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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


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Rites

Deux singes blonds traversent la route en se poursuivant comme des gamins. Pour un peu, on les entendrait rire. La jeep russe qui nous conduit de Conakry à Timbo (Fouta-Djallon) slalome entre les profondes ornières. Ses passagers sautent au rythme des chaos sur leurs sièges, et mon cœur, lui, bondit d'allégresse. Mes yeux et tous mes sens retrouvent en cette fin juin 1985 la verte Guinée de ma jeunesse, les paysages successifs de la mangrove d'abord, des cocotiers et bananiers plus loin, de la végétation foutanienne enfin. Comme j'aimais ces promenades en voiture avec toi! J'avais toujours envie de rire, de chanter mais tu prenais toujours tout au sérieux, en voyage surtout. La route te préoccupait tellement que tu n'en voyais plus les charmes. Je te signalais un oiseau, je m'extasiais sur un arbre, une fleur dont je voulais connaître le nom, mais tu as toujours été innocent en botanique. Mon rêve, c'était de visiter toutes les régions naturelles de la Guinée aux côtés d'un agronome-botaniste qui me dirait tout sur la flore. Cette envie te faisait pester comme un vieux jaloux que tu étais :
— Un botaniste! Avec ma femme! Je voudrais bien voir ça…
Alors je te criais de t'arrêter : je voulais absolument cueillir de ces belles fleurs rouges avec deux yeux noirs par le travers, mais tu continuais sans écouter ces enfantillages. Deux fois, trois fois, j'insistais à chaque massif qui en cachait de plus belles encore, mais tu poursuivais impitoyablement, les yeux rivés sur le capot. Alors je me mettais à bouder au fond de mon siège et le paysage ne m'intéressait plus. Tu me jetais un oeil, noir d'abord, indulgent ensuite et soudain tu stoppais net devant mes fleurs :
— Allez, va les chercher, tes herbes!
Je descendais en courant, commençais la cueillette au bord puis m'éloignais un peu car au fond, làbas, elles étaient nettement plus belles. Tu t'impatientais derrière ton volant, tu me criais de faire vite, je n'écoutais pas, Je n'entendais rien. Alors, excédé, tu descendais en trombe en claquant la portière, tu arrachais à pleines poignées fleurs et branches pendant que, sentant la colère te gagner, je regagnais ma place à la hâte. Tu me lançais sur les genoux une brassée informe de plantes parasites indésirables et tu jetais d'un air méprisant :
— Toi et ta botanique alors !
Je te regardais droit dans les yeux :
— C'est pas de la botanique, mon vieux, c'est de la P.O.É.S.I.E!
Alors tu éclatais de rire et nous étions deux enfants. C'était un rite entre nous à chaque promenade en brousse et ces rites de merveilleuse complicité, c'était déjà la moitié de notre bonheur. Aujourd'hui, je rêve toujours de visiter la Guinée aux côtés d'un botaniste, mais surtout je rêve de te voir en colère à cause de « mes herbes ». Se peut-il que jamais plus je ne te voie en colère? Cette jeep m'emmène dans ton village pour les sacrifices funéraires, un rite là encore, pour qu'après tant d'années la famille puisse prendre le deuil de toi et que les cœurs slapaisent enfin de la paix de ta mort. J'y vais pour leur faire plaisir, c'est sur, et pourtant ils m'ont bien dit que je ne dois pas faire ce sacrifice du taureau si je ne suis pas convaincue de ta mort. Convaincue, non, je ne le suis pas au fond de moi, même si, intellectuellement, rationnellement, je dois reconnaître n'avoir trou-vé aucun indice montrant que tu pourrais etre en vie. Mais peut-être la conviction me viendra-t-elle avec le taureau et le sacrifice? Puisque enfin il faudra bien qu'elle me vienne, cette conviction-là…
Et pourtant, j'en suis encore loin : il y a quelques mois à peine, j'ai fait radiodiffuser un avis de recherche dans la région de Mamou. Un radiesthésiste normand m'affirme que tu y vis, que tu as réussi à échapper à tes gardiens mais qu'ayant été maltraité, frappé à la tête notamment, tu es devenu complètement amnésique et, pour tout dire, malade mental. Il me décrit un homme errant, que traverse parfois l'idée folle de retrouver sa mère ou sa femme, mais qui le plus souvent perd le fil de son idée et recommence à errer sans but, comme un vagabond sans feu ni lieu.
Alors, à mon tour, je deviens folle: j'ai envie de quadriller la région de Mamou, de passer la montagne au peigne fin, de rentrer dans chaque case, de remuer chaque bosquet pour voir si mon vagabond malade n' est as entré, ne s'y est pas caché. C'est l'origine de mon avis radiodiffusé en langue Pular par Radio-Conakry: le message demandait de ramener à ma belle-mère, à Almamya (Mamou) tout vagabond ayant pour signe particulier de n'avoir pas d'ongle à l'index de la main gauche 1. Bien des gens ont entendu l'avis passer sur les ondes, mais personne n'a signalé mon vagabond. Suis-je venue aujourd'hui enterrer mon espoir au Fouta?

Note
1. Tout petit, Djibril avait voulu peler seul une orange, à l'insu de sa mère. Le couteau avait emporté la racine de l'ongle.