Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
Me voici donc grand-mère. Et pour la sixième fois. Aissatou, ma fille adoptive, vient de me présenter son dernier-né, un poupon pain d'épices sous un bonnet jaune. Comment s'appelle-t-il? Elle rougit et balbutie: comme ton mari!
Je fonds. De tendresse et d'émotion. Elle est venue exprès du Fouta pour me le montrer, ce petit homonyme qui dort en serrant les poings sur le dos bien chaud de sa maman.
Je revois la petite fille gringalette que le maître d'école coranique de Timbo avait décidé de nous confier « en éducation », comme on disait alors. C'était en 1964, tu venais de me présenter à ta famille à notre arrivée en Guinée. Nous n'avions pas manqué de saluer El-Hadj Ibrahima, le paralytique, qui enseigne depuis des générations les petits musulmans de la région. Il prétend que tu fus l'un de ses meilleurs élèves, mais c'est peut-être pour me faire plaisir. Il tient beaucoup à ce que sa fille, qui est intelligente, reçoive une bonne éducation et une instruction convenable. Il n'est pas souhaitable qu'elle fréquente l'école de l'État, qui pervertit les filles. Il voudrait plutôt nous confier Aïssatou, qui pourrait nous rendre service en s'occupant de nos enfants en bas âge. Je la trouve bien frêle et jeunette, d'autant que sa maman et sa tante élèvent des objections: comment une Blanche catholique pourrait-elle élever correctement une fillette peulhe et continuer à l'instruire dans la religion islamique? Mais le maître insiste : il me fait confiance et tu te chargeras de l'aspect religieux de l'opération.
Aïssatou nous suivra à Conakry, avec son petit paquetage et sa curiosité en bandoulière. Chaque soir, à l'heure du bain des enfants, je savonne ses reins de chat écorché. Elle grandit dur et dru, s'amuse avec les petites, se lie d'amitié avec le voisinage, apprend à lire, écrire et compter sans difficulté. C'est elle qui montrera à nos filles comment faire les multiplications à plusieurs chiffres. Chaque année, elle repart au Fouta pour un mois de vacances et chaque année, elle nous manque. Elle aura chez nous plusieurs accès de paludisme et même une crise d'épilepsie qui nous fit très peur. Heureusement, le boy grimpa dans l'oranger et revint lui faire respirer une brassée de feuilles qui lui décontractèrent les mâchoires. T'en souviens-tu, Djibril? Je crois bien que c'est ce jour-là qu'elle est véritablement devenue notre enfant, tellement nous avons tremblé pour elle.
Pourtant, une fois, une seule, nous constaterons que nous ne sommes pas ses vrais parents. Elle était arrivée à l'âge où l'on excise les petites filles et nous y étions opposés tous les deux. Tu le fis savoir à Timbo, mais quand elle revint de vacances cette année-là, elle nous dit en baissant la tête : ils me l'ont fait. J'en ai pleuré, mais tu m'as dit que veux-tu, ce n'est pas ta fille !
Elle grandit, apprend la cuisine, le repassage et prend chaque jour des formes plus aguichantes. Trop vite. A chacun de ses congés, tu dis : elle ne reviendra pas, ils vont la marier. Je redoute qu'on ne la donne à un vieux beau ou à un riche stupide. Justement, elle vient de rentrer et voudrait te parler. Elle a 16 ans et ses parents lui ont présenté trois prétendants. Elle a de la chance de pouvoir choisir. Tu lui demandes ce qu'elle en pense : elle dit que les deux premiers candidats sont des vieux de presque 40 ans et qu'elle ne serait pas la première épouse. Mais que le troisième est beau, qu'il a 20 ans, est commerçant et habite en Sierra Leone.
— Mais toi, tu veux te marier?
— Je veux bien, oui, mais je veux être comme maman Nine avec vous. Je voudrais le plus jeune des trois.
— Tu le connais? Tu l'aimes?
— Je crois que oui, dit-elle en baissant les yeux, je l'ai vu plusieurs fois pendant les vacances.
— Et que dit ton père?
— Père dit que vous m'avez élevée, donc que c'est à vous de me donner en mariage. Oh! s'il-vous plaît, donnez-moi à Youssouf!
Tu lui as demandé d'attendre et de réfléchir, mais je sentais que tu étais fier de notre réussite : elle voulait construire un ménage comme le nôtre, quel meilleur remerciement pourrait-elle jamais nous donner?
Quinze jours plus tard, un tapage musical me fait sortir sur le perron : voilà toute une délégation de Peuls en grandes tenues brodées, accompagnés de deux griots qui grattent la kora 1.
— Djibril! viens voir : que veulent tous ces gens?
— Oh! je crois bien que c'est une délégation de Timbo. Vite! envoie le boy au portail le temps que j'enfile le boubou des grands jours !
Le tintamarre continue au portail même après l'ouverture par le domestique: l'éducation du Fouta impose que l'on ait la délicatesse de laisser au maître de maison le temps de se préparer dignement à recevoir pareille ambassade.
Les voilà qui entrent et je trouve tout à coup notre salon bien étroit. Salamalecs et longues salutations d'usage constituent les préliminaires indispensables. Puis le plus âgé indique qu'ils sont les envoyés d'El-Hadj Ibrahima, le père de la jeune fille que vous avez élevée. Je vais quérir la jeune fille en question qui, finaude, a profité du temps des politesses pour passer sa plus belle tenue. Elle prend place à côté de moi, vaguement inquiète. Aussitôt, l'un des griots se lève et entonne d'une voix de stentor un chant joyeux, martial même. Il y est question d'une jeune fille à marier, mais je ne saisis aucune des paroles qu'il lance très haut en se balançant dans ma direction, pendant que le deuxième griot scande le chant avec son instrument et que les autres branlent du chef d'un air entendu. Je capte au passage: Dolognaise, bourguignonne et pomfrit, ce qui ne m'éclaire guère…
— Mais qu'est-ce qu'ils racontent? te dis-je à l'oreille.
— Ils font l'éloge de celle qui est venue de très loin pour élever Néné Fouta 2. Tu lui as même appris à faire la cuisine européenne, elle a fait des démonstrations devant tous les villageois aux dernières vacances!
J'ai du mal à me retenir de rire, moi qui suis si mauvaise cuisinière! Aïssatou baisse modestement la tête pendant qu'on vante la manière dont elle repasse les cols de chemise et sait manier le balai. Bref, elle est bonne à marier et on m'en félicite. Merci beaucoup, dis-je en prenant moi aussi un air modeste pour la circonstance.
Mais le plus délicat reste à faire : lequel des trois prétendants M. Barry a-t-il choisi pour sa fille? Alors là Djibril, tu as été formidable : avec un art consommé de la diplomatie, tu leur as fait un exposé magistral duquel il ressortait qu'après avoir longuement étudié les candidatures, compte tenu du caractère d'Aïssatou (qualités et défauts bien sûr), de l'éducation relat vement libérale (pas trop) que lui a donnée Madame, de ses qualités de maîtresse de maison et de son intelligence pratique, tu avais acquis la conviction qu elle serait l'excellente épouse d'un commerçant, Youssouf en l'occurrence. Les regards se tournent vers l'impétrante: approuve-t-elle ce choix? Elle l'approuve en baissant les yeux et hochant la tête avec une émotion qui n'est pas feinte, J'en jurerais.
Et voilà : Aïssatou a eu son premier fils quelques mois avant que je n'accouche de notre garçon. Quinze années ont passé et elle est à présent une maman un peu opulente, douce et toujours coquette. Son mari n'a pas pris de deuxième épouse, c'est sa fierté. Pourtant, il pourrait se le permettre, en signe extérieur de richesse, car c'est un monsieur à l'aise. Aujourd'hui, il est venu avec son frère jumeau me remercier d'avoir bien élevé sa femme, d'en avoir fait une bonne épouse et une bonne mère. Je remarque à haute voix qu'effectivement le caftan qu'il porte, d'une blancheur immaculée, a subi un repassage impeccable. Tout le monde rit. Leur unique fille, gracieuse et menue, se tortille de plaisir. Le troisième garçon, qui s'appelle pompeusement El-Hadj Ousmane, se serre plus tendrement contre moi. Je lui murmure à l'oreille:
— Hidha yiidhi pati maa 19 [Est-ce que tu l'aimes, ta grand-mère?]
— Fota, fota, répond le petit. [Beaucoup, beaucoup.]
— Min kadi, hidha andi, midho yidhu ma fota, ha! [Moi aussi, tu sais, je t'aime beaucoup.]
Notes
1. Ou cora, sorte de harpe montée sur une calebasse.
2. Mère du Fouta.
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