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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


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Sépulture

Voilà : trois jours de démarches, beaucoup d'obstination de notre part, une bonne volonté certaine de la part des autorités et nous venons d'obtenir douze actes de décès. Ils concernent les maris de dix Françaises, d'une Espagnole et d'une Néerlandaise. J'ai représenté au ministre des Affaires étrangères qu'à mon retour en France je ne pourrai même pas, en tant que présidente de notre association, remercier le Gouvernement guinéen de quoi que ce soit puisque l'enquête sur mon mari disparu n'a pas abouti, sans qu'on sache encore pourquoi. Qu'il devrait pour le moins me faire tenir les actes officiels pour les époux d'étrangères dont l'exécution ou la mort en détention est certaine. Faciné Touré en a convenu et m'a remis les documents aujourd'hui. Il a joint à l'intention de chacune des veuves une lettre réhabilitant officiellement la mémoire du défunt (voir fac-similé pp. 124-125). J'en suis heureuse pour les enfants des prétendus « traîtres à la patrie, contre-révolutionnaires, agents de la cinquième colonne et autres comploteurs » que le régime totalitaire de Sékou Touré avait tellement stigmatisés. Au moins la vérité historique est-elle rétablie dans l'esprit des orphelins. Où ces hommes sont-ils enterrés? Il devient de plus en plus difficile de le savoir car, malheureusement pour les familles des disparus, le Conseil islamique vient de mettre un point final au décompte par exhumation des cadavres dans les charniers.
J'ai néanmoins appris, de source non officielle, le lieu d'inhumation du mari de certaines de mes compagnes : Balla, Achkar et le général Keita sont enterrés au pied du mont Gangan, près de Kindia; Fadel et Alpha près de Kaporo, à Nongo. C'est incroyable : J'en suis presque soulagée pour les veuves. Au moins pourront-elles, en revenant en Guinée un jour avec leurs enfants, se recueillir à cet endroit. Piètre consolation, diront les irréfléchis. Et pourtant, sais-tu, Djibril, mon mari disparu, sais-tu que je suis jalouse de l'apaisement que cette seule possibilité va leur procurer?
Sais-tu que j'ai longtemps envié mon pauvre voisin qui avait perdu dans le même accident sa femme et sa fille? Il y avait pourtant de quoi devenir fou de voir sa bien-aimée écrasée sous les roues d'un camion. Depuis lors, il a dû toucher plus d'une fois le fond de la solitude et il lui faudra sans doute du temps pour retrouver le désir de vivre sa propre identité, indépendante de celle de la morte. Mais pour s'habituer à la séparation, il a le cimetière, lui. Un beau cimetière strasbourgeois, calme et reposant. Pour arriver à la tombe d'Odile, il faut longer ce qu'on appelle « le jardin du souvenir », une magnifique pièce d'eau, apaisante comme la mort, couverte de nénuphars, l'équivalent occidental du lotus hindou, symbole de l'illumination. Sur l'étang, les rares canards s'efforcent à la lenteur pour ne pas en troubler la quiétude. Seul, le vent se permet un léger bruissement dans les feuilles des platanes sagement alignés sur deux rangs. Le caveau est au fond, derrière le mur. J'y vais parfois, pour le plaisir, déposer une fleur rose ou mauve. Le veuf a fait graver sur la tombe « dans l'espérance de la résurrection ». Il sait à quoi s'en tenir, il sait qu'il la reverra, son Odile.
Oh! Djibril, il est doux de pleurer ses morts. Moi, je ne suis plus ta femme mais je ne suis pas non plus ta veuve.
Le serai-je un jour? Sékou Touré m'a enlevé mon mari en plein vol d'amour, il m'a frustrée d'un vivant, mais sans me donner un mort à pleurer. Tu n'es ni vivant ni mort, tu es disparu. Où puis-je te rendre visite? Où te montrer que mon coeur est en deuil de toi? Comment te le dire?
Souvent, les gens me disent: mais s'il est VRAIMENT mort, vous devez bien en avoir en quelque sorte l'intuition, le SENTIR mort, non? Eh bien ! non, je ne te sens pas mort du tout. Et c'est en même temps horrible et merveilleux, cette impression de quelqu'un qui serait parti pour un très long voyage et qui n'en finirait plus de revenir. J'imagine que les dames du Moyen Age devaient ainsi attendre l'hypothétique retour de leur croisé. Même lorsqu'elles recevaient une lettre par un voyageur de passage, le message était si ancien qu'elles auraient pu se demander si, entretemps, l'absent n'était pas mort. Mais, bien sûr, elles n'en faisaient rien, pour ne pas attirer le mauvais sort sur l'époux!
Je me dis parfois que si je ne te sens pas mort alors je devrais entendre comme un appel venant de toi: nous ne sommes pas à ce point des êtres de surface que tout ne fait qu'effleurer, sans pénétrer. Mais pour « sentir » ce genre de choses, il faut sûrement avoir l'innocence d'un enfant. Il faut une épuration profonde, comme après un jeûne, un pèlerinage. Djibril, la souffrance de ton absence est vivifiante comme un désert, elle m'épure, elle m'affine chaque jour un peu plus. Peut-être arriverai-je ainsi à savoir intimement, sans enquête d'aucune sorte, si tu es vivant ou mort, mais pour le moment, je ne sens rien, je ne sais rien. Un jour je te crois mort, le lendemain je suis certaine que tu vis quelque part. Et si tu ne vis pas, alors je te recrée en moi, autour de moi. Comment pourrai-je jamais démêler le réel de l'imaginaire? Je sais seulement que je te porte en moi, que tu vis en moi. C'est tout.

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