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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


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Protection

Te souviens-tu comme nous aimions, au réveil, nous raconter nos rêves? Ces récits croisés nous en apprenaient bien davantage sur nous-mêmes et notre couple qu'une analyse systématique. Tu m'enseignais la symbolique des rêves peuls. Tu disais : au Fouta, le chat est synonyme de piège, le serpent de fécondité, etc. Quand je te racontais tu m'interrompais : l'eau de la rivière était-elle claire ou sale? Le ciel, as-tu vu le ciel? Et le soleil, comment était-il? J'aimais te dire mes nuits près de toi. Depuis notre séparation, je rêve souvent extraordinaire, et j'en tire profit : tu disais que pour « rêver utile », il faut respecter certaines conditions de propreté, de pureté, voire de chasteté. On rêve mieux aussi après avoir prié. Les anciens détenus des camps guinéens m'ont souvent parlé des songes qui les visitaient dans leurs nuits de détention et des messages presque toujours limpides qu'ils véhiculaient, parce que le dialogue avec Dieu est plus facile dans le dénuement. C'est vrai, on rêve mieux après avoir prié et j'ai appris à me servir de certains rêves pour progresser, contourner une difficulté, résoudre un problème, car le rêve peut mettre en garde, inquiéter, ou au contraire apaiser, rassurer. Autrement dit, aider à vivre.
L'un des rêves les plus inquiétants qui m'aient visitée a suivi de quelques mois le séjour officiel de Sékou Touré à Paris et la poignée de main que j'avais refusée à l'hôte de la France 1. Je portais ce jour-là mon plus bel ensemble « haute couture », blanc et noir, d'un chic très parisien. Pendant notre entretien-monologue, Sékou avait bizarrement frotté à plusieurs reprises sa main contre ma manche droite. Après nettoyage, le vêtement passa l'hiver dans l'armoire. Je le remis le dimanche des Rameaux, invitée par un magnifique rayon de soleil à le faire bénir par le par un magni curé de la paroisse en même temps que les branches de buis apportées par les fidèles. Inexplicablement, cette année là, le curé de Saint-Maurice, homme pourtant très consciencieux, ne se retourna pas vers sa chorale pour nous asperger d'eau bénite (et ne se souvint même pas de cet oubli ensuite!).
Moins d'une heure après l'office, je grelottais, enfouie sous les couvertures et secouée par ce qui me sembla être un accès de paludisme. La fièvre me fit délirer plusieurs heures et je ne me calmai qu'au début de la nuit. Je me vis alors, en rêve, dans une pièce minuscule, très sombre, où vacillait pourtant la lueur d'une bougie. Assise à un bureau recouvert d'une immense page blanche, j'invitais les gens à entrer, mais d'une voix sardonique semblable à celle d'une sorcière attirant une proie dans son antre. Entrez! mais entrez donc !
Hésitant, un monsieur pénètre dans la pièce: c'est Jean-Michel Lerouge, secrétaire de notre association de familles de disparus politiques 2. Il s'assied. Je commence alors à frotter avec frénésie la page blanche devant lui et ricane en le regardant:
— C'est l'hôpital ! Ha! Ha! c'est l'hôpital.
Saisi par cet accueil, Jean-Michel ouvre une bouche étonnée dont il ne sort aucun son. Mais derrière lui, dans l'obscurité, une voix off articule gravement:
— Vous avez tort de vous moquer! Il peut se passer des choses très graves. Il VA se passer des choses très graves!
Une sorte de main énorme à tentacules me saisit alors et la frayeur ressentie à son contact me réveilla. J'allumai pour lire l'heure (plus de minuit). Ce faisant, je me dis que je devais me débarrasser de mon ensemble blanc le plus vite possible et, presque simultanément, que cette idée n'avait aucun lien logique avec le rêve.
Au matin, l'idée me revint. Mais que faire du vêtement? L'envoyer à Mme Sékou Touré? Elle le donnerait sûrement à une servante innocente. En faire cadeau? Mais s'il était chargé de maléfices, allais-je les transmettre à un tiers? Le lancer dans la rivière, c'était laisser croire que j'avais commis un crime. Je résolus finalement de le jeter dans une poubelle, bien ficelé dans un sac que la benne des éboueurs a dû réduire en confettis le lendemain. Et j'allai brûler plusieurs cierges à l'église pour faire grandir la petite lueur d'espoir qui vacillait dans mon cauchemar.
Je n'eus pas à me repentir de cette décision : quelques jours plus tard, Imran, en vacances à la montagne, échappait à une avalanche et Sonna à l'incendie de sa chambre d'étudiante! Le feu avait pris juste au-dessus et elle ne dut sa survie qu'aux miaulements désespérés de Minouche, la chatte que Jean-Michel lui avait donnée avant de quitter Strasbourg. Sonna s'enfuit par le toit de l'immeuble. Les pompiers retrouvèrent la chatte morte par asphyxie. La semaine suivante, c'était au tour de Yasmine de friser la mort: deux fois dans la même journée, elle faillit se faire renverser par une voiture à la sortie du collège! Tu vois, Djibril, une avalanche, un incendie et un accident de voiture d'affilée représentent quand même une coïncidence rare à propos de laquelle le rêve, j'en suis convaincue, avait cherché à m'alerter! Tu avais raison de me dire que les puissances du mal sont facilement à l'oeuvre en Afrique et qu'il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de ceux qui savent les déclencher. D'autant que Sékou avait les moyens de se payer le haut de gamme en la matière !
Tous mes rêves sont cependant loin d'être des cauchemars. Depuis quelques années, tu viens régulièrement me visiter, tu me conduis devant de splendides lacs de montagne, je pleure doucement entre tes bras et tu me consoles tendrement, tu as pour moi des prévenances infinies. L'an dernier tu t'es même souvenu de notre anniversaire de mariage et cette année tu es venu me rappeler celui de la conception de notre aînée. J'en ai été très touchée : je ne me souviens pas que tu aies eu ce genre d'attentions auparavant.
Mais certains rêves, avec ou sans toi e restent hermétiques. Peut-être parce que je ne me connais pas assez, ou que m'échappe la signification des symboles que mon inconscient tisse au fil des nuits, à coup sûr parce que je n'arrive pas à isoler le message que, dans sa sagesse, le rêve cherche à me transmettre. Ainsi ce rêve étonnant fait en mars dernier: je me promenais avec les enfants sur une plage, au pied d'une haute falaise d'où une grande terrasse surplombait la mer. Je croyais la terrasse emplie de vacanciers paisiblement allongés sur des chaises longues.
Un vrombissement soudain nous fait lever la tête : deux gros hélicoptères de couleur marron soutiennent par des câbles une énorme coque de bateau, toute blanche, portant en lettres noires l'inscription : « AFRICA ». Comme la proue est fortement abîmée, je songe qu'on va peut-être couler en pleine mer ce bateau inutilisable, ou au contraire le réparer dans quelque chantier naval de la côte. Mais, tout d'un coup, je m'aperçois que les deux appareils ont lâché le bateau qui oscille lourdement au-dessus de la terrasse d'abord, de la plage ensuite: Oh! mais c'est qu'il va nous écraser! Je crie aux enfants de courir pour échapper à l'énorme masse qui, effectivement, s'effondre en se disloquant, là, juste derrière nous. Eh bien! nous l'avons échappé belle ! Je dis :
— Heureusement que ce bloc n'est pas tombé là-haut, sur la terrasse! Quelle boucherie il aurait faite, avec tout ce monde !
Alors une voix derrière moi dit gravement :
— Mais il n'y a personne là-haut! C'est vous qui étiez visés. Personne d'autre.
Je regarde les enfants avec effarement !
— Mais alors, regardez à quoi nous avons échappé: nous aurions tous été tués.
J'ai soudain eu très peur, et la frayeur m'a tirée du sommeil. En me réveillant, j'ai pensé que je devrais peut-être enterrer l'Afrique, la faire sortir de ma vie. Personne n'a su me le confirmer ou l'infirmer. Comme personne n'a su interpréter, non plus, le rêve étrange fait durant la nuit qui a suivi mon premier entretien avec le commandant Sow Ousmane (Sow est l'homme qui interroge les compagnons de Sékou Touré, du moins ceux qui sont incarcérés à Kindia, pendant que les autres, les plus nombreux, bloquent les rouages de la machine démocratique que les collègues militaires de Sow essaient péniblement de relancer). Dans le rêve, mon beau-frère m'apporte une immense chaussure à lacets, une chaussure de tennis immaculée. En son milieu se trouve une feuille de papier pliée en deux dans le sens de la longueur et, dans la pliure, est couché un couteau en inox, lame et manche étincelants.
— Lis ce qui est écrit! me commande-t-il.
Sans ôter le couteau, j'écarte la feuille et commence la lecture de la lettre:

« Conakry, le 12 juin 1985 — A Madame Nadine Barry, Commandant du Monde… »

Je me retourne, mi-furieuse, mi-étonnée, vers le porteur de ces étranges majuscules mégalomanes :
— Tu te moques de moi! Qu'est-ce que cela veut dire ?
— Continue à lire, tu apprendras beaucoup de choses, lis!
Mais la surprise et l'inquiétude me réveillent avant que aie eu le temps de lire la suite.
Je raconte ce rêve à mes hôtes. Le porteur de la chaussure-message propose d'en demander la signification au ministre des Affaires religieuses qu'il verra justement aujourd'hui à la grande mosquée. Intrigué, le ministre promet de saisir, dans son département, le service d'interprétation des rêves (comme j'aimerais être le chef d'un pareil service!) 3. Par deux fois, il enverra son directeur de cabinet porter la réponse à mon beau-frère à l'hôpital, mais à chaque fois le docteur avait une opération en cours et ne pouvait pas être dérangé. Le messager est reparti avec son explication confidentielle et la missive a gardé son mystère.
Pourtant, quelques jours plus tard, alors que le docteur devait partir de bon matin pour le Fouta-Djallon, l'inquiétude me réveille. Je me lève en hâte pour dire au voyageur:
— Sois prudent, je t'en prie, et reviens-nous vite. C'est toi-qui nous protèges ici !
Etait-ce là le sens de mon rêve, retrouvé par intuition? Pendant notre séjour-enquête en Guinée, mon beau-frère sera bel et bien notre rempart, à Sonna et à moi. Tout de même, enseigne le Talmud, un rêve qui n'est pas interprété, c'est une lettre qui n'est pas ouverte…

Notes
1. Cf. Grain de sable. L'assassin est à Marigny.
2. Cf. Grain de sable. Monsieur le secrétaire-fondateur.
3. Le ministre des Affaires religieuses est actuellement El Hadj Abdourahmane Bah. Ce département jouxte les ministères de l'Industrie et de l'Énergie, non loin du port de Conakry.

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