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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


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Barbarie

Depuis notre arrivée, tous les récits concordent sur un point: début septembre 1972, les instances nationales ont délégué Toumany Sangaré pour présider le Comité révolutionnaire qui devait décider de ton sort. Et, depuis une semaine, les témoignages s'accumulent sur le rôle privilégié que jouait très officiellement Toumany pour le Parti « démocratique » de Guinée. C'est lui que le chef du Parti envoyait chaque fois qu'il fallait organiser un sacrifice… humain. Je savais que cet homme avait été le tout-puissant gouverneur-dictateur de Guéckédou, dans la région de la Forêt sacrée. Sa circonscription, fédération pilote, obtenait régulièrement la médaille d'or du Parti. Toumany y a acquis la réputation d'un homme cynique, cruel et toujours corrupteur. J'ignorais jusqu'à ce voyage-pèlerinage le rôle qui lui était dévolu dans les questions sacrificielles. Un ancien détenu nous a même raconté hier comment Toumany avait personnellement fait immoler un homme afin d'en recueillir la graisse pour la fabrication d'un talisman!
Oui, je sais que les sacrifices rituels en Afrique s'inscrivent — ou s'inscrivaient à l'origine — dans un contexte religieux, sacré même. Qu'il y a une sorte de convention, de contrat entre celui qui ordonne le sacrifice et celui qui y consent. L'offrande n'est d'ailleurs pas forcément sanglante, mais même dans ce cas j'ai toujours eu un certain respect pour les religions permettant à la victime de choisir volontairement de s'immoler. Le sacrifice supreme du Christ participe aussi de cette notion de victime propitiatoire. Cependant, l'idée de disposer d'une vie humaine contre le gré de l'intéressé m'a toujours révoltée, y compris pour la peine de mort dite légale que certains de nos Etats policés connaissent encore. Je reconnais que, dans les civilisations africaines, il était tentant pour le pouvoir politique de lier l'exécution décidée à titre de sanction sociale à celle de sacrifice humain pour le maintien du pouvoir. Et j'avais effectivement entendu dire que le régime de Sékou avait aussi utilisé cette méthode: si les détenus politiques exécutés dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971 étaient au nombre de 70, c'est que des marabouts stipendiés par le Responsable Suprême avaient ainsi fixé le nombre de sacrifiés nécessaires pour contrebalancer le pouvoir hostile du président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny. Et la date retenue pour ce sacrifice collectif, mené simultanément dans les trois camps de Boiro, Kindia et Kankan, avait été celle de l'anniversaire d'Houphouët, né le 18 octobre 1905.
Le capitaine Mamadou Baldet, aujourd'hui ministre d'État, m'assure qu'en 1971-1972 bon nombre d'exécutions individuelles étaient en fait des sacrifices humains et que les prisons de Guinée ont abondamment fourni le régime de Sékou en sacrifiés. Je le savais déjà : depuis tant d'années que, pour retrouver ta trace, j'interroge inlassablement les rescapés des camps guinéens, les témoignages de première ou de seconde main ne m'ont pas manqué à cet égard. Le plus récent concerne la jeune Habibatou, arrêtée pour motifs politiques alors qu'elle était enceinte. Le bébé naquit en 1980, grandit dans la cellule près de sa mère (il a eu de la chance, beaucoup de nourrissons étaient retirés à leurs mères). En 1982, un employé du camp est venu chercher l'enfant « pour le conduire à l'hôpital » :
— Mais il n'est pas malade! objecta la maman.
L'homme — elle l'a identifié — lui prit néanmoins le bébé qu'elle ne reverra plus. Libérée un an plus tard, elle a vainement recherché l'enfant, que personne bien sûr n'a jamais vu à l'hôpital. Elle possède l'acte de naissance de l'enfant, établi par le commandant du camp, mais pas d'acte de décès : le petit a simplement disparu et divers indices ont permis à la malheureuse mère d'acquérir la conviction que son enfant avait servi à un sacrifice.
Les prisons et les camps n'étaient pas les seuls viviers utilisés à cette fin. Lauréat du prix Lénine de la Paix en 1960, Sékou Touré avait promis d'en utiliser le montant pour construire une cité d'accueil des handicapés. De fait, il créa (avec ces fonds?) la « Cité de Solidarité » où furent regroupés, pour des motifs apparemment humanitaires, tous les handicapés physiques et mentaux de la République, plus les albinos. Ces braves gens, logés et nourris par l'Etat, ont vite compris les raisons profondes de leur concentration dans cette banlieue de Conakry. D'abord c'est chez eux que l'on envoyait les sacrifices d'aliments faits pour le Président et le Parti. Mais ils n'étaient pas seulement des consommateurs. Lorsqu'une jeep pénétrait dans la cité la nuit, c'était la débandade: on savait qu'on venait chercher un borgne, un boiteux ou un albinos pour le Responsable Suprême ou l'un de ses sbires. Nombreux étaient les handicapés qui ne passaient plus la nuit chez eux pour ne pas se trouver là au moment où l'on viendrait puiser dans le réservoir à sacrifices. Sékou n'aurait pas hésité à se livrer à ces pratiques dans la cour même de la Présidence. En 1982, dans la nuit qui a précédé son départ pour le sommet de l'OUA (Organisation de l'Unité africaine) à Addis-Abeba, un gendarme de la garde présidentielle aurait été égorgé à la Présidence. Le lendemain, pendant la cérémonie des obsèques, on fit courir le bruit qu'il avait essayé d'attenter à la vie du chef de l'État.
Ces choses-là étaient notoires, en Guinée et au-dehors, du moins dans « les milieux généralement bien informés ». Des diplomates en poste à Conakry en avaient eu des échos qu'ils se gardaient bien de répercuter trop loin. Ils avaient d'ailleurs de bonnes raisons de ne pas le faire: non-ingérence dans les affaires intérieures ou la culture religieuse d'une Afrique millénaire, raison d'État, etc. Les mêmes raisons qui les faisaient se taire sur toutes les violations des droits de l'homme en général et qui ont amené les chefs des États démocratiques à recevoir Sékou Touré sans aucune honte, en fonction des intérêts qu'il représentait. Certains lui ont même réservé les plus grands honneurs: les présidents Giscard et Mitterrand ont poursuivi une même politique en ce sens. Reagan aussi, en accueillant Sékou Touré à la Maison-Blanche en 1982, ira jusqu'à gratifier ce barbare du noble titre de « champion des droits de l'homme »…
Djibril, depuis huit jours, je ne vis plus qu'avec cette obsession pourquoi est-ce précisément Toumany qui fut choisi pour décider de ton sort? Et, comme l'a suggéré Sonna l'autre jour, serait-ce parce que ton exécution a été particulièrement odieuse que les Militaires nous en cachent aujourd'hui les circonstances? Oh! non, Djibril, mon corps, mon esprit, mon être tout entier vomissent cette infâme éventualité! Mon cerveau se paralyse d'horreur lorsque je cherche, contre tout bon sens, à t'imaginer victime d'un sacrifice humain décidé par quelque féticheur en folie. Aurais-tu, toi mon amour, fait partie de ces innocents immolés à la soif de pouvoir d'un être qui n'a jamais mérité le nom d'homme ailleurs que dans les communiqués gouvernementaux officiels? Et comment pourrai-je vivre en continuant à me torturer avec de pareilles interrogations?

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