Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
C'est dans la Mercedes climatisée du ministre d'État que ta fille et moi arrivons au Camp Boiro. Les Militaires ont fait enlever la pancarte qui enjambait l'entrée. Pour faire rentrer l'ancien camp de la mort dans l'anonymat ou pour éviter la honte d'avoir à le montrer? N'aurait-il pas été plus sage et plus sain de laisser le grand écriteau de l'ignominie? Un groupe nous attend, au portail: une délégation des veuves et enfants de Guinéens disparus à Boiro que j'ai fait prévenir pour la visite ce 25 juin à 9 heures. Des femmes qui sont mes soeurs de douleur: elles non plus n'ont jamais revu leur mari. La plupart savent où et comment il est mort, les autres, comme moi, n'ont encore trouvé personne pour les renseigner. Mais moi, j'ai eu la chance de vivre hors de Guinée ces années noires, de résister du dehors au dictateur et à ses propagandistes. Elles ont subi, de l'intérieur, les pressions politiques, sociales et économiques qu'exerçaient avec délectation les agents de Sékou. Certaines ont eu bien du mal à se soustraire à l'obligation de remariage décidée par le régime après que Sékou les eut déclarées « divorcées d'office ». Une seule fois j'aurais voulu être à leur place : le jour de leur manifestation dans les rues de Conakry, le 4 avril 1984, au lendemain de la chute du régime honni.
J'écoutais à Strasbourg la retransmission de leur longue marche et je pleurais d'en être éloignée: je me sentais tellement faire partie de leur groupe, j'aurais tant voulu être près d'elles ce jour-là et brandir moi aussi la photo de mon disparu!
La visite commence sous la direction du guide-ministre Faciné qui fut lui-même, par deux fois, pensionnaire à Boiro. Il nous montre d'abord, dès l'entrée à gauche, le bâtiment dit « tête de mort » parce que cette ancienne poudrière porte sur ses murs des dessins de têtes de mort signalant le risque d'explosion: hier, la mort était dans ces cellules aveugles et surpeuplées entourant une courette, elle aussi emplie de détenus qui pataugeaient dans une véritable fondrière à la moindre pluie. Je m'étonne que le bâtiment soit si proche de la clôture du camp et de la rue. Le ministre me montre, sur la façade, les fenêtres de camouflage qui laissaient croire qu'il s'agissait d'une maison d'habitation.
— Seuls les cris qu'on y entendait parfois ne pouvaient pas faire illusion, ajoute-t-il sobrement.
Un peu plus loin, c'est la fameuse « cabine technique », bel euphémisme pour désigner la salle de torture dont les instruments paraissent dérisoires : une corde, un tas de graviers, un fût rempli d'eau ou d'excréments, une table en fer pour la séance de gégène. En deux temps trois mouvements un garde nous fait une démonstration si réaliste que l'un des enfants de disparus grince.
— Ma parole, il devait tourner la manivelle, celui-là!
Je pense à toi, Djibril : la cabine technique où tu es passé à Kankan début septembre 1972, entre les mains de Néguédioulou et du sadique Diakité, ne devait pas être bien différente de celle-ci — des instruments minables au service de la cruauté. Qu'il est facile à l'homme de faire souffrir et mourir avec un minimum d'efforts! Je voudrais être seule ici, me coucher sur cette table de douleur et pénétrer ton corps meurtri, Djibril, mais il y a tout ce monde et je continue mon chemin, la gorge nouée. Le ministre s'en aperçoit et place doucement sa main sur mon épaule pour m'encourager à visiter le « bureau du Commandant ».
Sale, miteux, minable, le bureau du tout-puissant Siaka qui se faisait tant aimer des femmes, dit-on : celles des détenus parce qu'il leur distillait des nouvelles rassurantes de leur époux et toutes les autres qu'il nourrissait en ces temps de pénurie avec les marchandises destinées au ravitaillement des prisonniers. C'est sans doute dans ce bureau qu'arrivaient les colis que je t'envoyais, Djibril, et que tu n'as probablement jamais reçus? Je parie que les médicaments que j'y mettais ne servaient même pas à alimenter la pitoyable « infirmerie du camp ». Quand on sait qu'à Conakry les produits pharmaceutiques des hôpitaux se retrouvent toujours en vente sur le marché au Niger, comment croire que, dans les prisons, les médicaments aient vraiment servi au traitement des prisonniers?
Notre petite troupe retraverse pesamment le camp pour se rendre au Bloc. Les familles des militaires stationnés dans l'enceinte y vivent normalement: des femmes pilent le grain ou activent un brasero pendant que des enfants jouent au ballon avec une boîte de conserve rouillée. Je comprends pourquoi les transferts de prisonniers d'un bâtiment à l'autre se faisaient nuitamment. Est-il meilleur moyen de banaliser la prison et la torture politiques que de les mêler aussi intimement à la vie quotidienne des familles du Camp? L'idée était simple et efficace. Le grand portail de fer que les gardes font à présent crisser dans sa rainure achève de me faire frissonner dans cette moiteur tropicale. Derrière, apparaît la double rangée de cellules que les télévisions du monde entier ont montrée l'an dernier. La plupart ont une porte en fer et toutes un toit de tôle. Plus repoussantes, plus minuscules les unes que les autres, les cellules semblent conçues pour héberger un seul prisonnier. En fait, dit notre guide, elles abritaient (façon de dire car la plupart étaient des cloaques en saison des pluies) 4, 6 ou 8 personnes selon leur rang d'autrefois.
Faciné nous montre la cellule de Diallo Telli, brillant premier secrétaire général de l'Organisation de l'Unité africaine, dont le corps mettra 17 jours et 17 nuits à mourir de faim et de soif (Sékou Touré en aurait, dit-on, fait prélever les morceaux de choix pour fabriquer ses talismans). Je pénètre dans la cellule avec le fils cadet de Telli, pour y murmurer une courte prière. J'admire le calme de ce garçon. J'ai pitié de tous les enfants de disparus. Je souhaiterais tellement que mes propres enfants soient comme tout le monde, des enfants normaux, fils de divorcés ou orphelins peut-être, mais pas enfants de disparu, enfants de l'absent. Ils cherchaient à comprendre, mais comment leur expliquer Sékou, l'arbitraire, la dictature ?
Le Camp avait un jardinet, au fond. Les dernières années, les détenus se battaient pour y travailler et y respirer quelques minutes à l'air libre. Au fond, à gauche, une longue dalle en pente servait à laver les cadavres des quelques privilégiés qui ont été enterrés selon le rite musulman. Alpha, le — mari de mon amie espagnole, fut l'un de ceux-là. Il avait réussi quelques mois auparavant à faire sortir un message pour sa femme : il se portait bien et il l'aimait. Mais quand le billet arriva en Catalogne, Alpha était mort depuis plusieurs mois. Sa veuve l'a appris quatre ans plus tard. Dans le jardin aussi, la tombe de l'Allemand Seibold dont Sékou disait qu'il s'était suicidé et dont il refusa de rendre le corps à la veuve qui le réclamait car, en fait, il l'avait fait égorger. Au fond, à droite, l'unique latrine du camp ou les détenus (ceux qui n'étaient pas paralysés par l'inaction) faisaient leur unique sortie de la journéel pour la corvée de tinettes.
Dans l'autre cour, deux rangées de cellules se font face aussi. Faciné nous montre celles où il a sejourné, en des temps plus durs qu'aujourd'hui. Il remercie Dieu tous les jours d'en être sorti, dit-il. Je lui pose la question qui me brûle les lèvres :
— Monsieur le Ministre, tous ces bâtiments en mauvais état, ces inscriptions tracées sur les murs des cellules avec des excréments humains, tout ceci va disparaître avec le temps et les intempéries! Ces dessins de mosquée, cet avion libérateur naïvement fabriqué en papier collé, il faut les conserver avant qu'il ne soit trop tard. Pour que les jeunes générations sachent. Il faut faire très vite un musée du souvenir, monsieur le Ministre. Une société sans mémoire est une société suicidaire.
Oui, dit le ministre, c'est effectivement un projet du gouvernement et il faudra le réaliser sans tarder car le temps presse, c'est sûr.
Lui-même s'en rend compte : il a rapporté chez lui le chapelet de mie de pain qu'il avait fabriqué en prison pour ses prières et la moisissure est en train de le lui grignoter. Oui, il faut faire vite.
La visite se termine par la « cuisine du camp » : un incinérateur tout noir posé sur un soubassement de pierre à l'abri d'un toit de tôle. Cest là que les gardes cuisaient le riz dont ils prenaient le meilleur de la sauce pour leur propre repas, puis qu'ils rallongeaient d'eau avant de servir leur unique ration quotidienne aux détenus. Seuls, les quelques arbres rachitiques à l'intérieur de cette enceinte de la mort pouvaient rappeler aux prisonniers qu'il existait un dehors où la verdure faisait partie de la douceur de vivre. Je dépose devant le grand portail de fer la gerbe que j'ai apportée « à la mémoire des victimes de la répression politique ». Ce n'est plus le bouquet de mariée, elle est, ici, vraiment gerbe mortuaire. J'y accroche mon chapelet blanc, symbole de toutes les prières récitées pour les disparus. Un garde prévenant me dit qu'il va la clouer sur le mur de la cour intérieure. Oui, je veux bien. Je me relève, je n'y vois plus rien. Faciné m'entoure d'un bras protecteur et nous remontons dans la Mercedes. Les enfants du Camp s'écartent en riant pour laisser passer les visiteurs.
Djibril, j'ose à peine te dire ma réaction après la visite de cette usine de déshumanisation : toute la soirée et toute la nuit, j'ai eu une envie folle de faire un enfant! Là, tout de suite, pour faire oeuvre de vie, pour montrer que l'amour est plus fort que la turpitude humaine. J'ai d'abord eu honte de cet étrange sursaut chez une femme qui a certainement dépassé l'âge raisonnable de procréer! Mais je comprends maintenant, viscéralement si je puis dire, la réaction très saine de beaucoup de Guinéens, d'anciens détenus même, qui veulent coûte que coûte oublier ce passé de mort et regarder résolument vers l'avenir, vers la vie à venir…
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