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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


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Aveux

Le ministre d'État chargé des Affaires étrangères, Faciné Touré, est rentré de voyage hier. Il nous reçoit ce lundi matin et, tout de suite, je lui parle de sa lettre-constat d'impuissance à faire aboutir l'enquête. Selon lui, ce courrier ne concerne que le résultat provisoire des investigations, qui se poursuivent néanmoins. Il pense que nous aurions intérêt à nous entretenir avec Toumany Sangaré, qui fut envoyé à Kankan traiter l'affaire et qui parlera, maintenant qu'il est libéré. On le connaît, dit le ministre, comme quelqu'un qui a souvent subi et parfois contesté le régime de Sékou. Il devrait parler. Pourtant, j'en doute et le lui dis. Il téléphone devant nous à Toumany pour lui annoncer notre visite et indique que toute sa coopération est requise pour l'enquête menée par Nadine Bari et sa fille. Une fois le combiné raccroché:
— A votre avis, pourquoi Toumany ne parlerait-il pas?
— Il y a plusieurs possibilités. S'il a lui-même exécuté Djibril, ou si l'exécution qu'il a ordonnée a été menée de manière particulièrement atroce, inavouable, s'il s'est agi d'un sacrifice humain par exemple, Toumany ne parlera pas.
Faciné 1 concède que les deux hypothèses peuvent être fondées (j'en ai la chair de poule) et qu'alors le monsieur ne dira évidemment pas ce qu'il sait.
— Il y a une autre possibilité, monsieur le Ministre, c'est qu'un membre important de votre Gouvernement, du Comité militaire, couvre Toumany pour une raison que nous ignorons, ce qui expliquerait que vous ne chargerez pas l'intéressé, quoi qu'il ait fait et qu'alors le protégé ne dira rien non plus.
Bon prince, Faciné en convient mais s'étonne:
— Quel intérêt aurait ce membre du CMRN à protéger Toumany?
— Peut-être un intérêt financier?
— Oh! la fortune de Toumany n'est pas extraordinaire.
— Pas la sienne, mais celle de son fils Kader serait considérable et on nous a dit que la récente libération de Toumany a pu etre achetée très cher. L'intérêt du CMRN à protéger Toumany peut aussi être d'ordre politique évidemment 2.
Un ange passe. Faciné revient à l'enquête et indique que, selon certains témoignages, tu aurais été envoyé à Kérouané, ce qu'il n'a pas pu faire vérifier. Ne s'agit-il pas de la région diamantifère? Si. Votre Gouvernement ne vient-il pas de fermer des entreprises clandestines d'exploitation du diamant? Si.
— Supposez, monsieur le Ministre, que quelqu'un comme Toumany ait profité de son rang élevé dans l'appareil répressif du Parti-État pour retirer du circuit habituel certains détenus qu'il aurait « achetés » (à Siaka par exemple) afin de s'en servir comme main-d'œuvre gratuite dans une entreprise privée, industrielle ou artisanale, fonctionnant à son profit personnel. Mon mari aurait alors positivement disparu après son interrogatoire à Kankan parce qu'il travaillerait à titre forcé sous la férule d'un gérant à la solde de Toumany…
Le ministre paraît perplexe et m'assure que cette supposition n'est pas fondée. Les exploitations clandestines ont été fermées récemment dans la région de Kérouané et il ne conçoit pas l'existence d'une telle entreprise sous Sékou Touré. Néanmoins, il est intrigué, je le vois. Sonna lui tend la liste des membres du Comité révolutionnaire de Kankan, que nous avons pu établir. Il téléphone aussitôt au commandant Sow pour le prier d'interroger ces gens. Sow promet de le faire, mais nous le lui avons déjà demandé l'autre jour et les travaux sur les disparus n'ont sûrement pas priorité, ni chez le commandant, ni chez le ministre Faciné, pourtant président de la Commission d'enquête.
— A propos, j'aimerais consulter les rapports d'audition que le commandant Sow vous a remis concernant mon mari : ceux de Beyla et de Kankan.
Surprise de Faciné : il n'a pas de rapports d'audition, à moins qu'il ne s'agisse des aveux de Djibril?
— Ah! on lui a fait signer des aveux?
— Bien sûr, comme à tous les cadres supérieurs. Tenez, dit-il en ouvrant un dossier, les voici.
Il me tend un paquet de feuillets dactylographiés où apparaissent souvent les mots « Front de libération de la Guinée », ainsi que les noms des adhérents que tu aurais connus. De retour à la maison, nous compterons cinquante-six noms de parents ou d'amis, dont à l'époque quatre étaient morts et trente-deux exilés en Europe ou dans les pays voisins de la Guinée. Les noms sont soulignés d'un trait de machine dans le texte, sans doute pour en faciliter le relevé par la police politique qui devait établir le dossier du prochain cadre à faire avouer. Je reconnais le style des confessions radiodiffusées entendues à « la Voix de la Révolution » avant mon départ en 1971 :

« Je me permets, pour libérer ma conscience, de vous citer les éléments de la 5e colonne que je connais. » « Du fond de ma cellule,je vous adresse ces quelques mots pour reconnaître mon forfait et vous signifier l'immensité de mon regret. »
« Camarade Président, connaissant votre magnanimité et votre bonté légendaires, je me permets, du fond de cette sombre cellule, de vous tendre mes deux mains en implorant votre pardon et en vous demandant de me sauver et de me tirer de cette voie de perdition… En attendant, je médite les leçons que vous n'avez cessé de prodiguer aux dignes fils de lAfrique. » Etc.

Le rédacteur officiel n'avait-il donc pas assez d'imagination pour varier ses formules ampoulées? Ou le modèle était-il à ce point stéréotypé? Mais que m'importe ce texte stupide et mensonger, analogue aux dépositions rapportées par d'anciens détenus 3 ? Je relève au passage que c'est dans la bouche d'un médecin exilé à Paris que tu mets les propos t'incitant à ne pas rentrer au pays. Ce n'est donc pas à moi que tu les imputais: le commandant Sow a-t-il volontairement eu la mémoire capricieuse à ce sujet ?
Je vole à la fin du document et j'y vois ta signature, ton paraphe plutôt, tracé d'une main tremblante et que j'ai peine a reconnaître. Oh! Djibril, en quel état étais-tu lorsque tu as formé ces lettres mal assurées, hésitantes ? Tu es là, devant moi, pitoyable, méconnaissable, après ton passage entre les mains de l'infirmier Diakité. Sonna remarque la date du document: Kankan, le 6 septembre 1972. je calcule : neuf jours se sont écoulés depuis ton arrestation à Sinko. Neuf jours de chemin de croix.
— Peut-être plus, dit le ministre.
Il y a deux dépositions complémentaires à la première, donc postérieures. Elles aussi sont signées, de manière encore moins nette. N'a-t-on pas essayé d'imiter ta première signature, ou étais-tu encore plus abîmé à ce moment-là? Tu t'y accuses d'être un agent stipendié de la CIA, à laquelle tu aurais

« adhéré par l'intermédiaire de Nordland, alors premier secrétaire de l'ambassade des usA à Conakry… Je lui communiquais des renseignements relatifs à la coopération entre la République de Guinée et les pays socialistes, notamment la Chine et l'Union soviétique.
Ce qui intéressait surtout le diplomate américain, c'était le volume des produits et marchandises que la Guinée importait des pays communistes, tout en précisant le pourcentage de nos besoins satisfaits par ces pays. Nordland m'a promis 1000 dollars par mois, qui devraient être versés à la Chase Manhattan à New York » « J'avoue que, malgré l'échec que nous avons enregistré depuis le 22 novembre 1970, je n'aipas désarmé. J'ai continué à bloquer ou à retarder l'application des négociations, contrats et accords économiques ou d'assistance technique avec les pays communistes. » Etc.

Un paragraphe me frappe, où tu affirmes que tu es « l'unique soutien de ta famille et de tes trois sœurs et trois tantes, pour ne citer que l'essentiel ». Les fiches de police n'étaient pas exactes car j'ai toujours travaillé au Bureau de l'ONu depuis notre arrivée en Guinée et tu n'as eu que deux sœurs et une tante qui t'a élevé et dont on ne peut pas dire qu'elle ait jamais été à ta charge! Dans la lettre de « pardon au Camarade Président, Responsable Suprême de la Révolution, Secrétaire Général du PDG et Père de la Nation guinéenne », tu termines en souhaitant « une santé de fer et une longue vie » au Camarade Président pour qu'il puisse « mener à bonne fin la destinée de notre pays ». Le « Prêt pour la Révolution », de rigueur, précède ta signature, cette fois totalement illisible.
Djibril, tu es là, devant nous, meurtri, cassé, et tu as honte, comme ton ami Porthos 5, d'avoir cédé aux pressions, d'avoir signé tous ces mensonges étalés sur dix-sept pages de documents. Mais moi je veux te dire, te crier: tu as bien fait ! J'espère que tu as signé très vite, que tu ne leur as pas résisté car ils t'auraient torturé encore, achevé peut-être et cela n'aurait rien changé. A quoi bon résister dans ce système pourri où tout est préfabriqué de toute manière? Djibril, tu n'étais qu'un instrument au service de ta propre Passion. Je suis fière de. toi. Je n'ai jamais cru à leurs racontars : tu n'as jamais été espion de la CIA, tu n'as jamais touché d'argent pour trahir le parti, le pays ou le peuple. Tu es simplement rentré dans leur Plan parce que tu réunissais les conditions idéales du parfait Suspect: fils de famille féodale, intellectuel marié à une ressortissante de la France ennemie, tu as voulu fuir le paradis de la Révolution guinéenne. Moi je sais que c'était par amour pour nous, pour la famille que tu avais créée, parce que tu ne voulais pas faire de tes enfants des morts en sursis. Sonna est là, qui le sait tout comme moi, qui te remercie de ta décision et qui te rend hommage pour le calvaire que tu as gravi au nom des tiens. Djibril, nous t'admirons, nous t'aimons! Ils t'ont peut-être tué, mais tu vivras éternellement parce que nous t'aimons.

Notes
1. Bien que le ministre soit Soussou par son père et Peul par sa mère, je répugne à utiliser son patronyme (Touré) car j'ai eu trop de démêlés avec ses homonymes malinkés au pouvoir. Je l'appelle donc Faciné. 2. Effectivement, dix jours plus tard, l'ex-premier ministre Diarra Traoré, membre du CMRN, tentera de renverser le régime du colonel Conté. Toumany et son fils Kader feront partie des putschistes. 3. Voir les témoignages d'Amadou Oury Diallo (La mort de Diallo Telli) et d'Alpha Abdoulaye Diallo (La vérité du ministre) publiés respectivement aux éditions Karthala et Calmann-Lévy. 4. La Chase Manhattan Bank est la banque des Nations unies (dont j'étais alors l'employée à Conakry. 5. Surnom donné à Alpha Abdoulaye Diallo, auteur de La vérité du ministre, op. cit.

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