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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


Lansana Conte      Table des matieres       

Résurrection

Je rentre de Guinée gorgée d'une sève nouvelle, grosse de vie à venir. Comment l'expliquer? Après tant d'années de quête incessante, de vaines recherches, après une traque infinie, j'ignore toujours quel est, quel fut ton sort réel, mais je me sens aujourd'hui prête à t'accepter pleinement, vivant ou mort… Mais alors, qu'étais-je donc venue chercher ici? Des souvenirs heureux d'hier pour supporter ma peine d'aujourd'hui? Des traces du passage de l'absent dans ma vie? Une machine à remonter le temps, un rempart contre l'oubli? Peut-être simplement la preuve que mon espoir est insensé, que « jamais » doit remplacer « toujours ». J'ai cherché en Guinée le baume à mettre sur la plaie ouverte de mon amour perdu, je voulais le trouver en Guinée, je croyais qu'il s'appelait vérité, vérité objective. Je suis venue chercher cette vérité pour moi-même et nos enfants et je ne l'ai pas trouvée. Pas encore du moins, car je repars tout aussi déterminée qu'à mon arrivée et, un jour prochain, je saurai ce que les Sékou, Siaka et autres Toumany ont fait de toi, Djibril !
Avant mon départ de Conakry, le 4 juillet, j'ai fait un rêve merveilleux : je faisais partie d'un groupe de personnes chargées d'accompagner une jeune femme au séjour des morts. Elle était très belle et tout de blanc vêtue, comme nous tous, hommes et femmes qui lui faisions escorte en nous élevant sans peine dans les hauteurs veloutées de la nuit. La morte avait très peur de s'en aller et regardait sans cesse vers l'arrière, pour y chercher nos encouragements sans doute. Nous la réconfortions en lui montrant qu'au fur et à mesure de notre ascension commune les ténèbres disparaissaient et le ciel devenait très lumineux. Très haut dans le lointain, on devinait la silhouette d'un immense château dont les différentes parties s'éclairaient l'une après l'autre, en même temps que s'élevait une douce et étrange musique, qui se faisait plus forte à mesure que nous approchions. On aurait dit un gigantesque spectacle « son et lumière » qui finit par embraser tout le ciel en une magnifique incandescence. Si bien que tous les accompagnateurs enviaient à présent la jeune morte de s'en aller vers de si beaux horizons. Mais elle s'inquiétait toujours de cet au-delà inconnu et continuait de trembler lorsqu'il fallut bien la laisser terminer seule le voyage. En la regardant monter vers cette féerie lumineuse, je songeai qu'elle avait bien de la chance, quand je m'aperçus que notre petite troupe en aubes blanches s'était mise à valser autour de moi. Un vieux monsieur m'invita alors à me joindre aux danseurs et me dit en me faisant tournoyer: — Ma pauvre petite! Il vous faudra danser encore longtemps avant d'aller là-haut !
Une infinie tristesse m'habitait, mais je ressens encore l'extraordinaire douceur de ce rêve, où j'ai peut-être enterré mon désir de mort. Et si je ne remporte de mon séjour en Guinée qu'une nouvelle et formidable incertitude, je constate qu'elle est enveloppée cependant dansun immense désir de renaître et de revivre. Quelle réaction inattendue! Est-ce parce qu'ayant retrouvé le pays où j'ai été heureuse autrefois je crois de nouveau au bonheur, à la possibilité de recommencer? Que la Guinée en tant que pays recommence, quoi de plus normal? Elle est sortie de la mort, elle ne peut que revivre. Elle est boiteuse, malade, me diton. Qu'importe? Elle est vivante et jeune, pleine de potentialités.
Elle peut espérer et lutter pour ne pas décevoir cet espoir. Mais pour moi-même, recommencer quoi? Et où? Je l'ignore, je ne sais pas ce que sera l'avenir et pourtant j'ai envie de le vivre. On dirait un ordre de survie que me dicte une voix venue du plus profond de mon être. Est-ce ta voix, Djibril? Est-ce là ton suprême cadeau à ta femme, ou à ta veuve : le désir de vivre?

Oh! Djibril, comme tu m'aimais!

Strasbourg, le 29 août 1985
(13e anniversaire de ton arrestation)