Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
Nous sommes au milieu du Carême. Le Ramadan met des cernes aux yeux des gens mais du feu au creux de leurs prunelles. Un mois durant, la grande majorité des Guinéens vivent au-dessus du niveau moyen de leur âme. Ils changent d'étiage. J'aime voir tout un peuple secouer la poussière de son âme et tenter d'accrocher les nuages avec le fil de la prière. L'ennui, c'est que la partie extrémiste de la famille croit que, moi, je ne sais pas me hisser là-haut, sur la nuée, parce que je ne prie pas comme eux, les doctrinaires de l'Islam. Parce que ie n'ai pas obligé tes enfants, Djibril-la-tolérance, à embrasser la religion du Prophète. Pourtant, les Bari se disent descendants de Mahomet par sa fille, Fatoumata.
Et Nine a la réputation d'avoir été une bonne épouse, alors comment n'a-t-elle pas aussi épousé l'islam conjugal? se demande fiévreusement la brochette des El-Hadj de Timbo. Se peut-il que cette petite Blanche qui avait l'air bien sous tous rapports ait résisté à la contagion islamique de son mari? Il est grand temps d'y remédier, d'autant que visiblement sa religion chrétienne ne l'a absolument pas préparée à accepter aujourd'hui le destin de son mari et la volonté de Dieu.
Tu les verrais, Djibril, tu te moquerais de leur zèle maladroit: El-Hadj m'apporte discrètement un manuel d'initiation à la prière et Thierno les formules à réciter x milliers de fois. Hadja me demande de faire pression sur tes enfants pour qu'ils suivent la religion de leurs pères. Comme Sonna les renvoie à leurs sourates 1, ils insistent auprès de ta femme, réputée plus docile et malléable. J'hésite, je pactise, je temporise, au grand dam de Sonna, mais seulement pour un bien de paix: à quoi bon agresser ces prosélytes et leur expliquer que, moi aussi, j'ai trouvé un chemin vers le ciel et qu'ensemble, toi et moi, chacun par son filin, nous sommes souvent montés sur le nuage.
D'ailleurs, malgré mon peu de ferveur, je connais moi aussi la valeur du jeûne et des pèlerinages, même si ma prière est plus souvent de demande que de louange. Sais-tu que je suis allée jusqu'à te réclamer à Medjugorie, près de Mostar en Herzégovine, où la Vierge de la Paix apparaît depuis trois ans à des enfants croates? Elle recommande de prier et de jeûner pour le salut du monde. Mariama a répondu un jour à l'une des fillettes que les musulmans sont également ses enfants. Aussi ai-je pensé à lui poser la question qui m'angoisse pour mon musulman: « Dois-je prier pour le repos de l'âme de mon mari, ou pour le retrouver vivant? » Je sais, c'était peut-être présomptueux de ma part que d'interroger le ciel à ton sujet. Mais il faut parfois forcer Dieu et comment y réussir sinon par des relais? Or, ces enfants qui voient la Vierge tous les jours et lui parlent tranquillement sont sûrement de bons relais.
J'ai fait traduire ma question en croate et ai d'emblée choisi de la faire transmettre par la jeune Maria, à cause de son prénom et aussi de sa voix ferme et rocailleuse lorsqu'elle récite le chapelet avec les fidèles, le soir à l'église. Et puis Maria a l'habitude d'être dérangée par les pèlerins et elle est simple et gentille, pas du tout le genre vedette. Pourtant, l'enfant a failli un jour étouffer sous les baisers trop enthousiastes des mammas italiennes, mais elle est solide et patiente: j'aime ça. Comme elle s'approche de la jeune paralytique du groupe et l'embrasse gentiment, je la tire par la manche et lui tends mon papier. Elle le parcourt, lève les yeux et me fait oui de la tête en souriant. Par une mimique, je lui fais comprendre que, certes, ce n'est qu'un cas parmi d'autres, mais qu'au bout de douze ans il me faut bien dire à mes enfants s'ils sont ou non orphelins! Elle m'a comprise, j'en suis sûre.
Pourtant, le soir même, les détresses que je vois chez les pèlerins sont si grandes que j'ai honte de ma supplique. Ah ! j'ai bonne mine, moi, avec mon « être qui me manque et tout est dépeuplé »! La terre fourmille de malades, d'estropiés, de gens désespérés, au bout du rouleau… Et moi qui m'imaginais, en venant ici, plier le Ciel à mes desseins, obliger la Vierge à me dire la vérité sur mon mari! Mais cet enfant mongolien dont le corps n'est qu'angoisse a plus besoin d'aide que moi. Et pour cette femme au regard drogué de désespérance, les secours doivent être immédiats. Mon cas peut attendre : j'ai survécu tant d'années à la mémoire du bonheur, à la cruauté des lendemains sans espoir — alors qui suis-je pour me présenter parmi les urgences? Il me faut prendre mon tour après cet enfant débile, cette femme au bord du gouffre et tous ces gens paumés. En attendant, les délicieux amis angevins qui m'ont accompagnée continueront de me servir de béquilles de sollicitude. Vierge Mariama, pardonnez ma hardiesse. Je ne savais pas. Je reviendrai quand vous aurez moins à faire, quand le monde sera plus calme autour de vous et les misères moins nombreuses. Excusez-moi de vous avoir dérangée. J'apprendrai la patience, ne vous tracassez pas : je suis jeune, valide et j'ai le cœur vaste comme un abîme.
Tu vois Djibril, je me dis aujourd'hui que la réponse de Mariama me parviendra peut-être par les musulmans de Guinée. Qui sait? J'ai tort de reprocher aux extrémistes de la famille de ne pas chercher à m'aider dans mes enquêtes. Quelle meilleure aide peuvent-ils m'offrir que leurs prières ?
Et cette nuit, la 27e 2 du Ramadan, il paraît que les prières qui montent vers Dieu équivalent à toutes celles qu'il faudrait réciter pendant mille et un jours! C'est la nuit du destin et des bénédictions et ma belle-mère a réuni plus de cent personnes de la famille pour prier la nuit entière à la mosquée pour toi, pour nos enfants, pour que je trouve enfin la paix par la réponse à mes questions. Et moi qui récrimine contre ces dogmatiques! Femme de peu de foi!
Je n'ose pas aller me coucher, cette nuit… je récite les prières que je connais en égrenant mon chapelet. J'entends un groupe de femmes du quartier qui psalmodient devant la maison. Je prie moi aussi, mais de plus en plus ensommeillée; je ne sais pas veiller et prier si tard, et je m'endors, coupable de sommeil, pendant que ta famille supplie le Dieu puissant et miséricordieux de m'accorder la paix. Ils ont raison : est-il de meilleur remède à l'angoisse que la prière ?
Notes
1. Chapîtres du Coran, au nombre de 114.
2. Laylatul Qadri (La Nuit du Décret).
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