Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
Il a d'abord fallu de longues palabres, à cause d'une querelle de préséance entre le village de Timbo et le hameau de Ley Seere. Allait-on officier à Timbo puisque c'était la résidence de la mère, ou à Leïsséré, lieu de naissance de Djibril? D'un pas de sénateur, la délégation des sages de Timbo s'était rendue, avec beaucoup de majesté, avertir les vieux de Ley Seere que l'ancienne capitale du Fouta leur laissait l'honneur. On en délibéra pendant que les gens de Timbo s'en retournaient rendre compte à leurs mandants. Le soleil était déjà haut et Kouroula avait depuis longtemps perdu sa couronne de brume. Une heure plus tard, une autre délégation quitta Ley Seere en une lente procession de boubous bleus ou blancs et s'en vint informer le conseil de Timbo qu'en raison du haut rang de la mère du défunt Ley Seere se devait de renvoyer l'honneur à Timbo, lequel, avec beaucoup de componction et hochements de tête approbateurs, s'en déclara effectivement très honoré.
Vers midi enfin, le résultat des palabres m'est communiqué par mon beau-frère et je remets à ma belle-mère les trente mille sylis nécessaires. L'acheteur désigné se met en quête du taureau, mais seulement après la prière du milieu du jour, à la mosquée. On a choisi intentionnellement un dimanche, qui est le jour de marché hebdomadaire à Timbo. Et c'est finalement à un cousin que la bête est achetée, ce qui n'a rien d'étonnant car je ne crois pas que Timbo abrite aujourd'hui un habitant qui ne soit pas ton parent, par le sang ou par alliance.
Heureusement, le sacrifice est une affaire d'hommes. Ni Sonna ni moi ne devons y assister. Je reste donc chez ma belle-mère, dont la maison fait face au tombeau-sanctuaire de Karamoko Alfa, ton ancêtre, qui fut le chef temporel et spirituel de Timbo voici près de trois siècles et dont tu me racontais la vie de saint quand nous étions jeunes mariés. Tout le village défile chez ta mère, cet aprèsmidi, pour me présenter ses condoléances. Je serre des mains, je remercie, essuie mes larmes, embrasse des joues lisses ou ridées et, d'un seul coup, je me revois, fraîchement débarquée de France en janvier 1964. C'était le même cérémonial : les villageois défilaient pour voir ta jeune femme et lui porter les cadeaux de l'affection. Le village de Karimouya, où vivaient autrefois les esclaves de ta famille, avait envoyé les femmes en procession m'apporter sacs de haricots, poulets, calebasses de lait caillé, bottes de quinquéliba 1, etc. On ne savait plus où mettre les victuailles qui s'entassaient chez ta mère. J'étais rouge de plaisir et de confusion. Aujourd'hui, je suis rouge parce que je pleure, mais les gens de Timbo n'ont pas changé, eux. Simplement, leurs visages ne me parlent plus d'espoir.
Kanny et son mari décident d'interrompre le défilé pour une promenade à Kouroula, petit cimetière d'Européens en haut de la colline. Un autre pèlerinage encore, à l'endroit que j'avais choisi pour y être enterrée le moment venu, lorsque les dogmatiques de la famille décideraient bien injustement que la brave épouse catholique que j'étais ne pouvait absolument pas reposer près de son musulman préféré. Mais où sont donc les blanches tombes sagement allongées sous la fraîcheur des manguiers?
Je ne vois plus que des arbres couchés, écrasant des bouses de vaches sur un tapis végétal dans lequel on devine encore quelques vieilles pierres. Oui, j'avais bien choisi l'endroit : dans ce pays plein de vie, même les cimetières ont envie de reverdir pour refleurir! Ce qui me peine le plus, c'est la belle maison du commandant qui achève de se délabrer. Des arbres ont poussé au milieu du salon et la terrasse s'effondre lentement. Nous l'avions admirée ensemble, t'en souvient-il? Aujourd'hui, elle ressemble à nos espoirs de vie commune. En ruine. Nous ne vieillirons pas ensemble, Djibril, pourquoi Dieu ne l'a-t-il pas voulu?
Je repense à ce taureau sacrifié sur le versant d'en face mon beau-frère m'explique lesfrières rituelles et les règles du partage en fonction du degré de parenté avec le défunt, de l'âge, du sexe et d'autres paramètres constituant un écheveau tellement complexe que je n'y comprends rien. De toute manière, je suis dépassée. Après deux jours et deux nuits, j'ai accepté que l'on procède à ce sacrifice, que le Coran aussi bien que la coutume prescrivent pour le repos de l'âme du mort et l'apaisement du cœur des vivants. Mais, qu'Allah me pardonne, j'ai consenti pour des raisons sociales plus que pour des motifs religieux. Je sens confusément que, quoi qu'elle en dise, ta famille attend de moi ce geste qui sera l'ultime symbole de mon intégration dans la communauté. Intégrée, je le suis certes depuis longtemps, je l'ai prouvé. Et la famille vient d'ailleurs de me faire savoir combien elle m'apprécie: ma belle-mère a en effet chargé l'un de ses neveux de me redemander en mariage, déjà, au nom du clan. La famille doit manifester son désir de me garder en son sein pour le cas où d'autres prétendants se feraient connaître… Une manière aussi de m'inciter à accepter ta mort, Djibril…
Mais comment vivre sans toi? Sans ton fantôme qui est devenu mon double depuis quatorze ans? Les gens qui me regardent vivre ne savent pas que je suis deux. Est-ce parce que je croyais à l'immortalité de notre union ? Serait-ce péché que de croire à un amour immortel ? Sais-tu que j'ai été, toutes ces années, une formidable usine d'espoir : avec la moindre poussière d'étoile, je fabriquais un fantastique feu d'artifice que chacun contemplait avec stupeur ou admiration. Mais je n'y étais pour rien : j'étais ton espoir personnifié. C'est ton espoir qui était ma vie, c'est mon amour qui était la tienne. Les bouddhistes disent qu'un, mort ne doit pas être ainsi perpétuellement appelé, rappelé, vécu par un vivant, sinon il ne peut pas se détacher de la terre. Si tu es mort, Djibril, alors je t'aurai empêché de monter vers le royaume de l'au-delà et tu n'auras pas pu te choisir une autre vie pour poursuivre ta longue route vers la perfection, vers Dieu. Djibril, je n'en crois rien! Je pense au contraire que la corde de mon amour t'a aidé, vivant, à vibrer avec le ciel et, mort, à grimper plus haut vers l'absolu.
Et maintenant, maintenant que tout le monde ici s'emploie avec douceur et persévérance à me convaincre de te laisser en paix, de me résigner, d'accepter le destin, la volonté de Dieu et tout le reste qui me sera donné par surcroît, comment les multiples parcelles de toi éclatées en moi vont-elles se comporter? Devront-elles se rassembler pour recomposer l'identité Djibril, parfaitement indépendante de Nine? Laisseront-elles en partant des manques d'absolu en moi? Oh! comment te survivre? J'en arrive à comprendre en ce moment les hindous qui demandaient à la veuve de s'immoler sur le cadavre de l'époux. Attendez! Laissez-moi prendre la place de cet animal innocent. Égorgez-moi, saignez-moi jusqu'à ce que mon souffle s'épuise. Djibril, tu le vois bien, notre amour finit dans le sang: alors, je voudrais qu'on m'y lave, pour me purifier, pour mériter le repos de mon mari et y gagner la paix de mon âme.
Note
1. Plante (Combretum) dont les feuilles servent à préparer une tisane.
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