Le Centurion. Paris. 1986. 117 pages
Sonna avait bien envie d'aller au concert du rasta Alpha Blondy, l'idole des jeunes, prévu hier soir au Stade. Enfin une vraie détente, disait-elle. Mais finalement, elle m'accompagna pour dîner chez un ancien détenu et bien lui en prit: les organisateurs n'ont pas annoncé à la foule qu'en raison de la pluie qui menaçait le chanteur préférait se produire au Palais du Peuple. Les jeunes ont vainement attendu l'arrivée de leur vedette du matin 11 heures au soir 23 heures. Ils avaient payé leur place jusqu'à 1 500 sylis (soit le quart du salaire mensuel d'un cadre supérieur) et on ne voulait même pas les rembourser ! Ils étaient 35 000 dans le stade, ils ont tout cassé avant de le quitter. Des porteurs de mitraillettes ont tiré : il y aurait eu sept morts et de nombreux blessés. Les boutiques et les échoppes avoisinant le stade auraient été dévastées par des jeunes qui demandaient si le marchand était pour Conté ou pour Sékou: seuls, les partisans de Sékou n'avaient pas leur boutique saccagée… Vers minuit, l'armée et les chars sont intervenus et le calme a été rétabli. Les jeunes iront le lendemain occuper l'aéroport pour empêcher le départ du rasta qui, trois jours plus tard, donnera un concert gratuit sur l'esplanade du Palais du Peuple devant 50 000 personnes. Les organisateurs seront officiellement sanctionnés.
Parmi les responsables qui ne seront pas inquiétés figure Kader Sangaré, grand financier de l'équipe nationale de football, richissime magnat de la drogue en Guinée et diversement puissant dans divers milieux interlopes de Conakry. Il est le fils de Toumany, « ancien dignitaire du régime défunt », comme on dit ici.
Son oncle aussi est un personnage puissant: N'Faly Sangaré, frère de Toumany et beau-frère de Sékou, ancien gouverneur de la Banque centrale, est le banquier notoire de la famille Touré à l'étranger. Il sait, dit-on, où se cache la fortune du clan et, lorsqu'il fut sur le point de quitter Conakry après les obsèques de Sékou, les Militaires nouvellement maîtres du pouvoir le mirent sous les verrous pour l'interroger à ce sujet. Pas pour longtemps, cependant, car N'Faly a la chance d'être également fonctionnaire du Fonds monétaire international. Avec l'appui de la Banque mondiale et des Nations unies, le FMI fera de sa libération un préalable aux négociations avec les dirigeants nécessiteux de Conakry. Or, la dette extérieure atteint 1,6 milliard de dollars et l'aval du FMI est indispensable à la Guinée si elle veut que s'ouvrent pour elle les portes du système bancaire international. N'Faly Sangaré bénéficiera d'un non-lieu de fait, l'appartenance à la famille de Sékou Touré, il est vrai, ne constituant pas en soi un délit.
A leur tour, Kader et N'Faly auraient, dit-on, puissamment oeuvré à la libération de leur père et frère, Toumany, arrêté avec les compagnons de Sékou Touré le 3 avril 1984. Une libération qu'ils auraient d'ailleurs achetée fort cher aux Militaires. La liberté par l'argent en somme. Et c'est parce que Toumany est libre depuis le 15 mai 1985 qu'aujourd'hui, 24 juin, Sonna et moi pouvons nous entretenir « librement » avec lui. Pourtant, s'il nous reçoit, c'est parce que le ministre des Affaires étrangères l'en a prié avec hauteur. Il nous reçoit en pyjama, à l'heure de la sieste, et sa femme, accueillante comme un buisson d'orties, manquera aux règles de la courtoisie la plus élémentaire pour une Africaine en ne nous accompagnant pas au salon: installez-vous là-bas! dira-t-elle sans bouger de la véranda.
Toumany est un petit homme d'une soixantaine d'années, bien conservé, le teint frais et l'oeil perçant. Il commence, faussement décontracté, par me dire qu'il connaissait bien mon mari, qu'il était son ami! J'éclate de rire. Il le prend mal :
— Ah! mais nous ne nous fréquentions pas, c'est évident: vous savez combien c'était difficile à l'époque de Sékou Touré.
— Effectivement, monsieur, mon mari ne POUVAIT pas vous fréquenter, il était impossible que vous soyez amis! Mais vous allez me dire comment vous avez été amené à vous occuper de lui à Kankan, après son arrestation.
Il s'étonne: il n'a été informé de l'arrestation de Djibril qu'en sa qualité de membre du Bureau politique national. On l'a mis au courant de la tentative de fuite de ce cadre mais ensuite, il ne s'est plus occupé de l'affaire et, du reste :
— Son sort ne m'intéressait absolument pas! dit-il d'un ton définitif.
— Et il était votre ami, avez-vous dit!
Il ne relève pas, mais précise, la bouche pincée, que c'est tout récemment qu'il a de nouveau entendu parler de l'affaire Djibril : lorsqu'il était lui-même prisonnier politique à Kindia, incarcéré par les Militaires. Il a eu à s'entretenir de l'affaire avec Siaka Touré et le Dr Barry, que la Commission d'enquête venait d'interroger à ce sujet. Vous savez, dit-il, quand la personne interrogée revient dans la cellule, les codétenus veulent savoir ce qui lui a été demandé et ce qu'elle a répondu! Mais lui, Toumany, n'a jamais été
interrogé par la Commission sur cette affaire, se récrie-t-il vertueusement, comme si c'était là une preuve de son innocence alors que c'est tout simplement la Commission qui n'a pas fait son travail…
— Et alors, qu'avez-vous appris sur cette affaire à Kindia?
Le Dr Barry lui a raconté comment le sous-comité révolutionnaire de Beyla a interrogé Djibril. Cet organe, dit Toumany, se composait obligatoirement du gouverneur, du secrétaire fédéral et du chef de la Sûreté. Le Dr Barry, président du sous-comité, a donné ordre de transférer le prisonnier à Boiro.
— Et pourtant, Djibril a été envoyé à Kankan devant le Comité révolutionnaire. Le Dr Barry a dû vous le dire !
Toumany se trouble un peu et s'excuse :
— Vous savez, depuis ma détention, je mélange un peu les choses. Je n'ai pas retrouvé mon équilibre…
— Votre détention n'a cependant été ni très longue ni très dure, monsieur Sangaré! Vous n'avez pas souffert, vous !
— Oh ! madame, la souffrance est chose relative et…
Sonna n'en peut plus de tant d'hypocrisie:
— Et, à votre avis, pourquoi le Dr Barry a-t-il envoyé mon père devant le Comité révolutionnaire de Kankan ?
— Il est impossible que Beyla l'ait envoyé à Kankan! Beyla dépendait, politiquement et administrativement, de N'Zérékoré, du ministre Kouramoudou. Kankan n'avait donc rien à voir dans l'affaire. Je vous dis que le Dr Barry a donné un ordre de transfert pour Boiro et certainement, l'escorte qu'il a désignée est venue lui rendre compte de sa mission. Si elle a désobéi à l'ordre, c'est qu'elle avait reçu un ordre supérieur à celui du Dr Barry.
— A votre avis, quel chemin a suivi l'escorte?
— Comme il n'y avait pas d'aéroport à Beyla, c'est par la route que votre mari a été convoyé d'abord. Sur Kankan sans doute, pour y prendre l'avion, car il y avait à l'époque un vol quotidien sur Conakry. Il se peut aussi qu'il ait été convoyé par avion depuis N'Zérékoré, mais les vols sur Conakry n'y étaient pas quotidiens.
A la question fondamentale: « Pourquoi le Comité révolutionnaire de Kankan a-t-il intercepté le prisonnier pour un nouvel interrogatoire, tortures à la clé? » Toumany se lance dans un verbiage tel qu'il nous égare. Sonna le coupe à deux reprises dans sa rhétorique. Il s'énerve :
— Ah ! mademoiselle, veuillez me laisser parler! Je donne les explications nécessaires à Madame, parce quelle a de la peine et qu'elle est venue de loin chercher ces renseignements, alors je vous prie d'écouter sans m'interrompre !
Cette fois, je sens les griffes me pousser :
— Ah! monsieur, pardon! Ma fille est venue de loin, elle aussi, et il s'agit de son père : elle a donc la même peine que moi !
— Oh! elle est guinéenne, elle, ce n'est pas la même chose !
Que sous-entendait- il? Que les Guinéens sont faits pour souffrir ou que les Européennes sont des femmelettes qu'un rien chagrine? Sonna est verte de colère. Elle revient néanmoins à ce qui nous préoccupe:
— Le Dr Barry a dû être inquiété si le prisonnier n'a pas été transféré là où il devait l'être?
— Non, dit Toumany fermement, le Dr Barry n'a PAS été inquiété.
Cet homme aux petits yeux cruels SAIT ce que tu es devenu, Djibril, nous en avons toutes deux l'intime conviction. Mon Dieu! Que faudrait-il pour le faire parler? De l'argent, il en a déjà beaucoup et nous n'en aurions pas assez pour lui! Nous sommes là, dépourvues de moyens de pression sur celui qui sait et qui ne veut rien dire. Si, Sonna en trouve un :
— Vous savez, ma mère écrit des livres et elle ne manquera pas de raconter ce que vous avez dit et ce que vous N'AVEZ PAS DIT!
Alors, Toumany perd son sang-froid:
— On peut écrire n'importe quoi! Rien de plus facile que d'écrire des mensonges, c'est facile, facile, bégaie-t-il.
— Il n'y a aucun mensonge dans son « Grain de sable » et…
A mon tour de couper :
— Et Siaka Touré? Que vous a-t-il dit de l'affaire?
Lorsque Toumany s'est entretenu du cas de Djibril avec Siaka, celui-ci a répété ce qu'il a déclaré au commandant Sow 1, à savoir qu'il n'avait jamais réceptionné le prisonnier à Conakry et qu'Émile Cissé l'avait intercepté à Kankan « pour en faire ce qu'il voulait ». Grossier mensonge, monsieur, puisque Cissé était mort avant l'arrestation de mon mari : pourquoi Siaka veut-il cacher le sort réservé à Djibril? Toumany hésite, dit qu'il ne sait pas et que Siaka, de toute manière, est soumis à tellement d'interrogatoires par la Commission d'enquête « qu'il en perd la tête ». Toumany l'a même cru à un moment « au bord de la folie »!
— Et vous voudriez peut-être que je le plaigne, après tous ses crimes!
Sonna émet l'hypothèse que Siaka a pu acheter les membres de la Commission d'enquête. Toumany répond que ce n'est pas possible, du moins pour le commandant Sow, mais que « Siaka se sent perdu, c'est sûr ».
— Non, monsieur. Siaka a déjà sauvé sa tête puisque les Militaires ont annoncé qu'il n'y aurait pas de peine de mort 2. Et il pourrait parfaitement être libéré si le Gouvernement actuel était renversé.
Je rêve ou est-ce un mince sourire que je vois s'esquisser sur les lèvres de Toumany? Incroyable, cet homme saurait donc sourire? Il ajoute avec une conviction inattendue:
— C'est évident, si c'est le destin de Siaka d'être libéré, il sera libéré : on ne peut pas aller contre le destin. Le Coran dit d'ailleurs…
Sonna ne veut pas savoir ce que dit le Coran et allègue que, si Siaka ment, c'est peut-être parce que l'exécution de Djibril est particulièrement inavouable. Notre interlocuteur hausse le sourcil : je demande en frissonnant s'il ne s'agirait pas en l'occurrence d'un sacrifice humain. Cette fois l'ancien dignitaire ne se contient plus. Il crie très fort que la Guinée est maintenant musulmane et chrétienne et que ces choses-là, fétichisme et consorts, c'est après la mort de Sékou Touré que lui-même a appris leur existence. Et que certainement, les témoins qui nous en parlent maintenant ouvrent la bouche depuis la mort de l'autre !
— Non, monsieur. En France, nous savions déjà depuis plusieurs années que Sékou et ses COLLABORATEURS se livraient à des sacrifices humains!
Toumany s'agite sur le canapé, prend Dieu à témoin, cite le Coran avec tant de hargne que sa femme vient voir ce qui le met dans cet état. Il l'apostrophe:
— Apporte-moi mes cigarettes et mon briquet !
— Tu sais bien qu'il n'y a plus de gaz et qu'on doit le faire recharger. Voici des allumettes.
Il essaiera vainement d'allumer une cigarette : il grattera nerveusement six brins, pas un de moins, avant de lancer la cigarette sur la table d'un air excédé. Sonna profite de sa tension extrême :
— Y avait-il un marabout de service auprès du Comité révolutionnaire de Kankan, susceptible de prescrire ce genre d'exécution pour mon père?
Toumany en bégaie de colère:
— Il n'aurait pu s'agir que de féticheurs, forcément, puisque les marabouts sont des musulmans, des croyants !
— Pourtant, il y avait bien un marabout du nom de Fodé, assis dans la cabine de torture au camp Boiro ? Il se disait inspiré par Dieu pour désigner les coupables.
— Je le connais, dit Toumany. C'est Fodé Gbéléma, un charlatan, un escroc. Je le connais personnellement. Mais on a fini par l'expulser de Conakry et il est revenu à Kankan.
— Où il a continué son office auprès du Comité révolutionnaire de Kankan?
Toumany répond seulement qu'il a été assigné à résidence dans son village près de Kankan.
— Enfin, remarque Sonna, si ce Fodé a pu travailler à Boiro, il est possible qu'il ait eu des collègues dans d'autres camps.
Toumany en convient, mais ne peut pas se prononcer puisqu'il ne SAIT pas ce qui se passait dans les camps, ajoute-t-il avec hargne.
— Et à votre avis, pourquoi le commandant Sow, Faciné Touré et bien d'autres nous ont-ils recommandé de venir vous voir, persuadés que vous nous diriez ce que vous savez sur mon mari?
— Euh, je ne vois pas pourquoi, non. Peut-être parce que je suis connu comme ayant contesté en son temps le régime de Sékou Touré et aussi très au courant de ce qui s'y passait.
Je me lève avant qu'il ne nous conte la nouvelle légende de Toumany, premier homme à résister à l'ignoble Sékou! Nous prenons congé en précisant qu'étant persévérantes nous trouverons la clé de l'énigme.
— J'en serais très heureux et cela m'aidera peut-être à découvrir des choses qui me sont restées cachées. Cela me ferait plaisir, vraiment, ajoute-t-il d'un ton mondain.
— Je ne crois pas, monsieur. Cela ne fera pas plaisir à tout le monde que la vérité éclate à propos de mon mari.
Notes
1. Fac-similé du rapport du 15 avril 1985 à la commission nationale d'enquête.
2. Ces déclarations du début du régime militaire semblent réduites à néant par les exécutions secrètes qui auraient eu lieu en juillet 1985. (Voir Jeune Afrique, 2 octobre 1985, pp. 32-33.)
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