Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
Le très modeste mausolée où est enterré le Responsable Suprême de tout ce gâchis-Guinée d'aujourd'hui, n'attire plus personne, pas même les journalistes étrangers. Une seule manifestation a marqué l'anniversaire de la mort de Sékou le 26 mars dernier : les enfants des anciens dignitaires sont venus ce jour-là au collège dans la tenue blanche révolutionnaire du dictateur, arborer son portrait en badge à la boutonnière. Un groupe d'enfants de disparus (qui seraient au total plus de 7 000 rien qu'à Conakry) a alors manifesté son amertume mais une ou deux nuits au poste ont calmé les esprits. Le bruit a couru que le vrai cadavre de Sékou serait enterré à Fez, au Maroc, mais cela n'intéresse plus personne. Le Président avait un jour demandé à ses proches qu'on ne rapatrie pas son corps s'il venait à mourir à létranger : il craignait que le peuple ne profane son tombeau. Le Grand Syli 1 se surestimait sans doute car le peuple n'a cure de sa sépulture. Comme le dit si justement le proverbe malinké, l'âne mort, la ruade est finie.
Je regrette la disparition de la maison du Chef à Conakry: l'ancienne Présidence est à présent une vaste esplanade de terre retournée avec vue sur la mer. Dommage, c'était un bâtiment historique: ancien palais du gouvernement colonial d'abord, ancien palais de la dictature révolutionnaire ensuite, on aurait pu en faire un musée des horreurs du passé. Sékou avait décidé la construction d'une nouvelle présidence, plus prestigieuse. Ce fut un tollé général chez les rrtarabouts de tous poils qu'il entretenait, officiellement ou non, pour se maintenir au pouvoir sans trop de risques. Car un Chef ne quitte pas sa maison sans compromettre gravement son autorité. Il était donc impératif d'écarter le danger. On prit les augures et les consultations et cogitations des autorités compétentes aboutirent à une extravagante cérémonie qui a laissé dans l'esprit des rares témoins le souvenir d'une extraordinaire marche funèbre.
A la tombée de la nuit, un étrange équipage quitte le Palais en travaux pour se rendre à la résidence provisoire du Chef: en tête, deux hommes portent non pas la chaise curule mais un hamac-palanquin, vide. Ensuite un âne, non bâté, qui, du pas de sénateur habituel à ses congénères, précède de peu… le Responsable Suprême lui-même., qui doit parcourir nuitamment, en cette compagnie, quelques centaines de mètres à pied, à l'allure du bourricot.
J'ai cherché à savoir pourquoi le choix des oracles s'était porté sur un âne, mais le mystère demeure entier pour moi qui ne suis pas initiée. Je sais seulement que l'âne est un animal passionnant sous ce rapport puisque c'est son urine que le président Sékou Touré aurait fait verser régulièrement dans les châteaux d'eau des villes de Guinée. Pourquoi diable de la pisse asinienne? Parce quç ce merveilleux breuvage aurait la vertu d'affaiblir la volonté, d'annihiler le désir de résistance — bref, ce serait un extraordinaire auxiliaire du pouvoir du chef.
Le malheur est que les ânes guinéens ne sont pas très nombreux, sauf en Haute-Guinée. Il fallut donc en importer pour la satisfaction des besoins nationaux, qui étaient grands compte tenu du nombre de châteaux d'eau à alimenter, de la concentration requise et de l'espérance de vie du Chef Le ministre du Commerce était le personnage tout indiqué pour mener cette importante opération des comptes de la Nation. Il passa commande dans un pays africain qui fit voyager les grisons dans un camion. C'était une réelle imprudence (ou était-ce un sabotage?) quand on sait que les ânes ne doivent jamais se déplacer dans un véhicule motorisé. Il arriva que tous périrent en chemin et qu'il ne resta pas même un couple de rescapés pour faire démarrer un éventuel élevage. Derechef, le ministre passa commande et cette fois l'importation se fit en convoi pedibuscum jambis par la route: c'est ainsi que les ânes de Sékou firent une entrée remarquée sur le territoire de Guinée et que le sobriquet de ministre des ânes resta au titulaire du département du Commerce extérieur.
Cette anecdote, qui court maintenant les routes de Guinée, me paraît un peu trop belle : les Guinéens, qui sont malins, ne l'auraient-ils pas inventée — post mortem — pour justifier leur apathie générale du temps du chef Sékou?
Note
1. Syli désigne l'éléphant, emblème du Parti démocratique de Guinée. Par assimilation avec le chef du Parti, c'était aussi l'une des multiples appellations de Sékou Touré.
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