Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
Djibril, je te sens vivant, je te sais vivant sur cette terre de Guinée. Tes parents, tes amis sont là, toi seul ne t'es pas encore vraiment montré, mais toute cette terre me parle de toi et de nos retrouvailles proches. Chacun vient me saluer avec compassion ou respect, la plupart pour me présenter leurs condoléances et m'inciter à supporter le destin. Je les remercie poliment, mais je n'arrive pas à croire qu'ils me parlent de toi. Ma belle-mère, Hadja Nen' Rabi, m'a accueillie tout en blanc, la marque du grand deuil. Mes belles-sœurs ont pleuré l'absent et crié leur douleur : peut-être ont-elles cru mes pleurs rentrés et ma douleur muette? En réalité, je ne suis ni de cœur ni de corps avec elles : pour moi, tu es vivant. Suis-je donc la seule à y croire? la folle de la famille?
Partout je te retrouve, par fragments, parmi les gens de la rue, dans la famille et chez les amis : celui-ci a tes longues mains fuselées, celui-là ton front si haut en forme d'accolade, cet autre ta démarche d'hidalgo perdu dans ses pensées. Mais surtout, mon beau-frère a ton profil et chaque fois que je le regarde, le cœur me saute dans la bouche, je me sens défaillir. De face, heureusement, ce n'est pas toi. Son sourire est beau mais ce n'est pas le tien. Au fait, comment était ton sourire, EXACTEMENT? Je ne le revois pas bien, je ne le retrouve pas au fond de ma mémoire… J'ai beau fouiller… Comment puis-je t'oublier à ce point?
Quand je cherche à me rappeler un détail de ton visage, les ailes de ton nez ou la courbure de ta joue par exemple, c'est justement ce détail qui me fuit. Je ne te « revois » plus. Je me reporte à ta photo, celle que je viens de donner à ma belle-mère et qu'elle ne peut pas regarder sans pleurer, mais sur le papier, ce n) est plus toi, le vivant que j'ai connu. Si je te parle, tu me réponds mais je m'aperçois avec stupeur que je n'entends plus les chaudes intonations de ta voix. Je n'arrive même plus à retrouver le merveilleux accent que tu avais pour chanter :
— Jirai-ai revoir-rr ma Normandi-i-ie,
C'est le pays-ii qui m a dôônné-é-e le jou-ou-ourr!
C'était ta chanson française préférée parce que tu t'étais autrefois pris de passion pour Mlle Crémoux, institutrice à l'école primaire de Conakry, qui savait si bien te parler de « nos ancêtres les Gaulois » et du pays qui t'avait « dôônné-é le jour »… J'avais peine à me contenir jusqulau dernier couplet, que tu tenais à terminer sur un trémolo d'émotion pour la Normandie où je me promettais de t'emmener un jour, en hommage à une enseignante à qui je dois certainement ton amour pour la France et la langue française. Le fou rire m'étouffait dès le deuxième couplet et toi, tu éclatais après ton trémolo. Pourtant, maintenant, même ton rire me fuit: si je le retrouve parfois, c'est par surprise, en écoutant Sonna qui le lance comme toi mais le laisse fuser ensuite dans une autre direction.
Je m'en veux tellement d'avoir oublié ta voix. Pourquoi n'ai-je pas une seule fois songé à l'enregistrer? Quand le, bonheur est trop quotidien, l'inconscience vous gagne et vous endort. Chaque fois que j'essaie de capter des bribes de ta voix, ma mémoire s'égare et s'enlise dans un épais brouillard de désespérance. Ô Djibril, ce naufrage de ta voix dans l'océan du temps! J'ai tout perdu de toi! Je m'acharne à t'exhumer de l'oubli où tu t'enfonces malgré moi! Prise de panique, je ferme les yeux et plus je cherche à te retrouver, plus tu m'échappes, plus tu « disparais ».
Puis, d'un seul coup, miraculeusement, ma PEAU se souvient. Je sens que le cerveau abandonne la partie et c'est ma peau qui est maintenant le siège de ma mémoire. Pas besoin alors de fermer les yeux pour SENTIR ta longue main sur mon front, tu écartes les mèches, tu les renvoies en arrière dans un geste de tendresse qui t'était familier et je n'ai qu'à me laisser aller à la douceur de ta caresse. Et soudain, ma main se souvient aussi : ça y est, je te tiens, j'ai ton souvenir au bout de mes doigts. Je retrouve ta joue, je sens même les boutons que le rasoir y laissait souvent et il arrive à l'arc de tes lèvres. Et voilà, oui, voilà ton sourire! Je revois maintenant ton sourire et je nous retrouve, toi couché sur le dos, un peu intimidé, moi penchée sur toi, ne me lassant pas de te regarder, de t'admirer.
Car je ne pouvais vraiment le faire que lorsque nous étions seuls, tous les deux. En Guinée, une digne épouse ne saurait se montrer effrontée au point de regarder son mari en public, sans aucune pudeur: je m'en abstenais, bien sûr, mais trouvais souvent dur de marcher à tes côtés sans même pouvoir te donner la main. A Conakry aujourd'hui, les choses ont changé, mais il y a vingt ans pareille hardiesse était proscrite. Je sais que, toi aussi, cette envie de me prendre la main te démangeait car notre long séjour au Quartier latin nous en avait donné le réflexe. Combien de fois ai-je pesté contre la possibilité pour deux hommes de marcher ainsi, les doigts enlacés en signe d'amitié (les Blancs en déduisaient hâtivement que les Noirs avaient des mœurs bizarres!) quand deux amants devaient s'en priver. Et cette excessive pudeur que la société africaine nous imposait en publie nous rendait souvent gauches et empruntés en privé, quand nous finissions par oser nous regarder, seul à seule.
Alors je posais ma main sur ta poitrine nue et je sentais monter ta tendresse pour moi. Tu voulais cacher ton émotion mais je t'avais à ma merci et je riais, je riais. Ma main suivait la ligne de ton corps effilé et mes yeux t'avalaient avec d'autant plus de voracité que j'avais dû cacher mon appétit plus longtemps, devant les autres. Alors ta gêne allait croissant et je poussais mon avantage, mes yeux devenaient plus gros que ton ventre. Tu criais :
— Arrête! Arrête! Je deviens ton objet, arrête! Tu me CHOSIFIES!
Je me prenais au jeu, mes mains virevoltaient comme celles d'une magicienne et je durcissais mon regard d'ogresse affamée. Tu lançais un grand cri :
— Ah! ça y est : je suis pétrifié… Je le sens : je suis ta chose.
Alors je n'y tenais plus et m'abattais comme une masse sur ton ventre de pierre. Oh! Djibril, ton rire contre mon ventre… Quatorze ans plus tard mon ventre a encore la mémoire du tien, de son contact! A ma grande honte, c'est même par lui que je dois commencer mon souvenir de toi, pour remonter ensuite à ton cou, puis à ton visage. Il me suffit de suivre ce trajet avec ma main et tu me reviens tout entier, au bout de la course.
Incroyable, mes mains qui se souviennent. Ton fils a le même grain de peau que toi. Je ne peux plus toucher son dos sans trembler d'émotion. Plus le petit grandit et plus j'appréhende de voir s'accentuer la ressemblance de son corps avec le tien. Heureusement, il n'a pas encore ton visage. C'est Sonna qui en a hérité, ainsi que de tes gestes. Asma possède ta démarche, en plus sportive, et Yasmine a quelque chose de ta réserve et de ton sourire. Tu vois, chacun des enfants possède un morceau de toi mais aucun n'est ton entier.
Ton entier je le porte en moi. Je le respire, je le parle même puisque a peine arrivée sur la terre de Guinée, j'ai retrouvé les mots de peulh que j'avais appris il y a vingt ans. Les mots, tes mots me viennent aux lèvres exactement comme si je les avais employés hier. On s'étonne autour de moi mais je sais que ces mots qui m'étaient si familiers autrefois, tu les remets sur mes lèvres aujourd'hui pour que je comprenne ta mère et ta sœur. Comment pourrais-je croire que tu es mort quand mon corps tout entier se souvient? Suis-je anormale d'avoir ainsi pris le parti du souvenir? Il paraît qu'il faut oublier pour vivre : dois-je en conclure que tant que mon ventre se souviendra du tien, tant que tes mots me viendront à la bouche, je ne pourrai pas vivre comme tout le monde? Ce sont les morts qu'on finit par oublier; tant que ton rire résonne dans mon ventre, tu vis en moi, donc tu vis aussi en dehors de moi et je t'arrache à la mort qui te cherche depuis si longtemps. Djibril, je te vis, je suis ta vie, je SUIS TOI.
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