webGuinée
Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


       Table des matieres      

Exaltation

Pourquoi ai-je toujours eu en Guinée la possibilité de vivre sur la crête de mes émotions? Est-ce parce qu'ici tout existe avec plus d'intensité ? Le soleil y est plus ardent, la pluie plus rafraîchissante qu'ailleurs, la joie plus éclatante et la douleur plus profonde. Je retrouve en tout cas aujourd'hui, sans difficulté, cette extraordinaire impression de planer comme un oiseau par-dessus les contingences matérielles, de découvrir en moi-même d'incroyables espérances, des attentes indéfinissables. Mon âme exalte la Guinée plus qu'il n'est raisonnable, c'est évident: quoi? mon cœur se mettrait à battre plus vite pour ce gigantesque bidonville qu'est devenue Conakry, autrefois perle de l'Afrique coloniale? J'aurais encore tellement de tendresse pour le Guinéen d'aujourd'hui, dont on me dit que sa mentalité d'homme nouveau, façonné par Sékou Touré, en a fait un être méconnaissable, un faux ami béni-oui-oui prêchant le mensonge pour apprendre la vérité? Moi, je me sentirais proche de ces gens-là? Allons, ma sentimentalité m'égare, ma sensiblerie m'aveugle. Je devrais plutôt ressembler à une Martienne tombée sur une planète inconnue et, pourtant, je me sens bien ici, dans cette misère physique et morale. Aurais-je été, dans une autre vie, une enfant élevée en terre guinéenne?
Une chose est certaine, Djibril : il ne s'agit pas de ton seul souvenir. On dirait au contraire que le destin s'est ingénié à effacer ici toute trace matérielle de toi, de nous deux. Même les deux villas où nous avons été heureux ensemble ont disparu. Rasées. « Hermès » prétendument pour y construire les bureaux de gestion de la somptueuse cité de l'OUA, dont pas un n'est encore sorti de terre. « Bérénice » pour y ériger l'ambassade d'un pays africain qui n'a plus l'air de se souvenir que ce terrain lui a été affecté. Même les haies d'hibiscus que j'avais plantées et arrosées avec tant d'amour ont disparu sous les bulldozers. Pourquoi faut-il que l'on tue aussi les fleurs dans ce pays?
Le bâtiment où tu travaillais a été complètement vidé, pour réfection sans doute. Les fenêtres y sont aujourd'hui des yeux crevés dont la béance m'effraie. Je ne retrouve sur ces murs que des souvenirs jaunis par le temps, mangés par les cafards, et que je ne partage plus avec personne, pas même avec toi. Comme s'il fallait que seuls subsistent sur cette terre de Guinée ton être immatériel, ton essence omniprésente mais invisible, impalpable.
Oserai-je te dire que j'ai peur, Djibril? Au fil des ans, mon amour pour toi est devenu tellement autonome, tellement détaché de ton corps, de ta matérialité, qu'il a acquis une vigueur propre. Il a poussé tellement de racines en tous sens qu'elles étreignent tout de ma vie. Les plantes qui en sont issues vivent désormais en toute indépendance une existence qui n'a presque plus rien à voir avec toi, leur origine, leur humus. J'ai peur de la fertilité que tu as donnée à ma vie, peur de ce que notre amour a engendré: un être exigeant, que j'ai de plus en plus de mal à contrôler. Un être qui me pousse à te trahir, à tomber amoureuse de ce pays, à te tromper, chez toi, avec ton pays. Oh! qu'as-tu fait de moi ?