Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
« Pape » est arrivé par la route qui menait à sa maison. Nous l'attendions sous le quassia 1 car la chaleur était forte. Il a l'air d'un très vieux monsieur, tout chenu, le dos voûté, et il marche avec précaution car il n'y voit presque plus. Le poste qui vient de lui être confié dans l'administration lui redonne un sentiment d'utilité après ses huit ans de détention injustifiée.
Je me suis jetée contre ton ami et j'ai serré son corps cassé, mais bien vivant, contre le mien. Il était tellement ému de me revoir qu'il est resté longtemps sans parler, même après que nous nous fûmes assises au salon, près de lui. Il rayonnait de sa personne la même ineffable bonté qu'autrefois, la tristesse en plus. Sur le buffet, une assiette décorative portait cette inscription : « Le courage ce n'est pas de se venger, mais de souffrir pour réussir. » Je me sentais, je le sentais en plein accord avec cette maxime pourtant trop difficile à vivre pour un simple mortel. Je rejetais en revanche cet aphorisme au-dessus de la fenêtre, proclamant que la justice n'est pas de ce monde et qu'il faut de toute manière se soumettre à la volonté divine. Ai-je blasphémé en disant à ta mère que je veux bien me soumettre à la volonté de Dieu, mais seulement lorsque je la connaîtrai vraiment? Quelle est-elle aujourd'hui? Dois-je continuer à m'obstiner dans un combat inutile ou cesser de me révolter contre l'absurde? Chez ton ami, une voix me disait que je ne peux pas toujours me révolter, qu'il me faut accepter aujourd'hui parce que demain sera peutêtre plus difficile encore. Accepter, accepter l'inévitable, se résigner à la cassure définitive.
Un autre de tes amis vient souvent nous voir, pour nous aider dans notre enquête ou nous en faire oublier les affres quotidiennes: il nous emmène boire un pot ou manger un peu. Lorsqu'il nous passe une cassette de chansonnettes dans sa voiture, Sonna, privée de musique en Guinée, s'extasie en écoutant ces voix sirupeuses :
— « Ta voiture est le morceau de territoire guinéen que je préfère ! » déclare-t-elle.
Moi, j'aime voir cet homme, parce qu'il transporte mon passé heureux avec lui et lorsqu'il nous embrasse pour nous dire au revoir, je frissonne toujours: quand on est la femme d'un fantôme, la joue d'un homme de chair vous a une douceur inouïe…
C'est à un cénacle de ta génération cassée, à des vieillards précoces que je viens de remettre le cadeau symbolique de notre association : 2 400 paires de lunettes correctrices que sympathisants et amis nous ont aidées à collecter pour les rescapés des camps de Guinée. J'écoute religieusement les représentants de leur Amicale rendre hommage au combat des femmes de disparus et je leur réponds gravement que leur souffrance fut la nôtre puisqu'elle était celle de nos maris. Je suis sincère en le disant et, pourtant, quelle menteuse je fais : je me suis si souvent révoltée contre l'injustice du sort qui, au fil des ans, faisait sortir de prison certains de tes amis ou parents! Ils cherchaient tous à me voir, pour me raconter leurs malheurs et me dire qu'ils regrettaient de n'avoir pas de nouvelles à me donner de toi. Dieu me pardonne, je leur en voulais presque d'être là, je souffrais dans ma chair de les voir vivants et souriants : comment, pourquoi étaient-ils sortis de l'enfer, eux? Ils me regardaient sans comprendre, ils m'en voulaient de mes reproches. Avec certains, je devenais méchante à force de souffrir de ton absence et de les voir libres et heureux auprès de leur femme.
Heureux, ils ne l'étaient pas toujours d'ailleurs : rares sont ceux qui n'ont pas rapporté de leur longue détention des maux physiologiques ou psychiques. Que leur libération soit récente ou qu'elle remonte à dix ans, ils n'ont vraiment pu commencer leur thérapeutique qu'après avoir raconté dans le détail ce qui leur était arrivé 2. La lourde chape de silence qui écrasait la Guinée depuis si longtemps les avait obligés à garder pour eux les horreurs de leur vécu. Même à leur épouse, ils n'avaient pas trop osé en parier : une femme est bavarde et, à leur libération, on leur avait dit de ne rien raconter sous peine de revenir chez les morts-vivants de la prison. Alors l'entourage s'étonnait, le jour de leurs colères subites ou de leur incroyable mutisme, la nuit de leurs effroyables cauchemars.
Ce n'est qu'après la mort du dictateur et le changement de régime qu'ils ont réussi leur vraie « libération » : regarder leur vérité en face, en parler autour d'eux sans crainte. Néanmoins, certains continuent d'être jaloux du passé de l'épouse dont ils ont été si longtemps exclus. Bien des femmes, pourtant, avaient attendu vaillamment le retour de l'absent, mais les retrouvailles ont ouvert un nouvel enfer pour le couple distendu par les années de séparation. Et cependant, si tu savais Djibril comme je les envie, ces femmes inquiètes devant la nouvelle torture qui déchire leur mari! Il me semble — peut-être est-ce bien présomptueux? — que nous, nous aurions réussi à surmonter ces obstacles de la vie conjugale si seulement la chance nous avait été laissée de conjuguer nos efforts…
Notes
1. Ou quassier, petit arbre tropical dont le bois contient un principe amer, la quassine, utilisée en lavements contre les oxyures.
2. L'association AVRE (Association d'aide aux victimes de la répression en exil. 86, avenue de Saint-Ouen. 75018 Paris), que dirige le Dr Hélène Jaffé, a dispensé à cet égard une aide médicale précieuse. Pendant 18 mois, son équipe de médecins a donné, à Conakry ou en province, des consultations où se pressaient plus d'un millier d'anciens détenus. AVRE a fermé provisoirement ses portes en novembre 1985 pour protester contre les brutalités policières du nouveau régime.
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