Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
C'est finalement le Monégasque Bernard Vatrican 1 qui nous obtient l'audience avec le Président. Celui que les Guinéens appellent « le marabout blanc » parce qu'ils lui prêtent sans doute infiniment plus de pouvoirs qu'il n'en veut avoir, nous conduit au Camp Almamy Samory, plus précisément au secrétariat d'État à la Défense… Je ne m'en étonne pas: depuis quelques jours des rumeurs circulent dans la capitale : on préparerait un coup d'État, le Président aurait même échappé à un attentat. Nous entrons, au premier étage, dans la salle d'attente toute simple où font déjà antichambre plusieurs représentants de l'Amicale des rescapés des camps et le fils aîné d'un érudit arabe dont tu m'as souvent parlé pour son rôle au Fouta-Djallon : Chérif Sagalé. Nous sommes sous la surveillance débonnaire d'un militaire en tenue de camouflage qui tient des propos délirants sur le régime de Sékou. Il nous explique avec truculence comment il a réussi à survivre en se faisant régulièrement passer pour un incurable abruti! Je le crois sans peine car il paraît être un remarquable comédien. Sonna et moi rions de bon cœur lorsqu'un ordonnance vient nous chercher pour nous conduire au bureau du Président.
Le président Conté a, lui aussi, l'air très détendu. Il porte un magnifique boubou rayé bleu brodé de blanc qui donne à ce géant une allure impressionnante. Je lui serre la main entre les deux miennes, comme on le fait ici en signe de grand respect et il est vrai que j'y mets toute la déférence dont je suis capable : dans l'équipe actuelle, cet homme est l'un des rares garants de la démocratie renaissante en Guinée et je souhaite l'encourager de toute la force de ma sympathie. Je lui présente ma fille et il nous fait asseoir, moi à côté de lui sur le canapé, Sonna sur un divan perpendiculaire. Ta fille (qui n'a jamais eu les yeux dans sa poche, tu le sais) note mentalement que nous sommes devant un petit enregistreur branché, mais dont la touche « record » n'a pas été enfoncée.
Le Président me dit tout à trac que je suis devenue le meilleur policier de Guinée! Je ris et commente:
— Peut-être, mais moi, monsieur le Président, j'enquête par amour et je doute que votre police mène ses enquêtes par amour!
Il sourit et met tout de suite la conversation sur toi. Il paraît au courant des différentes phases de nos investigations et sait que nous sommes bloquées à quelques kilomètres de Kankan. Selon lui, l'enquête officielle piétine au même endroit, peut-être parce que tu y aurais été exécuté. Mais nous n'en avons pas la preuve, dit-il, nous la recherchons. Il me demande si l'ex-gouverneur Barry nous a dit ce qu'il savait. Non, sa femme et sa belle-sœur l'en ont dissuadé avant qu'il ne nous rencontre.
— C'est dommage. Je vais le faire convoquer et nous parlerons. J'ai toujours eu de l'estime pour lui. D'ailleurs nombre de gens sont intervenus pour demander son élargissement depuis un an. Et je n'oublie pas que c'est le Dr Barry qui m'a évité d'être moi-même arrêté du temps de Sékou Touré. Nous avons donc de bons rapports. Je lui ferai raconter ce qu'il sait, seul avec moi. A votre avis, pourquoi n a-t-il pas voulu vous parler vraiment de votre mari?
— Peut-être parce qu'il a peur d'être accusé de l'avoir fait maltraiter à la prison civile de Beyla? Des commerçants foulahs qui faisaient la navette entre Beyla et Kankan ont aperçu. mon mari dans la jeep et ont rapporté qu'il était en si mauvais état (ô tampi haa! 2) qu'il n'est peutêtre pas arrivé vivant à destination. De plus, nous avons retrouvé deux témoins venus à la prison de Beyla avec le Dr Barry.
Le Président est au courant et me demande si le vieux Kouramoudou a parlé, lui. Pas du tout, il n'a même pas voulu reconnaître ce que nous savions déjà, à savoir qu'il est entré dans la cellule de Djibril en compagnie du gouverneur.
— Je vais vous dire pourquoi il n'a pas voulu parler : ce vieux-là cherche encore à se faire employer par nous, au gouvernement. Alors, il ne veut pas salir sa réputation…
— Je vous plains si vous n'avez que ce genre de candidats ! Mais il y a quelqu'un qui a joué un rôle clé dans l'affaire de mon mari et que, pourtant, votre Commission d'enquête n'a pas interrogé: c'est Toumany Sangaré.
Touché. Je sens que j'ai touché un point sensible. Le Président reste un moment silencieux, ne relève pas le nom de Toumany mais dit simplement que le nécessaire sera fait pour l'interroger. Ainsi que celui qui fut principal secrétaire de Siaka Touré, commandant des camps de détention. Je lui dis notre étonnement que Siaka ait menti à la Commission d'enquête, qu'il ait affirmé n'être pour rien dans le sort de mon mari et rejeté la responsabilité sur Émile Cissé, déjà mort à l'époque. Pourquoi, s'il a fait exécuter Djibril, taire cette exécution ? Son palmarès est déjà tellement chargé!
— Peut-être tout simplement pour limiter les dégâts en ce qui le concerne. Les prisonniers de Kindia vont être condamnés à des peines sévères car ils le méritent du point de vue humain.
Sachant que l'on reproche au président Conté sa difficulté à prendre des décisions, à trancher, j'en profite pour dire qu 'à l'extérieur au moins les Guinéens et les amis de la Guinée attendent précisément le Président et son gouvernement sur cette question de lumière à faire sur les exactions des anciens responsables. Le Président indique que son objectif, et celui de son. gouvernement, c'est d'arriver à ce que les Guinéens ne vivent plus dans la haine mais dans la paix et la réconciliation nationales. A mon avis, dis-je, la réconciliation nationale passe nécessairement par la manifestation de la vérité et la publication d'un bilan humain du régime de Sékou Touré. Pas forcément un bilan exhaustif (comment le serait-il d'ailleurs?), mais une publication est nécessaire pour apaiser les rancœurs des familles, des enfants de disparus notamment qui, tels les miens, veulent savoir ce qui est arrivé à leur père et ne trouveront pas la paix avant d'être renseignés.
— Oui, en Guinée même, des enfants de disparus insultent notre gouvernement: ils trouvent que la vérité tarde à venir, que nous n'allons pas assez vite. Mais vous savez, de longues enquêtes sont indispensables. Il faut du temps. Voyez, nous pourrions aussi nous venger sur les enfants des anciens dignitaires, mais nous ne le ferons pas car le fils n'est pas coupable de ce qu'a fait son père.
Je réponds que c'est évident et que la paix nationale ne saurait être instaurée par ce genre de représailles.
Il me faut maintenant reparler de Toumany Sangaré car, tout à l'heure, le Président a éludé la question. Je lui dis notre crainte que, si cet homme est venu exprès pour toi à Kankan, ce ne soit en vue d'une exécution particulièrement odieuse.
— Vous voulez parler des sacrifices humains? dit-il sans ambages.
Et nous en parlons, de ceux qui avaient lieu dans la cour même du président Sékou Touré, et du vivier humain que constituait la « Cité de Solidarité » dans la banlieue de Conakry. Mais il ne dit rien du rôle éventuel de Toumany.
Je demande aussi si le Président a jamais entendu parler d'une entreprise privée, sorte de prison clandestine travaillant pour un dignitaire de l'ancien régime, Toumany ou Siaka peut-être, et qui aurait utilisé des détenus à des fins personnelles, lucratives. Il n'a entendu parler que de l'affaire dite des faux chômeurs, en 1965-1966. On enlevait des jeunes gens dans les rues de Conakry pour les amener en camions travailler de force aux mines de diamant dans la région de Kérouané. Beaucoup n'ont jamais reparu. Mais ces mines étant à ciel ouvert, il voit mal comment on y aurait surveillé des prisonniers. D'ailleurs, à sa connaissance, on n'a jamais fait travailler aucun détenu politique.
Il me regarde avec douceur et me dit que, depuis longtemps, il a compris l'amour qui anime mon combat. J'aurais pu refaire ma vie, comme d'autres, mais je cherche toujours à savoir ce qui est arrivé à mon mari.
— Il est dommage que vous ne puissiez pas rester en Guinée maintenant, pour y vivre, ajoute-t-il d'un air songeur.
Je réponds que ce serait difficile sans mon mari. Il dit qu'il comprend.
Revenant à la convocation du Dr Barry, le Président me demande de repasser le voir lundi matin pour avoir la réponse à mes questions.
— Monsieur le Président, vous m'excuserez, mais lundi je serai sur la route. Je vais à Timbo, village natal de mon mari, pour les sacrifices coutumiers.
Et Conté de se pencher vers moi, l'œil malicieux:
— Comment? Alors, vous aussi, vous êtes dans ces histoires de sacrifices?
— Eh! il le faut bien, monsieur le Président. Ma belle-famille en sera soulagée et moi, cela m'aidera peut-être à trouver la paix du cœur. De toute façon, si votre enquête révèle que mon mari est vivant, les sacrifices ne peuvent pas lui faire de mal, n'est-ce pas?
— Certes non. Alors revenez me voir dès votre retour de Timbo. Et je vous dirai ce que le Dr Barry m'aura appris 3.
— Si Allah jabhi !4
— Ah! Vous aviez appris le peul? Ça ne m'étonne pas de vous!
Je le remercie de l'intérêt qu'il porte à l'enquête sur mon mari, lequel n'est après tout qu'un cas parmi bien d'autres et un petit problème par rapport à tous ceux dont il doit s'occuper. Je lui souhaite plein succès pour résoudre les difficultés que la Guinée va rencontrer. Il se lève et me dit que c'est à lui de me remercier pour tout ce que j'ai fait depuis mon arrivée à Conakry. Je lui apporte même des informations qu'il n'avait pas! Nous rions. J'ajoute que si j'ai pu avoir toutes ces informations, c'est grâce à ma belle-famille qui a été formidable et a multiplié les enquêteurs. Oui, il le sait.
— Et si vous saviez, monsieur le Président, comme ma belle-famille nous aime, les enfants et moi!
— Je n'en doute pas, me répond-il gentiment en me regardant droit dans les yeux.
Il nous remercie encore en nous disant au revoir. Sonna en bredouille d'étonnement: en effet, cet homme qu'on nous avait décrit comme renfermé et taciturne, je l'ai trouvé d'une bonté telle que j'ai oublié qu'il était chef d'État. Je parlais simplement à un ami.
Notes
1. Surnommé le sorcier blanc de Lansana Conté, B. Vatrican fut le conseiller spécial et l'éminence grise du président guinéen jusqu'en 1987. [Tierno S. Bah]
2. Il a tellement souffert!
3. Fin 1985, le procès des compagnons de Sékou Touré n'a toujours pas eu lieu.
4. Malheureusement, le Président — souffrant ce jour-là — ne nous recevra pas. Il nous fera simplement dire que le Dr Barry lui a cité plusieurs noms à partir desquels l'enquête allait se poursuivre… Dérobade genante ou révélation inattendue?
5. Si Dieu le veut !
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