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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


       Table des matieres        Complicite

Aux enfants de l'absent,
mes enfants

A la Guinée,
que j'aime comme on aime
son compagnon de vie :
avec ses qualités et ses défauts.

Retrouvailles

Le coeur léger comme une bulle de savon, j'ai le sentiment de me rendre à des épousailles. Dans mon entourage, on s'étonne de ma gaieté : ne va-t-elle pas, sur les traces de l'absent, trouver la mort au bout du chemin? Pourquoi tant d'insouciance, dit-on, quand elle va sans doute enterrer en Guinée le mari qui l'habite depuis vingt-quatre ans: dix comme être de chair et quatorze comme fantôme. Pourtant, il me semble que je vais te retrouver, Djibril! Ta future épousée vient à ta rencontre et si, tout à l'heure, je ne te vois pas encore dans le groupe des parents et amis qui ni accueilleront à l'aéroport de Gbessia-Conakry, c'est que tu auras respecté la tradition : le futur mari ne doit voir sa promise que le jour de la cérémonie.
Je quitte mon travail en souriant: la collègue qui me dépose à la maison vient de tourner le bouton de son autoradio et l'Hymne à la joie emplit l'habitacle. Chez moi, une vraie gerbe de mariée m'attend devant la porte. En tant que présidente des familles françaises de disparus politiques en Guinée, j'ai commandé des fleurs artificîelles que je déposerai à Conakry « à la mémoire des victimes de la répression politique ». Le préposé aux pompes funèbres a-t-il trouvé ma voix plus guillerette que celle de sa clientèle habituelle? Il a mis tant d'arums blancs au milieu des œillets rouges, choisi un si beau papier constellé de petites filles en robes fleuries et noué le tout d'une telle faveur — rose, bien sûr — que mon « arrangement mortuaire » ressemble fort à un bouquet nuptial.
Tu vois, depuis la mort de Sékou Touré et le coup d'Etat militaire en 1984, tout réveille en moi la conviction que je vais te retrouver en Guinée, car tu y es toujours, incapable sans doute de te manifester autrement que par des appels télépathiques à mon adresse. Ce matin encore, France Culture a consacré une émission à ton pays: « Les voix du silence. » Une femme y a lu certains passages de ma « lettre à un mari disparu ». Elle avait choisi de dire mes questions encore sans réponse et le mal que j'ai de ton absence, Djibril. Oui, aujourd'hui je vais à ta rencontre, j'en ai la conviction.
Dans l'avion qui nous emporte, ta fille cadette Sonna et moi, le ministre Jean-Claude Diallo nous encourage. Il vivait il y a quelques mois encore, à Francfort, un exil qui dura 17 ans. Il a, lui aussi, comme un pressentiment et il a la gentillesse de me le dire car il a toujours eu de l'estime, voire de l'affection pour moi, qui lui voue en retour une totale confiance. D'ailleurs, sa rondeur est rassurante et, tu sais, j'ai quand même bien besoin d'être rassurée, après tant d'années de luttes et d'incertitudes sous le régime du dictateur Sékou. Diallo est optimiste : je vais faire un séjour positif, c'est certain. Je lui confie ma joie et ma folie de vouloir te retrouver bientôt à tout prix et il me semble que son regard se voile un instant. Je sais, au début, nos retrouvailles auront peut-être un goût de cendre, mais nous ranimerons notre foyer et je t'aiderai à retrouver la personnalité qu'on t'a enlevée. Ton absence m'a raffermie: je ne suis plus la femme docile que tu as connue et j'ai sans doute acquis la vigueur qu'on t'a volée, à toi qui étais mon roc autrefois. Tu verras, nous revivrons ensemble : je sera ton eau et tu seras mon soleil.
La Guinée revit, pourquoi ne revivrais-tu pas, toi qui étais ma Guinée, toi par qui la Guinée m'a pénétrée? Nous jouerons à nouveau la mélodie du bonheur conjugué. Nous redécouvrirons l'arpège des enfants que nous donna le Bon Dieu et si tu trouves quelques dissonances dans l'éducation que je leur ai donnée, je t'expliquerai que la musique d'aujourd'hui a toujours des grincements d'harmonie. Je te dirai ma vie, celle de toutes ces années que j'ai vécues dans un brouillard, à la recherche d'un fantôme qui me cachait les formes réelles que je croisais sans les toucher, sans même les voir. Un brouillard que trouaient parfois des fulgurances insensées, des charpies d'espérances, des non-dits fantastiques. Cette vie d'irréalité, de virtualité, nous l'enterrerons ensemble et nous redeviendrons des gens normaux, sans histoire, avec seulement un présent et un avenir. Des gens qui s'aiment, se querellent, se réconcilient ou se quittent, des vivants quoi.
Oui, tu vivras. Durant tout ce mois de juin, je verrai les dirigeants d'aujourd'hui, les bourreaux et les témoins d'hier et je les forcerai à me dire où ils te cachent, où ils ne veulent pas que je te retrouve.