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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


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Blocages

Ingénieur agronome, Kourouma 1 était en tournée dans la zone de Beyla en août 1972 et allait présenter ses civilités au gouverneur de région. Dans le bureau du Dr Barry se trouvait déjà le ministre du Développement rural pour la région de N'Zérékoré, de qui dépendait le gouverneur de Beyla. Le ministre était un dignitaire du Parti-État, membre du Comité central. Il répond au nom de Kouramoudou Doumbouya.
— J'ai reçu un colis, dit le gouverneur. Il faut que j'aille le voir. Venez avec moi.
L'agronome ignorait qu'on désignait ainsi les prisonniers dans les régions. Tu étais ce colis, Djibril, et Kourouma était ton ami depuis le temps de vos études parisiennes. A la prison civile de Beyla, le gouverneur demanda que l'on ouvre la porte de ta cellule. L'agronome se trouva brutalement face à toi, qu'il eut du mal à reconnaître dans cet homme affalé sur le sol, dans un état de prostration indicible. Le coeur lui manqua et il dit aux deux autres:
— Excusez-moi, mais je ne rentre pas. Je vous attendrai au-dehors.
Si bien qu'il ne peut pas nous rapporter aujourd'hui ce qui s'est dit ou fait dans la cellule ce jour-là. Mais le Dr Barry vous le dira! nous assure-t-il. Eh! non, le gouverneur est muet de peur, il ne veut pas ou ne peut pas encore parler. Alors, ajoute avec conviction l'agronome, voyez Kouramoudou: c'est un vieux fatigué qui n'a rien à redouter.
Le vieux semble fatigué, oui, mais il a l'oeil lucide et la tête encore bien sur les épaules. Ah! oui, madame, il connaissait Djibril, oui. Ils avaient beaucoup bavardé d'octobre à décembre 1970, à New York, lorsqu'ils faisaient partie de la délégation guinéenne à la 25e Assemblée générale des Nations unies. Oui, ils avaient bien sympathisé tous les deux.
— Monsieur le Ministre, je voudrais que vous me disiez dans quel état se trouvait Djibril lorsque vous êtes entré dans sa cellule à Beyla. Que vous a-t-il dit?
Le visage du vieux se ferme. Je sens le Kouramoudou se rétracter derrière sa bedaine. Il déploie un effort gigantesque pour lever un sourcil :
— Mais de quelle, cellule voulez-vous parler?
— A la prison civile de Beyla, vous êtes entré dans la cellule de mon mari en compagnie du Dr Barry. C'était le 29 août 1972.
— Je ne me souviens pas. Vous devez faire erreur.
— Pas du tout. Nous avons un témoin qui vous a vu pénétrer dans la cellule. Et au ministère des Affaires étrangères, nous avons lu dans le dossier de mon mari un télex qui parle aussi de votre visite à cette prison de Beyla 2. Ce n'est pas la peine de vous étonner : nous SAVONS que vous êtes allé voir mon mari ce jour-là. Tout ce que nous vous demandons, ma fille et moi, c'est de nous dire comment il était et ce qu'il vous a dit. Nous sommes venues de France pour vous le demander, monsieur le Ministre.
Le Kouramoudou niera jusqu'au bout et c'est seulement parce qu'il avait l'air vieux et fatigué que nous ne l'avons pas frappé.
Des visages fermés et des bouches cousues : voilà donc ce que nous allons trouver au bout de ce voyage d'espoir! Mais que sont devenus les engagements officiels de faire la lumière sur les disparitions et exactions du régime défunt? Même les journalistes, pourtant accueillis à bras ouverts au lendemain du coup d'État de 1984, commencent à devenir gênants dès qu'ils parlent de reportage sur les disparus. Le journaliste Alain Astaud, le cameraman Jacques Douay et les techniciens de la télévision française qui décidèrent de m'accompagner dans mes recherches étaient gênants. Ils voulaient faire un reportage pour l'émission de Bernard Langlois, « Résistances », qui traite toujours de questions relatives aux droits de l'homme sur Antenne 2 : ils n'ont pas obtenu leurs visas d'entrée dans le pays.
A l'ambassade de Guinée à Paris, l'attaché de presse commence par mettre le pied sur la lettre de demande des journalistes. Sept jours sans transmettre alors qu'il connaît les dates prévues pour le reportage. Astaud téléphone pour s'étonner de l'absence de réponse : la lettre manque de précision, dit l'attaché. Venez voir l'ambassadeur. Il vient mais il ne verra pas l'ambassadeur, seulement l'attaché qui le reçoit sans aménité:
— Il est exclu que vous veniez faire un reportage sur les disparus. Les disparus sont morts et enterrés, personne n'en parle plus à Conakry! Ce ne sont pas des journalistes qui vont mettre la pagaille à présent.
Stupéfaction chez le demandeur de visa qui objecte :
— Pourtant, maintenant que la Guinée est devenue une démocratie…
— Ah! Monsieur, je vous arrête tout de suite. Ce ne peut PAS être une démocratie, ce sont des Militaires!
Les journalistes avaient cru s'adresser à l'ambassade de la deuxième République de Guinée : ne se trouvaient-ils pas plutôt dans une officine d'opposition au régime de Conakry? Et l'attaché de poursuivre :
— Si vous voulez faire du journalisme, allez dans les usines guineennes et demandez aux ouvriers pourquoi ça ne marche pas dans leur entreprise. Voilà un reportage qui serait utile à la Guinée! Pas une enquête sur les disparus. (Voilà surtout un bureaucrate qui décide ex officio de ce qui est bon ou mauvais pour le peuple! songe Astaud.)
Les intéressés ne seront pas surpris d'apprendre que l'attaché est en réalité le fils de Diané Lansana, compagnon de Sékou Touré et pilier du régime dont il fut l'ardent ministre de l'Intérieur d'abord, de la Défense ensuite. Mais après tout, ce n'est peut-être qu'une simple coïncidence. Le télégramme adressé par Antenne 2 directement au ministre des Affaires étrangères à Conakry restera sans réponse, lui aussi. Il est vrai qu'en l'absence du ministre les blocages ont été nombreux, dans son département comme au secrétariat d'État à la Communication. On ira jusqu'à me soutenir que la lettre d'A 2, que j'avais personnellement remise à la secrétaire du ministre le lendemain de mon arrivée à Conakry… n'était jamais parvenue! « Le fond de dossier » avait disparu.
C'est à un autre journaliste, guinéen celui-là, qu'on doit une remarquable initiative au lendemain du coup d'État: il s'entretenait chaque soir avec un rescapé des prisons de Sékou dans une émission intitulée « A vous la parole ». Ce fut un immense défoulement: les victimes du régime précédent parlaient de leurs infortunes, témoignaient à la place de ceux qu'ils avaient vu mourir, renseignaient les familles sur leurs disparus. Six mois durant la Guinée vécut à l'heure de ce programme radiodiffusé. Un jour, il fut supprimé : pour certains, la raison en était que les rescapés déliraient totalement à l'antenne, s'inventant même des malheurs pour rendre leur tragédie plus crédible; pour d'autres, c'était que des membres des Comités révolutionnaires cités par les témoins faisaient partie de la nouvelle équipe gouvernementale et que cet étalage public de vérités douteuses finissait par devenir gênant. Facély, le journaliste, prit alors une autre initiative : il s'en alla voir les anciens tortionnaires, bavarda tranquillement avec eux, fit même appel à leur conscience (si, si! ils en ont une : c'est seulement la Révolution qui l'avait occultée) et eut la surprise d'entendre les plus importants de ces messieurs se dire prêts à parler pour se décharger, mais « tant pis pour ceux qui leur avaient donné des ordres! ». Le Journaliste entreprenant tenait son scoop.
Cependant, les anciens tortionnaires, tous gendarmes, ne pouvaient pas faire de déclarations publiques sans l'autorisation expresse de leurs supérieurs. De capitaines hésitants en margis 3 tremblants, le journaliste finit par arriver au chef d'état-major de la gendarmerie nationale, membre du CMRN, qui n'y alla pas par quatre chemins :
— Monsieur Facély, si vous persistez dans votre projet d'interview, je vous mets en état d'arrestation!
Comme le dira le président Lansana Conté à l'un de ses collaborateurs qui se plaignait des lenteurs de mon enquête: — Nombreux sont ceux qui, dans ce pays, ne veulent pas que la lumière soit faite.

Notes
1. Aboubacar Koly Kourouma est aujourd'hui, à Monrovia, Libéria fonctionnaire de l'ADRAO (Association pour le développement de la riziculture en Afrique de l'Ouest).
2. Fac-similé du telex.
3. Maréchal des logis (argot militaire).

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