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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


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Doutes

Le Commandant Sow habite une maison très modeste au Camp Almamy Samory. Nous attendons sur un banc de bois, à l'ombre, que le président de la Commission qui interroge les compagnons de Sékou Touré termine sa sieste. Il nous fait entrer dans une pièce sombre, très sommairement meublée. Il est affable, mais sur ses gardes malgré son apparence de père tranquille. D'entrée de jeu, il veut savoir si j'ai vu le Dr Barry et s'il a parlé. Oui, je l'ai rencontré mais il me renvoie à vous qui l'avez interrogé. Le commandant paraît déçu (peut-être l'ancien gouverneur n'a-t-il pas dit tout ce qu'il savait à la Commission, ou les responsables interrogés se contredisent-ils et Sow ne sait pas qui croire).
Il me dit que le Dr Barry t'accueille, Djibril, ce 29 août 1972, en regrettant que tu aies tenté de quitter le pays par sa région, qu'il risque d'être accusé de complicité, lui, puisque vous êtes homonymes. Qu'il est obligé de faire son devoir et de t'interroger pour faire un rapport à Conakry. Le sous-comité révolutionnaire de Beyla fait donc son office et le gouverneur adresse le rapport d'audition à Siaka Touré, commandant en chef des camps de détention, qui donne l'ordre de te transférer à Conakry, via Kankan. Une escorte de gendarmerie va te convoyer jusqu'à Kankan. Elle est commandée par un certain Traoré. Je veux voir Traoré, où est- aujourd'hui? Il est mort. Et les autres membres de l'escorte? On ne connaît pas les noms. Tu es arrivé vivant à Kankan, me dit-il. Pourquoi ce besoin de préciser? Avais-tu été tellement maltraité à Beyla? A-t-on pensé que tu n'arriverais pas vivant à Conakry et qu'il était urgent de te faire « parler » dès Kankan? Donc, tu subis un deuxième interrogatoire en règle devant le Comité révolutionnaire de Kankan. Et qui composait le Comité? Composition secrète, dit Sow.
— Sûrement pas secrète pour vous, commandant! dis-je avec impertinence.
Il sourit : peut-être y avait-il un certain Sidimé 1, mais c'est dommage, il est mort maintenant. Le deuxième rapport d'audition fut envoyé sous pli fermé à Conakry. Siaka confirme lavoir reçu, mais prétend n'avoir jamais réceptionné le prisonnier. Où est ce rapport d'audition? Le commandant l'a remis au ministre des Affaires étrangères, Faciné Touré. Bien. Il est signé ce rapport? De qui? Les signataires ne sont pas nommément désignés, le texte porte simplement la signature collective: le Comité révolutionnaire de Kankan. Je voudrais voir les deux rapports d'audition mais le commandant se montre évasif. Oh! ces documents ne sont pas très intéressants puisqu'ils sont fabriqués de toutes pièces. Votre mari vous y accuse par exemple de l'avoir incité à rester en France au lieu de revenir servir le pays comme il l'a fait, alors voyez madame!
Ce qui est certain, me dit-il, c'est que tu as quitté Kankan vivant, officiellement à destination de Conakry, où tu n'es jamais arrivé. A-t-on pu donner successivement un ordre officiel et un contre-ordre? C'est possible, mais sachez, ajoute Sow, qu'il est impossible que votre mari ait été transféré dans un autre pays que la Guinée.
Non, on n'a pas retrouvé l'escorte qui a quitté Kankan avec toi. L'enquête se poursuit, m'affirme le commandant, mais je sens qu'il veut seulement nous rassurer pour avoir la paix avec ces petites fouineuses. Je lui dis que je voudrais l'aider dans son enquête : par qui me conseille-t-il de commencer? Il sourit de l'air narquois du grand-père à qui une gamine offre de résoudre son problème. Il m'agace, le commandant, et à voir son air, on dirait que je le lui rends bien.
Nous le quittons avec des impressions mitigées dont nous faisons part à la belle-famille. Le commandant n'ayant cité que des morts qu'il est donc impossible d'interroger, il faut absolument retrouver la composition du Comité révolutionnaire de Kankan. Peut-être l'un de ses membres parlera-t-il? On ne sait même pas quelle a été la décision du Comité: s'il s'agissait d'une condamnation à mort, pourquoi ce transfert officiel à Conakry?
— Maman, qu'a-t-il voulu dire avec un transfert dans un autre pays ?
— Il faisait allusion à Cuba, car c'est effectivement l'une des hypothèses de travail de la Commission d'enquête, mais il n'a pas dit pourquoi l'hypothèse est rejetée. Sékou n'a sans doute pas signé ces fameux accords avec les Cubains.
L'une de mes belles-sœurs s'étonne : quel intérêt un pays sous-développé comme Cuba aurait-il à importer des prisonniers? Pour casser des cailloux sur les routes de l'île, il y a suffisamment de chômeurs là-bas. Évidemment, à première vue, l'idée paraît loufoque, mais depuis plusieurs années, j'ai mené une enquête de fourmi et appris des choses étonnantes, révoltantes même. Pendant la guerre coloniale contre le Portugal, des avions cubains transportaient du matériel militaire et des troupes en Angola. Les avions faisaient escale à Conakry: à l'aller ils étaient pleins et au retour ils transportaient parfois des matières premières, angolaises ou autres. Le fret de retour chargé dans ces avions aurait comporté plusieurs groupes de prisonniers originaires de pays africains et partis bien sûr avec l'accord de leurs gouvernements respectifs.
— Mais c'est une Internationale des prisons, ou une nouvelle traite des Noirs! Et je ne vois toujours pas l'intérêt pour Castro de faire venir des prisonniers politiques chez lui !
— Je me suis longtemps posé la question, et je crois avoir trouvé la réponse : ces transferts de prisonniers africains ont peut-être fait partie d'un grand plan soviéto-cubain de détribalisation de l'Afrique.
— Tu délires! l'Afrique est tribale depuis des siècles, peut-être des millénaires, et l'URSS voudrait la détribaliser! Mais pourquoi?
— On a constaté à l'Est que le communisme n'avançait pas en Afrique aussi vite qu'on l'aurait souhaité. On en a cherché les raisons et conclu que le principal obstacle au progrès du communisme est la structure tribale de la société africaine.
— Oh! c'est déjà une forme de communisme que vivent les tribus africaines.
— Peut-être, mais ce n'est pas le bon, car il est fondé sur des structures familiales. Donc, il faut détribaliser le continent et d'abord affiner cette entreprise ardue grâce à des expériences pilotes. Des accords sont signés avec certains Etats africains aux termes desquels des enfants de cinq à sept ans sont envoyés à Cuba, dans l'ancienne île des Pins, aujourd'hui île de la Jeunesse. Ils y sont totalement coupés de leurs racines familiales.
— Pourtant, les parents sont bien d'accord pour envoyer leurs enfants faire des études à Cuba?
— Pas forcément. Il y a eu en octobre 1979 le scandale des enfants congolais, révélé par un journal néerlandais : des centaines d'enfants originaires de régions rurales avaient été « déplacés » à Cuba. Il y aurait au total plus de dix mille enfants africains à Cuba. Tu sais, les disparitions d'enfants sont nombreuses en Afrique. Il y a cinq ans, par exemple, le journal de Luanda, la capitale angolaise, était rempli d'avis de recherches d'enfants perdus.
— Mais quel rapport avec la disparition de Djibril ?
— Tu vas comprendre. Ces enfants sont donc envoyés sur l'île de la Jeunesse où ils reçoivent une formation intensive, idéologique et militaire. L'idée est de les renvoyer en Afrique lorsqu'ils auront vingt ans.
— Alors ils retrouveront leurs racines familiales, c'est couru d'avance : les Soviéto-cubains ne connaissent pas l'Afrique et ses grandes familles…
— Non, les jeunes ne seraient pas renvoyés dans leurs pays d'origine, mais dans un autre pays dont ils parlent la langue. Supposons un enfant Peul né en Guinée-Bissau, il peut fort bien être renvoyé au Niger, en Haute-Volta, au Cameroun ou au Sénégal où il existe des communautés peules.
— Mais c'est fou ton histoire! Et les Cubains continuent à enseigner ces gosses dans leur langue maternelle?
— Non, ils font appel à des coopérants africains et si les États pourvoyeurs d'enfants peuvent aussi fournir des coopérants un peu spéciaux, des universitaires qu'on ne rémunérera pas parce qu'il s'agit de prisonniers politiques, tu vois l'intérêt! Et comme ils y seront à vie, ils ne raconteront pas ce qui se passe dans l'île. Je m'étais dit que Djibril avait le profil idéal pour ce genre d'emploi : sorti de l'École normale William Ponty, il a eu son diplôme d'instituteur avant d'entamer des études d'économie. Il peut donc parfaitement enseigner le pular à des enfants peulhs. — Alors c'est qu'il travaillerait sous la contrainte et après un sérieux lavage de cerveau, car papa n'avait rien d'un communiste bon teint!
— J'ai essayé de savoir s'il figurait parmi les instructeurs et moniteurs africains de l'île. J'ai fait des démarches auprès de personnalités dont on me disait qu'elles étaient en bons termes avec Fidel Castro : Olaf Palme et Willy Brandt, par exemple. Leurs lettres de réponse m'affirment qu'ils saisissent leurs ambassadeurs sur place, mais je n'ai pas su la suite. L'ambassadeur de France, quant à lui, a confirmé par écrit l'existence de ce complexe militaro-universitaire. Il dit que les Cubains sont très fiers de montrer à leurs hôtes de marque cette oeuvre d'aide au tiers monde. Lui-même a visité l'école du Mozambique et éprouvé un sentiment de malaise devant l'endoctrinement de ces enfants, mais il n'a pas eu l'impression qu'il s'agissait d'enfants enlevés. Il a demandé à voir l'école congolaise où il aurait pu communiquer plus facilement avec les enfants et où il y a, paraît-il, de sérieux problèmes. Mais on le lui a refusé.
— Et quels sont les Etats africains qui ont une école spécialisée dans l'île?
— Selon le courrier de l'ambassadeur de France, il existe des écoles congolaise, angolaise, mozambicaine, namibienne, sharaouie, éthiopienne. Le Parlement européen a d'ailleurs été saisi en décembre 1981 d'un projet de résolution sur les enfants éthiopiens envoyés à Cuba. Mais côté Afrique francophone, le Congo semble être le seul à avoir signé l'accord. Sékou Touré se serait montré méfiant à l'égard de ce projet. C'est sans doute ce que le commandant Sow a voulu nous faire comprendre.
Il n'en reste pas moins que les Militaires m'ont demandé il y a quelques mois de renoncer à ces recherches sur Cuba qui, d'après eux, ne me mèneront pas à mon mari. Dois-je en déduire que ces démarches les gênent sur le plan diplomatique et qu'ils souhaitent que j'y mette fin?
— Et pourquoi le ferais-tu si, par ailleurs, ils te disent que l'enquête sur papa n'aboutit pas?

Note
1. Sidimé, secrétaire fédéral de Kankan, a été arrêté et tué en 1971. Il ne pouvait donc pas siéger au Comité révolutionnaire en 1972.

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