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Memorial Camp Boiro


Nadine Bari
Noces d'absence. Autobiographie

Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages


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Signes

Le capitaine Jean Traoré, ministre d'État, le teint et la mine très sombres, le regard profond. Avec lui, pas de salutations inutiles, pas de mots superflus. Il va droit au but et, moi aussi, je ne dis que l'essentiel. Il saura que ce n'est pas au bout de treize ans de lutte que je me contenterai d'une enquête prétendument dans l'impasse et que, depuis notre arrivée, nous avons la nette impression que plusieurs personnes ont choisi la conspiration du silence. Le ministre propose diverses démarches et dit simplement que j'ai raison de continuer à chercher la vérité.
En se levant pour me raccompagner, il ajoute, avec une douceur inattendue dans la voix, qu'après ton arrestation c'est à lui que notre villa Bérénice a été affectée. Notre entretien n'a pas duré vingt minutes, mais j'aime à penser que c'est cet homme qui a vécu chez nous, pas un autre.
La maison était vide, répond-il à ma question. Tout l'ameublement, en particulier la bibliothèque dont les ouvrages me manquent tellement aujourd'hui, tout avait été enlevé avant son arrivée par le Service des biens saisis. Seul restait, au milieu du salon, le canapé ouvert sur lequel dormaient des gendarmes. — Savez-vous que votre chien est revenu un jour, malade, à bout de forces ? Je l'ai porté au Service vétérinaire, mais il n'y avait plus rien à faire. Il était simplement revenu mourir chez ses maîtres.
C'est idiot : je viens de parler bravement à ce militaire de la tragédie de mon mari et voilà qu'à l'entendre raconter la fin de mon chien les larmes m'aveuglent! Ce même Cosmos s'en allait de plus en plus souvent chez nos voisins, Adama et Mamadou. S'il revenait chez nous, c'était pour se mettre à creuser la terre dans la cour. Il enfouissait son museau dans le trou et gémissait, gémissait inlassablement. La famille avait tiré les pires conclusions de cet étrange comportement qui précéda d'ailleurs de peu l'arrestation du voisin lui-même.
Il me revient maintenant l'histoire du chaton noir que tu avais rapporté un jour à la maison parce qu'un marabout t'avait conseillé d'en faire le sacrifice. Après ton arrestation, j'ai appris que c'est l'un des sacrifices recommandés pour conjurer un grand danger qui vous menace directement. Le savaistu? Peut-être me l'as-tu caché pour ne pas m'effrayer? Tu cherchais toujours tellement à me protéger. Le petit chat était adorable et, au bout de huit jours, il s'était follement attaché à moi.
Nous venions d'emménager à Bérénice après notre expulsion sans préavis de la villa Hermès : Sékou Touré s'était avisé un matin que cette maison était décidément trop près de sa résidence et que la laisser habiter par des personnes autres que des militaires lui faisait courir un risque inutile. Pour transformer tout le quartier de la Présidence en camp retranché, il avait fait aussitôt vider les lieux par ses gens d'armes. Malgré notre décision récente de quitter le pays, je continuais ostensiblement la décoration de la nouvelle maison. Ce jour-là, j'avais fini de coudre les tentures que j'avais bien du mal à suspendre, faute d'escabeau. Je te demandai de m'aider, ce que tu fis en grimpant pieds nus sur une grande cantine posée debout sur son petit côté et que je tenais fermement pour t'empêcher de tomber. Une fois le dernier rideau accroché, tu redescendis en basculant de tout ton poids vers l'arrière, sans regarder. Tu poussas alors un cri étrange, venu du fond des entrailles, et quand tu soulevas ton pied droit, le petit chat fit un énorme bond spasmodique, la tête complètement écrabouillée. L'énergie déclenchée chez cet animal était telle que ses bonds le menaient de plus en plus haut. Il se cognait partout, retombait, remontait encore et toujours. C'était un spectacle insoutenable. Je pleurais d'impuissance et de pitié, je te criais d'arrêter ce chat mais il vous fallut plusieurs minutes de poursuite à deux, avec le boy, avant de réussir à maîtriser la bête déchaînée et décérébrée. Le domestique l'acheva derrière le manguier et l'enterra aussitôt. Peut-être à l'endroit même où Cosmos viendra gémir après mon départ? Deux jours durant, nous n'avons pas pu nous regarder tellement nous lisions l'horreur dans les yeux de l'autre. Toi, tu sentais encore la tête du petit animal se broyer sous ton talon nu. Inquiète pour notre projet de départ, je te rappelai à plusieurs reprises dans les semaines qui suivirent qu'il faudrait peut-être chercher un autre chaton pour le sacrifice, mais tu répondais que c'était inutile, cette mort inattendue constituant sans doute le sacrifice requis.
Deux mois seulement avant ton arrestation, le boy trouva mort sur le carrelage le perroquet de Yasmine, que nous avions baptisé « Allons-y » parce qu'on nous en avait fait cadeau le jour où nous avions décidé de quitter la Guinée.
Au reçu de ta lettre me l'annonçant tristement, j'ai senti l'angoisse se lover au creux de ma poitrine. Des signes, nous avions eu tellement de signes, et je savais que tous étaient mauvais.

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