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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


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Impostures

Tes parents, tes amis, Djibril, sont autant d'enquêteurs qui nous aident à reconstituer aujourd'hui ton chemin de croix d'il y a treize ans. Ils connaissaient hier la chaleur de ton amitié, la droiture de tes sentiments pour eux et pour la Guinée. Ils voient aujourd'hui l'amour douloureux de ta femme, l'acharnement de ta fille. Ils veulent nous aider à voir et à savoir. Grâce à eux, nous enquêtons par procuration dans la police, la gendarmerie, la douane et bien d'autres services. En peul, en soussou et en malinké. Ah! les braves gens qui ne veulent même pas accepter de notre part un simple merci. Et comme il fait bon être ta femme, Djibril, et drainer tout ce fleuve de dévouement, de générosité! Quelquefois je souhaiterais m'y noyer pour ne pas avoir à me souvenir plus tard et à regretter un jour cette chaleur si fraternelle… Nous avons ainsi appris qu'à Kankan le Comité révolutionnaire siégeait toujours au centre du Camp Soundiata Keita, dans une petite bâtisse qu'on appelait « la prison ». La prison ne relevait pas du commandant du camp (le commandant Mory) mais avait son propre directeur (le caporal Diallo). Un ancien détenu nous a donné la liste complète des membres du Comité qui interrogeait en août et septembre 1972 (la fameuse « composition secrète » du commandant Sow!). Hormis deux, tous sont bien vivants et ce serait quand même le diable qu'ils soient tous devenus muets! Pour les interrogatoires plus directs, le Comité était assisté par la Commission d'interrogatoire dont fait partie un personnage intéressant : Diakité Lamine qu'on appelait Docteur, en fait un infirmier militaire officiellement chargé de veiller à ce que les prisonniers ne meurent pas sous les tortures infligées par Keita Néguédioulou «(Fil de fer ») dans la « cabine technique » du camp. Mais cet homme étant réputé nourrir une haine viscérale à l'endroit des Peuls. Malheur à celui qui passait entre ses mains d'infirmier, dit-on…
Il est difficile de retrouver trace de l'escorte qui t'a pris en charge à Kankan pour, officiellement, te transférer à Conakry, où tu n'es jamais arrivé. Ces navettes entre les camps étaient réservées à des gendarmes — toujours les mêmes — qui n'étaient pas en service ordinaire, mais détachés pour effectuer ces missions spéciales. Il ne semble pas y avoir eu de registres conservant trace de leurs déplacements, en tout cas pas à la gendarmerie, ce qui nous complique les recherches. Nous avons les noms de cinq ou six gendarmes chefs d'escorte: feu Traoré, qui t'a convoyé de Beyla à Kankan, était l'un des six.
Nous avons cherché aussi à Kankan ce qu'il était advenu du guide-passeur dont la famille habite la région. La jeune fille du camion est revenue deux fois me voir à ce sujet car elle s'en veut d'avoir oublié le nom de cet homme. Je la présente à ma belle-mère qui lui parle avec compassion de tous ceux qui, à sa connaissance, ont été inquiétés après l'arrestation de son fils. Lorsqu'elle en vient à citer un certain Mody Amadou Diallo, « c'est lui, c'est le guide! », s'écrie la jeune fille. Stupéfaction : c'était pour ainsi dire l'un de mes beaux-frères.
Ma belle-soeur savait que son mari de protection 1 avait trouvé la mort à la suite de ton arrestation, mais c'est moi qui lui apprendrai dans quelles circonstances son frère qui avait choisi ce guide pour tenter de passer en Côte-d'Ivoire, puis avait décidé, pour leur malheur à tous deux, de continuer seul vers la frontière. Le guide a tellement été mal traité qu'il serait mort très rapidement, nous a-t-on dit. — Puisqu'il est possible à une femme d'avoir ainsi un mari de protection, un enfant peut-il aussi se choisir un père de la même manière?
— Mais non, Nine. Pourquoi cette question?
— Parce qu'un jour un certain Barry Oumar, réfugié à Abidjan, s'est fait passer pour le fils aîné de Djibril!
Exclamations et consternation dans la famille. Encore une istoire pour te faire souffrir, ma pauvre petite! Oui, cet Oumar avait pris contact en 1982 avec le siège d'Amnesty International à Londres: il prétendait avoir été arrêté en mars 1973 pour avoir réclamé des nouvelles de son père, ex-chef de cabinet au ministère des Affaires étrangères, incarcéré l'année précédente. Interné au Camp Boiro, Oumar en aurait été libéré en 1976 et aurait fui par la Sierra Leone et la Gambie, avant d'arriver en Côte-d'Ivoire en 1982. Amnesty International me demandait de confirmer ses dires…
— Incroyable! Et quel âge aurait cet imposteur?
— Il serait né en 1960, c'est-à-dire avant mon mariage avec Djibril.
J'ai demande une enquête. Le garçon a répondu évasivement qu'il n a aucun contact avec sa famille paternelle et que sa mère vit au village avec ses deux demi-frères.
— Nine, ma fille, j'espère que tu n'as pas cru à cette fable! Tu sais fort bien qu'aucun enfant n'étant illégitime en Afrique la famille aurait forcément connu l'existence de ce gosse !
— J'ai surtout écouté mon cœur qui me disait que Djibril ne m'avait pas caché un enfant né avant notre mariage.
Et puis Amnesty International a enquêté et acquis la conviction 2 que ce garçon avait simplement utilisé le nom de mon mari pour s'attirer le soutien financier de l'organisation et obtenir le statut de réfugié politique en Côte d'Ivoire.
— Un escroc, tu as eu affaire à un escroc.
— Il n'a pas été le dernier : celui qui m'a fait le plus souffrir est celui qui a écrit de Dakar le 12 avril 1984 chez mes parents. Il se disait « Lieutenant-Colonel Barry Abdourahmane, des Forces armées guinéennes », cousin de Djibril, ayant aidé à « la libération de la Guinée en participant à la prise du pouvoir par les Militaires ».
— Inconnu dans la famille et sûrement au bataillon, cet Abdourahmane!
— Il écrivait: « J'ai le grand plaisir de vous annoncer la libération de votre mari le 3 avril dernier. Il est bien sûr que vous n'espériez plus, mais le destin en a décidé autrement. Votre mari est avec moi à Dakar, où je le fais traiter discrètement à l'hôpital, car sa vision est très floue à cause de la détention. »
— Quel salaud! Et qu'est-ce qu'il voulait avec ses informations?
— De l'argent, bien sûr. Huit mille francs, que je devais envoyer à Thiaroye chez un coiffeur guinéen, pour qu il puisse continuer à payer les soins… J'ai fait semblant de tomber dans le piège : j'ai écrit mon émotion au bienfaiteur de mon mari et dit que je réunissais la somme demandée pour le soigner. Que je voulais un numéro de téléphone pour lui parler enfin, après tant d'années de silence.
Puis j'ai envoyé un attaché militaire africain chez le coiffeur, lequel a nié connaître le lieutenant-colonel. Une deuxième lettre arriva, qui précisait que Djibril habitait chez sa tante maternelle, la propre mère du lieutenant-colonel. Or, Djibril n'a plus de tante en vie du côté maternel. Mon mari insistait, disait le correspondant, sur la nécessité de « rester très discrète » et « dès que je lui porterai la somme, il viendra avec moi jusqu'à Dakar et vous fixera rendez-vous pour une nouvelle vie heureuse ».
J'écrivis que je viendrais moi-même à Dakar voir mon mari et porter l'argent. La réponse, comminatoire, me parvint par télégramme : « Faites ce jour mandat télégraphique somme demandée. Voie postale plus sûre. Restez tranquille. »
— Tu n'as pas envoyé l'argent, j'espère?
— Non, bien sûr. J'ai écrit le 6 mai 1984 à la Présidence du Sénégal pour signaler cette tentative d'escroquerie. Le 25, j'étais informée 2 que le présumé coupable avait été arrêté et qu'une instruction était ouverte. La police sénégalaise avait été rapide!
— A-t-il été condamné?
— Sans doute avec l'indulgence du tribunal car j'ai fini par retirer ma plainte! Il a été mis en liberté provisoire le 26 juillet.
Je trouvais quand même paradoxal qu'après des années passées à réclamer la libération de mon mari je fasse embastiller un misérable petit Guinéen parce qu'il m'avait annoncé que Djibril était libre!

Notes
1. La petite soeur de Djibril, veuve depuis de longues années, avait fini par prendre ce qu'on peut appeler un « mari de protection », selon la coutume africaine dite « de la corde », qui consiste pour la veuve à « confier sa tête », autrement dit ses soucis, à un homme qui peut être déjà marié, plus jeune qu'elle et habiter très loin, mais qui sera officiellement le chef de famille et à qui elle et les enfants pourront en référer si problème il y a. Ce « mariage blanc » ne comporte pas d'autres droits et devoirs que celui de l'assistance en cas de besoin, et encore ne s'agit-il que d'une obligation morale.
2. Lettre RE/JW/GUI du 13 décembre 1982.
3. Fac-similé de la lettre.

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