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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


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Paix

Le sentier est difficile mais la vue sur Mamou splendide. Des enfants presque nus descendent la colline en me souriant d'un air polisson. Un homme vêtu d'un caftan blanc, hiératique, nous regarde venir à sa rencontre, ma belle-sœur et moi :
— Mon beau-père, dit Kanny.
C'est un bel homme, le visage empreint de la même bonté que son fils, le docteur, mais avec plus de dignité. Il enveloppe sa belle-fille d'un regard affectueux et la remercie de m'avoir amenée jusqu'à lui. Une grande complicité semble unir le vieil homme et la jeune femme. Après une centaine de mètres, le sentier débouche sur un large plateau bien ventilé, où le soleil paraît moins ardent. Un ensemble de très belles cases, largement juponnées de chaume, expose ses murs coquets sur un vaste soubassement de graviers rouges, chacune sur son terrain cerclé de blocs de latérite. Comme il se doit, la case du Vieux domine l'ensemble et celles des coépouses s'étagent audessous, chacune plus proprette que sa voisine.
Kanny salue sa belle-mère qui nous offre de suite un grand bol de lait caillé bien crémeux à déguster avec du fonio 1. Je prends place sur l'un des tabourets ronds qu'une fillette vient de sortir pour nous. La marâtre 2 préférée de Kanny — celle qui, étant stérile, a le cœur débordant d'affection pour les enfants des autres — appelle la jeune femme à l'intérieur de la maison pour la complimenter sur sa sveltesse et lui offrîr les tissus qu'elle a choisis pour elle.
Je reste seule un moment, appréciant la caresse de la brise et la douceur du lieu. Comme j'aimerais vivre en cet endroit, entre terre et ciel ! Pourquoi avions-nous décidé de revenir dans mon pays alors qu'on se sent si bien ici ? D'un seul coup, un voile se déchire devant nies yeux : et il y avait du vrai dans cette histoire d'évasion que les autorités m'ont servie à deux reprises du temps de Sékou? Et si, aujourd'hui, l'enquête des Militaires n'aboutissait pas simplement pour m'épargner la vérité, à savoir que tu as choisi de rester ici et de te refaire une identité totale ment africaine, sans influence étrangère?
Je n'ai d'ailleurs aucune peine à t'imaginer là, assis sur le seuil de la grande case. Tu portes un de ces boubous bleus qui te vont si bien au teint et te donnent l'air d'un chef de village. Tu égrènes distraitement un chapelet noir. Je peux presque suivre sur tes lèvres les mots de la prière que tu marmottes. Un léger sourire étire soudain larc de ta bouche. Pourquoi? Ah ! tu regardes une jeune femme que je n'avais pas vue, ta femme. Torse nu, elle pile avec application des arachides dans un gros mortier qu'elle tient serré entre ses jambes. Ses seins en poire tressautent avec les coups de pilon. Quelle belle poitrine! La jeune femme a cet air de plénitude timide que la maternité donne à la jeunesse. S'arrêtant un instant pour essuyer la sueur qui perle sur son front, elle lève la tête vers toi, a visiblement honte de te trouver si beau et s'empresse de continuer pour toi la préparation de sa maffé tiga (sauce à base d'arachide).
Toi aussi, tu es fier d'elle, c'est clair, et du beau bébé qui joue près de sa mère, le nez dans la poussière. Je n'en vois que deux fesses potelées dont la chair est si ferme que j'y planterais volontiers la dent. Il n'y a vraiment que les Africains pour faire ce genre de gosses! Mais voilà qu'un groupe de garçonnets s'approche de ta case, tablettes coraniques sous le bras. Redevenant Karamoko 3 Djibril, tu reprends l'air de dignité naturelle qui avait failli te quitter pendant que tu t'attendrissais à regarder ta femme. L'un des gamins te tend sa planchette, un autre apporte l'encre végétale et y trempe le roseau taillé. Posément, tu commences à faire crisser la pointe sur le bois. L'élève s'applique à déchiffrer la belle écriture du maître:
Laa'illaha Il'Allahu Muhammadu Rasul'Allahi 4.
La cour de la concession exhale une telle harmonie de couleurs, les gestes y sont si beaux et les visages si calmes que je me sens apaisée, comme soulagée d'être enfin arrivée après un si long voyage. Comme il fait bon vivre ici! J'en soupire d'aise, si fort que tu m'entends, relèves la tête, miaperçois et me souris. Je te trouve toujours aussi beau malgré les années et te rends hardiment ton sourire: je n'ai pas honte de te trouver à mon goût, moi. Et j'aime te voir et te savoir heureux, parmi les tiens. Ne crains rien, va, je ne suis pas venue te déranger, reste en paix ici. Moi, je ne fais que passer…

Notes
1. Céréale de montagne. 2. Dans les sociétés polygames d'Afrique, le mot marâtre a conservé son sens ancien, nullement péjoratif: il désigne a coépouse du père ou du beau-père. 3. Lettré coranique. [Voir ma note dans Grain de Sable. Tierno S. Bah]
4. Il n'y a de Dieu que Dieu et Muhammad est son Prophète.