Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
Chaque jour, on me rapporte un morceau de toi, un objet personnel qu'avant ton départ tu avais confié à un parent, un ami. J'ai ainsi retrouvé ton Coran, tes stylos préférés, nos papiers domestiques, les douze plans de la maison que nous construisions à Kipé, et même une carte d'identité vierge (tu voulais sans doute t'en fabriquer une fausse pour ton départ mais ton honnêteté foncière t'y a fait renoncer). Tu avais même poussé la délicatesse jusqu'à remettre à une parente les couverts en argent qui dataient de mon internat au couvent des Ursulines! Et puis, un soir à minuit, on m'a rapporté du Fouta une valise, ta valise, qui dormait depuis treize ans sous le lit d'une vieille dame, avec ton attaché-case. Dire que ces bagages ont attendu la mort de Sékou et mon retour en Guinée !
Tu les avais confiés à ma secrétaire à l'ONU pour un expert qui devait me les rapporter en France. Kadidiatou n'avait pas encore trouvé de voyageur passant par Paris lorsqu'elle apprit ton arrestation. Quelques semaines plus tard, son propre mari était arrêté et, bien sûr, on est venu perquisitionner chez elle. Pendant que la police politique fouillait le salon, elle pensa subitement à tes affaires dans la chambre. La valise ne contenait que des habits anonymes, mais qu'y avait-il dans l'attaché-case fermé à clé? Peut-être des papiers compromettants grâce auxquels la Sécurité pourrait inventer un lien entre son mari et ton arrestation? Sans hésiter, elle lança la mallette par la fenêtre, dans la rue. Mon Dieu, il était temps ! Puis, pendant que les policiers redescendaient avec leur butin, Kadidiatou envoya le boy rechercher la valisette qu'à cette heure tardive personne n'avait remarquée. Dès le lendemain, tes bagages partirent au Fouta, chez la vieille maman de Kadidiatou qui les conservera fidèlement, sans même regarder leur contenu, de 1972 à 1985…
Il est là, devant moi, cet attaché-case que je t'ai vu si souvent emporter dans tes voyages diplomatiques. Je le connais bien, mais il me faudra attendre jusqu'au matin pour qu'un serrurier en force l'ouverture. Toute la nuit, j'ai espéré y trouver une lettre, un message vieux de treize ans… Oh! comme je voudrais lire un mot de toi aujourd'hui!
Le matin, le contenu de la mallette et tous ces morceaux de toi me sautent au visage comme autant de chats en colère, toutes griffes dehors: ces photos de nous deux heureux, de nos enfants encore bambins, tes livres de prière, ton carnet d'adresses et même tes gris-gris coraniques dans leurs petits sachets de cuir! Ma belle-mère pleure: pourquoi ne les as-tu pas conservés sur toi? Ils auraient protégé ta fuite. Pourquoi t'en être démuni? Préférais-tu qu'ils nous protègent, les enfants et moi? Oh! Djibril, toute notre vie est là, en morceaux, et moi-même, je me sens brisée, comme si j'avais vécu toutes ces années dans un bloc de verre, mais la fêlure était là et le choc vient de tout précipiter par terre. La chair à vif, je regarde sans comprendre les éclats éparpillés sur le sol : comment ai-je pu être à la fois si forte et si fragile?
Pendant toutes ces années d'absence, notre amour a été plus fort que la mort et, aujourd'hui, tout finirait ainsi, en morceaux? Non, je recommencerai, je construirai ce que tu n'as pas pu faire et la vie refleurira, comme tu le voulais, sur la terre de Guinée. Je m'en sens capable, tu verras, j'ai changé en t'attendant. Et d'abord, notre maison en chantier, je vais la terminer pour toi. Pendant six ans, tu es venu tous les après-midi la voir sortir de terre, puis grandir jusqu'à la dalle du toit. Nous avons vécu de ton seul salaire, le mien nous servait à construire la maison où chaque enfant aurait sa chambre, où la nôtre serait toute bleue avec vue sur la mer…
Depuis douze jours que je suis à Conakry, Je n'ai pas encore osé revoir la maison : elle représente tellement tes espoirs, nos rêves, nos illusions! Aujourd'hui cependant, je me sens assez forte pour aller à Kipé. Après tout, c'est un gâchis facile à rattraper que celui-là et puis ton fils m'a dit qu'il reviendrait en Guinée quand nous aurions retrouvé notre maison et son jardin.
Cependant, une fois sur place, je m'aperçois que le terrain a été coupé en deux et la moitié prise par un indélicat qui l'a clôturée et y a entamé une construction! Le terrain de notre voisin, Barry Baba, lui aussi détenu politique, a été pris, m'apprend-on, par Sophie Maka. Comment le service des Domaines a-t-il pu affecter à d'autres des terrains dûment acquis et enregistrés? En vertu du principe que la terre est à celui qui la met en valeur? Mais alors tous les cocotiers, palmiers et autres anacardiers que tu avais plantés sur le terrain qui nous a été enlevé ne constituaient-ils pas une mise en valeur fruitière?
Pourtant, sur notre chantier, rien n'a changé: la maison est un peu noircie sur le côté est, mais elle est toujours solide. Il est vrai que tu avais fait enfoncer les piliers des fondations à plus de quatre mètres dans le sol. Tu voulais faire du durable. Comment la végétation alentour n'at-elle pas envahi le rez-de-chaussée? Le croirais-tu? notre brave gardien Soumah est toujours là, fidèle au poste! Treize ans sans gages, à vivre des fruits des manguiers fatigués et d'un petit travail chez les voisins. Il est tellement ému de me revoir qu'il triture nerveusement son vieux bonnet de laine ou cache son visage derrière sa grosse main calleuse pour pleurer sans déshonneur. Je t'entends encore le saluer :
— Soumah? Taná mu, taná mu fèñè?
Tu vois, lui aussi a attendu de longues années, et son espoir n'a pas été déçu. Nous sommes de la même race, lui et moi. Il me montre d'un air navré le piteux état du verger, comme pour s'en excuser. Un petit vandale a incendié le plus vieux des manguiers, mais le feu n'en a détruit qu'une partie. L'arbre redonnera des fruits, m'assure Soumah. C'est le début de la saison des pluies et le terrain est rempli de touffes de cette merveilleuse plante aux feuilles tachetées multicolores qu'on appelle « la palette du peintre ». En Europe, je n'ai jamais voulu en acheter chez les fleuristes car je ne lui trouve toute sa beauté sauvage qu'ici, chez nous, à Kipé.
Djibril, je terminerai cette maison, j'y amènerai tes enfants en vacances et, surtout, j'y ferai un jardin. Je sèmerai, je planterai sur cette terre que tu aimais tant, et l'on y verra fleurir les hibiscus en même temps que la démocratie.
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