Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
La jeune fille est assise devant toi, dans le camion. Seize ans à peine, timide, le teint mordoré et les traits d'une madone. Je suis contente qu'après l'avoir regardée tu te sois étonné à haute voix de sa ressemblance avec notre ancienne voisine à Paris :
— C'est ma sœur aînée! répond-elle en baissant son joli minois.
Quelle chance de l'avoir pour compagne de voyage! Elle aussi a pris place dans ce camion de fuyards. Le guide Peul (elle ne se souvient plus de son nom) a quitté Kankan avec ses candidats au départ, via Beyla et Sinko. Direction : la frontière ivoirienne. Il en a ainsi convoyé des dizaines et des dizaines depuis quelques années. Il n'a pas son pareil dans la région pour mener les négociations financières avec les représentants des quatre corps rivaux présents au postefrontière de Sinko : douane, gendarmerie, police et milice.
Dans le véhicule brinquebalant sur la piste, l'atmosphère est détendue. Les passagers parlent plutôt librement de leurs raisons de quitter le pays. La jeune fille t'écoute raconter, les yeux brillants, que tu vas rejoindre ta femme blanche, tes trois filles et ton fils nouveau-né. Treize ans plus tard, elle se souvient encore du prénom de Sonna et paraît tout émue de faire sa connaissance autrement qu'à travers ton récit.
Le voyage se déroule sans incident jusqu'à un certain barrage, dont elle a oublié le nom aujourd'hui. Les miliciens font descendre tout le monde pour vérification d'identité. Ton tour arrive et voilà que tu sors de ta poche une carte diplomatique portant, dans le coin supérieur gauche, les couleurs flamboyantes du drapeau guinéen! Stupéfaction dans les rangs des miliciens. On s'agite: que fait ce haut responsable dans un camion minable dont le guide est bien connu sur le trajet? Palabres. Le guide protecteur laisse une grosse somme pour calmer la milice et chacun remonte dans le camion. Toi aussi. Mais l'alerte a été chaude et les passagers t'expliquent tous combien il est risqué d'exhiber ce papier officiel. Mais qu'est-ce qui t'a pris de commettre pareille imprudence, Djibril, toi si méfiant d'ordinaire? Tu réponds à tes compagnons de voyage que tu n'as aucun autre papier d'identité à présenter; qu'as-tu donc fait de ceux que tu détenais à mon départ? Et pourquoi n'en avoir pas fabriqué de faux pour la circonstance?
La route est longue jusqu'à la frontière — plus de 400 km. Ton regard parcourt une dernière fois les verts paysages de ta Guinée natale, d'un vert encore plus tendre avec la saison des pluies déjà bien entamée. Vous arrivez à Sinko. Le guide vous conduit à la grande case qu'il connaît bien, à l'écart du village. Il doit maintenant parlementer afin de négocier le prix à verser pour votre passage aux autorités de Sinko. Arrivés en fin de matinée, vous devez rester dans cette case toute la journée et n'en repartir que le lendemain au petit matin. Mais toi, tu es pressé et tu dis tout net au guide (comment s'appelait-il donc?) que tu ne veux absolument pas passer la nuit à cet endroit. quand tu es si proche du but, à quelques kilomètres seulement de la frontière. Tu veux te détacher du groupe et continuer seul, cette nuit, par le sentier. Le guide se fâche : il est dangereux de se séparer, lui a l'habitude de marchander le passage du groupe tout entier, sans jamais rencontrer de gros problèmes. Tu as déjà attiré l'attention sur toi en montrant cette maudite carte au barrage, la police a sûrement été alertée et tu t'exposes à de gros risques si tu choisis de partir seul. Sans compter que tu compromets l'ensemble du groupe et son passage. Mais toi, tu ne veux rien entendre et, après une vive altercation avec le guide, tu quittes la case au début de la nuit. Tu trouves sur place un passeur à qui tu loues un vélo pour rejoindre plus rapidement la frontière par le sentier. Le vélo grince un peu et ton pardessus marron de navettane d'occasion te gêne pour pédaler. Mais tu pars gaiement vers ton destin et tu as le cœur léger : la liberté est au bout du chemin…
Seul incident : un groupe de miliciens patrouillant dans le secteur t'arrête un instant, te pose quelques questions de routine et te laisse continuer. La même patrouille rencontre ensuite le passeur qui explique qu'il s'en va rechercher son vélo. Au milieu de la nuit? Bizarre. Peut-être même indique-t-il aux miliciens à qui il a loué le vélo? Après tout, tu es un haut fonctionnaire et la prime n'en sera que plus élevée pour la capture… D'ailleurs, le passeur n'a plus le choix maintenant : il en a trop dit. Ou bien il aide les garde-frontière à te rattraper, ou c'est lui que l'on jettera en prison. De toute manière, on le connaît bien dans le coin, lui et sa famille, on saura le retrouver !
Alors il n'hésite pas. Il part à ta recherche et se rend compte qu'il était grand temps pour lui : 22 km séparent Sinko de la petite bourgade de Boko en Côte-d'Ivoire, la frontière passant entre les deux, et tu n'es plus qu'à 2 km de Boko lorsqu'il te rattrape. Il a eu chaud! Tu ne sais pas, toi, que tu as déjà franchi la ligne, tu ne connais rien à la région et puis, la nuit, en brousse… Alors, quand le passeur te dit qu'il a eu tort de t'indiquer ce sentier qui est vraiment trop long, tu le crois volontiers, ce brave homme. Il te suggère un autre chemin et propose en re un bout avec toi pour reprendre le vélo ensuite. Naïf que tu es! Ou faut-il accuser le destin inexorable? Sans t'en apercevoir, tu reviens sur tes pas en suivant aveuglément cet homme du destin. Et quand, au détour du chemin, tu t'es trouvé brusquement face aux miliciens de tout à l'heure, alors le monde a dû s'écrouler pour toi. Et tes rêves de liberté, et nos retrouvailles qui étaient si proches… Comme tu as dû te sentir seul, mon amour!
La jeune fille dit que les passagers du camion étaient justement au poste de douane lorsqu'on t'a ramené aux premières heures du jour. Ils s'apprêtaient à passer très officiellement, le guide ayant mené à bien les transactions entamées la veille. Il y avait partout des hommes en armes, des uniformes qu'elle ne savait pas reconnaître. Elle a eu pour toi une infinie compassion et le souvenir de ta détresse l'a beaucoup marquée: c'était la première fois qu'elle assistait à l'arrestation d'un homme.
Une jeep est arrivée. Qui est le responsable du camion dans lequel ce type a voyagé? a demandé quelqu'un. On a alors poussé le guide dans la voiture et un garde l'a assommé d'un coup de crosse. La jeune fille m'assure qu'on ne t'a pas frappé, toi. Elle reste persuadée que les gendarmes qui étaient dans la jeep t'ont conduit à Beyla sans te maltraiter. Elle est passée ensuite sans encombre en Côte d'Ivoire, avec le reste des passagers. Oh! Djibril, pourquoi les avais-tu quittés, pourquoi ?
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