Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
Oh, Djibril, il n'a pas voulu parler! Pourtant, il fut le premier haut responsable devant qui, le 29 août 1972, tu as été amené — traduit serait plus juste — puisque tu étais déjà coupable d'avoir voulu quitter ton pays et son dictateur. Oui, c'est devant le Dr Barry Abdoulaye qu'on t'a conduit après ton arrestation à Sinko. Parce que Sinko est situé dans la région politique et administrative de Beyla, que commandait alors le gouverneur Barry.
Deux heures seulement après notre arrivée à Conakry, une parente vient nous prévenir en toute hâte que le Dr Barry est disposé à nous recevoir, Sonna et moi. Il a meme précise qu'il nous dirait tout ce qu'il sait car il veut nous aider dans notre enquête. C'est inespéré: nous venons d'entamer nos investigations et voilà le premier personnage clé dans ta disparition qui, précisément, accepte de nous recevoir immédiatement. Il est vrai qu'on vient tout juste de l'innocenter: nous sommes le 9 juin et il a été libéré le 15 mai en même temps qu'une trentaine de dignitaires de l'ancien régime arrêtés en avril 1984, après la mort de Sékou Touré et la prise de pouvoir par les Militaires. Le gouverneur Barry est un honnête homme, m'assure-t-on, ce n'est que justice qu'il ait été libéré, même sans procès. Je veux bien. Peut-être cherche-t-il maintenant à décharger sa conscience, ou à montrer aux autorités qu'il veut, lui aussi, aider à « faire la lumière sur les exactions du régime défunt »?
Immédiatement, nous laissons au salon la famille accourue pour notre arrivée et partons chez le gouverneur d'un pas allègre d'abord, puis très hésitant: le quartier de Camayenne, comme l'ensemble de Conakry, n'est pas du tout éclairé la nuit, et la lampe-torche de notre accompagnatrice ne suffit pas à dévoiler les ornières, ordures et autres flaques putrides dans lesquelles dérapent impitoyablement nos petits pieds d'Occidentales. L'immeuble qu'habite provisoirement le Dr Barry est dans un état de délabrement affligeant pour l'étranger qui débarque: l'escalier noirâtre véhicule à chaque étage des odeurs pestilentielles de latrines bouchées. Voici d'ailleurs une longue théorie de fillettes qui descendent pour la corvée d'eau. Elles cessent leur bavardage pour nous regarder avec curiosité.
Nous entrons dans une vaste pièce aux murs ornés de chromos naïfs. Une douzaine de personnes, des jeunes surtout, sont assises devant le téléviseur qui braille un peu trop. Le gouverneur, sa femme et sa belle-sœur nous accueillent avec une surprenante raideur. Les deux femmes s'installent de part et d'autre du Dr Barry. Une tension extrême règne dans la pièce. Voulant me montrer joviale, je dis combien nous avons été heureuses d'apprendre la libération du gouverneur.
L'intéressé, nerveux, me coupe brutalement la parole et se lance dans un discours dithyrambique sur la sagesse des Militaires qui ont ordonné sa libération, le CMRN ayant longuement étudié les responsabilités de chacun et décidé de ne garder que les vrais coupables. « Les innocents ont été libérés, madame! » je n'en doute pas et, d'ailleurs, je tiens à dire combien j'ai été soulagée d'apprendre que c'était précisément lui qui avait dû interroger mon mari après son arrestation. En effet, il ne pouvait lui faire aucun mal puisque Djibril-Abdoulaye est son homonyme: tous deux portent même prénom et même nom et, chez les Peulhs, on dit que l'homonyme est aussi tendre que la viande de chèvre, n'est-ce pas, docteur? Il me regarde effaré et reprend le fil de son discours pompeux sur la liberté, le destin et la responsabilité. Il affiche de grands airs, brandit de grands mots, prend à témoin les femmes assises à ses côtés; bref, il disserte à l'intention de ceux qui pourraient fort bien rapporter ses propos sans que cela nuise à sa famille ou à lui-même. Après tout, Sékou seul est mort, son système lui survit: il n'est pas inutile de se montrer méfiant encore aujourd'hui.
Notre accompagnatrice est aussi étonnée que nous : est-ce là tout ce que le Dr Barry avait à nous dire? Où est l'aide qu'il était disposé à nous apporter? Je dis carrément:
— Pouvez-vous me préciser ce qui est arrivé exactement à mon mari à Beyla et après Beyla?
Les deux femmes se raclent la gorge. Lui s'agite sur sa chaise, remonte avec beaucoup d'ostentation les manches de son boubou sur les épaules, s'emberlificote dans une longue phrase compliquée et s'arrête tout net pour dire en hachant les mots : la Commission nous a longuement interrogés à Kindia, j'ai dit tout ce que je savais aux officiels, vous n'avez qu'à leur poser vos questions.
Ces dames se détendent, nous proposent de manger un peu. « Non, merci, c'est gentil. Nous ne vous dérangerons pas davantage, monsieur. » Soulagé, il se lève pour nous raccompagner à la porte. En lui serrant la main d'un air navré, j'ai comme l'impression qu'il regrette sa grandiloquence et ses mots creux. Mais la pièce est si peu éclairée que ce n'est peut-être qu'un reflet trompeur !
Dans l'escalier, les petites filles remontent d'immenses cuvettes emplies d'eau rougeâtre qu'elles balancent avec élégance au-dessus de la tête. Notre intermédiaire s'attarde un peu auprès du gouverneur qui indiquera simplement avoir reçu de Conakry l'ordre de te transférer au Camp Boiro, via Kankan. L'escorte qu'il avait désignée était revenue en disant : mission accomplie.
Nous apprendrons que, juste avant notre arrivée, les femmes avaient communiqué leur crainte au gouverneur :
— Tu as été libéré il y a trois semaines et tu veux parler politique avec cette Française qui vient de débarquer !
— Mais tu cherches des histoires pour qu'on te remette en prison ou quoi? Et pourquoi parlerais-tu le premier? Elle et sa fille n'ont qu'à s'adresser aux militaires. Toi, tu n'as rien à leur dire.
Tu vois, Djibril, nous venons de manquer notre première vraie chance de savoir ce qui t'est arrivé les 29 et 30 août 1972.
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