à Mme Bari qu'elle ne fasse pas de remous dans les prochains jours, qu'elle ne politise pas la chose car il va y avoir du nouveau, c'est certain. »
— Madame Pruvot, savez-vous pourquoi il ne faut pas faire de remous dans les prochains jours? Parce que Sékou Touré va se rendre en visite officielle en RFA début décembre et que son image de marque en souffrirait! C'est tout. En tout cas, je vous remercie du fond du coeur, madame, au nom de mes compagnes. Sachez bien qu'en partant pour Conakry, vous portiez toutes nos espérances, les dernières sans doute!
Notes
1. Voir p. 136 (Resol. 1-86/80).
2. Sékou Touré a en effet lancé, en août 1976, un appel public au génocide des Peuls (les 2/5, de la population) : « S'il faut que toute la Guinée se mette debout, couteaux, marteaux et fusils en main pour les supprimer et les mener au tombeau, la Guinée assumera ses responsabilités. C'est la déclaration de guerre. » Heureusement, le peuple guinéen, pacifique par nature, n'a pas donné suite à cette invitation au meurtre.
3. Lettre du 25 janvier 1981.
4. Membre du Parti libéral au Royaume-Uni, Lord Avebury entretiendra une longue correspondance avec l'AFFPPG, sur une initiative de Denyse.
5. Pays « Afrique, Caraïbes, Pacifique », associés à la CEE par les Conventions de Lomé.
6. Mme Pruvot ignorait sans doute l'existence des groupes électrogènes desservant les zones résidentielles de Conakry.
7. En effet, entre les deux tours des élections françaises, le Président guinéen avait ordonné des prières publiques dans tout le pays pour le succès de Valéry Giscard d'Estaing.
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