Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
Premier contact avec le ministère des Affaires étrangères, première déception : le ministre Faciné Touré est à l'étranger jusqu'au 24 juin. Or, cet homme, avec qui je me suis entretenue une heure durant devant six témoins en janvier dernier à Genève, a promis de m'aider dans mes recherches, et surtout il préside la Commission d'enquête sur les disparus : c'est en cette qualité bien sûr qu'il m'intéresse au premier chef. Les démarches officielles commencent mal.
En l'absence du ministre, c'est P. qui nous reçoit, Sonna et moi : le ministre l'a chargé de nous dire son regret d'être absent pour notre arrivée et de nous souhaiter la bienvenue en Guinée. Merci. P. pense que si nous sommes venues malgré tout, c'est que nous n'avons pas reçu la lettre du ministre en date du 18 mai qui, justement, aurait pu nous éviter ce voyage. (Oh! je n'aime pas ce genre d'entrée en matière). Non, nous n'avons pas reçu ce courrier. Il aurait dû nous parvenir via l'ambassade de Guinée à Paris? De quoi s'agit-il ? P. me tend alors la lettre où je lis que le ministre:
« fortement impressionné par (mon) combat et par (mon) action de sensibilisation, par la plume et le verbe, de l'opinion internationale sur les crimes et les persécutions de l'odieux système politique du PDG (Parti démocratique de Guinée)… tient tout d'abord à (m') assurer de sa profonde admiration et estime. »
Bon. Viennent ensuite des considérations emphatiques sur l'image que « la Nation guinéenne, engagée, elle aussi, dans l'entreprise de Renouveau national, se veut désormais d'offrir au monde », etc. Je survole jusquà la page 3 où je lis :
« Malheureusement, les enquêtes… ne permettent point d'établir avec faits probants le sort qu'a subi votre cher époux. La Commission nationale d'enquête considère le sieur Barry comme disparu 1. »
J'accuse le coup mais ne laisse rien paraître de ma déception :
— On dirait que cette lettre arrive à la même conclusion que celles que m'adressait autrefois Sékou Touré! dis-je avec amertume. Si elle m'était parvenue à Strasbourg, je serais accourue deux fois plus vite à Conakry!
P. a l'air surpris, peut-être parce qu'il ne me connaît pas. Il m'informe poliment que si j'ai d'autres doléances à présenter, il les transmettra « aux autorités compétentes ». Pas de doléances, non, mais des questions: quel a été l'ordre donné au sujet de mon mari après son arrestation à la frontière ivoirienne? Réponse : transfert à Conakry. A quel endroit l'enquête s'arrête-t-elle avant de ne pas aboutir? A Kankan. Pourquoi a-t-on intercepté mon mari à Kankan alors qu'il devait être transféré à Conakry? Silence. A-t-on retrouvé l'escorte qui convoyait le prisonnier? P. ne sait pas mais, bien entendu, va saisir la Commission d'enquête. J'insiste: pourquoi l'enquête n'at-elle pas abouti?
— Mais, madame, simplement parce que les responsables du régime précédent cherchent à se disculper, qu'ils se refusent à parler de certaines questions et que le régime actuel ne peut pas les y contraindre pour des raisons de droit et d'équilibre national, c'est évident. D'autres questions ?
Oui, je suis venue ici en tant que présidente d'une association de familles de disparus et je réclame pour mes compagnes et leurs enfants les actes de décès de leurs maris et pères. Les travaux sont en cours, dit-il, peut-être seront-ils terminés avant votre départ. Pressentant qu'ils pourraient ne pas l'être, je propose ma collaboration: le ministre Faciné ayant promis à Genève de me donner accès aux registres des camps, je me mets à la disposition de la Commission d'enquête pour aider à ce travail de compilation des renseignements sur les époux d'étrangères morts en détention. Je consignerai fidèlement ces renseignements sur une feuille que les autorités n'auront plus qu'à authentifier, ce qui fera gagner un temps précieux à la Commission. P. en reste sans voix. Je lis dans ses yeux : mais qu'est-ce qu'elle se croit, cette femme-là? Il a raison : je ne peux pas faire le travail à leur place, mais il faut qu'ils sachent que je suis venue pour des résultats concrets, pas pour des discours.
P. a-t-il conscience que je sais qu'il a travaillé sous tes ordres, Djibril, lorsqu'il faisait ses débuts dans le service 2 ? Sait-il que je sais qu'il était membre du nouveau « Comité d'unité de production » (aux Affaires étrangères, que produit-on?) et que ledit Comité a voté une motion te désavouant lorsque tu as été arrêté? Non, il ne doit pas le savoir: pour le moment, il expédie devant nous les affaires courantes du département, répond à un ministre, tance un ambassadeur, tranche avec un brio et une maestria dignes d'un “homme de théâtre”. Il est l'incarnation de l'autorité et de l'efficience. Quel homme! Même Sonna, si critique d'habitude, a failli s'y laisser prendre.
Ce « brillant » diplomate déclare rester à notre constante et entière disposition pour faciliter notre séjour. Quelle chance!
Notes
1. La lettre du 18 mai me parviendra le 18 juillet à Strasbourg, sous couvert d'une note portant la date du 12 juillet, par laquelle l'ambassadeur à Paris m'informe qu'il fait suite à ma requête « concernant les circonstances de la mort et le lieu d'inhumation de (mon) époux » (!)
2. Djibril était en 1972 chef de cabinet du ministre des Affaires étrangères.
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