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Mémorial Camp Boiro


Alpha Abdoulaye Diallo ‘Portos’
La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré

Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.


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Le « complot peuhl » : arrestation et assassinat de Diallo Telli et de ses compagnons

Une petite voix fluette, à l'accent peuhl fortement marqué, nous parvient d'une cellule du bâtiment Cinq :
— « Sèfou yo, Sèfou yo, midho weela… Sèfou Yo 1. »
Nous sommes surpris! Amènerait-on dans ces lieux des fillettes aussi ? Je crois à une illusion auditive. Ce n'est pas possible. Les femmes qui sont au bloc sont glacées d'émotion et elles, si sensibles, elles, mères de plusieurs enfants, ne peuvent retenir leurs larmes. Hélas ! Il faut se rendre à l'évidence! Ce n'est pas une illusion mais bien la triste réalité qui, à Boiro, dépasse toujours la fiction.
Cette voix, c'est celle d'un jeune Peuhl de douze ans, Diallo Lamarana, à qui, pour les besoins de la cause, on fera dire qu'il en a quatorze.
Presque à la même époque, en ce mois d'avril 1976, Rachid Abouchacra — déjà entamé dans sa santé, il boite et porte sur la tête, au-dessus de l'oreille gauche, une excroissance apparue depuis — me retrouve en toute hâte dans la cellule et à bout de souffle me déclare :
— « Mon frère, mon frère ! J'ai pu voir le nouveau : c'est un jeune Peuhl, grand, beau, au teint clair, on dirait même un métis… »
C'était Amadou Oury Diallo. C'est le démarrage du « complot peuhl », avec comme corollaire la tragédie de Diallo Telli
Le « complot peuhl » est une phase du complot permanent ourdi par Sékou Touré contre le peuple de Guinée et postulant une guerre tribale sans merci. Escamotant l'histoire à son habitude, il a voulu faire croire que l'ethnie peuhle est l'adversaire irréductible de l'unité nationale. Cependant, non seulement Barry Diawadou et Barry III ont, avant lui, préconisé le non au référendum constitutionnel de 1958, mais sans eux, l'indépendance n'aurait pas été possible. De plus, dans un mouvement de naïf enthousiasme politique et patriotique, ils ont sacrifié à l'autel de l'unité nationale leurs partis politiques, leurs militants, les chances de la démocratie en Guinée et aussi leurs vies, obligeant les cadres peulhs à condamner dans des déclarations publiques, leur propre ethnie. Sékou Touré dont pas même le père n'est né en Guinée, contestera aux Peuhls établis sur cette terre depuis [plus de] trois siècles, la qualité de Guinéens. Il appellera en conférence publique à la guerre raciale totale contre le Peulh, pour résoudre ce qu'il a appelé la « question peuhle ». On ne peut que penser à Hitler et à sa question juive. Son frère IsmaŽl Touré renchérira : « Pour résoudre le problème peuhl il n'y a que les armes. »
Ce scénario 3 — le « complot peuhl » — qui avait eu des conséquences funestes avant l'indépendance, au cours d'émeutes sanglantes, sera un échec pour le régime de Sékou Touré, en 1976, malgré l'odieux assassinat de Diallo Telli et de ses compagnons. C'est qu'entre-temps, le souffle sanglant de la révolution avait passé sur le peuple, l'amenant à prendre conscience de certaines réalités.
On traite Lamarana comme un gamin de son âge. On lui offre des bonbons, du chewing-gum, des galettes et un peu d'argent avec ordre au chef de poste de lui acheter ce qu'il voudra. Et là, dans la cour entre les bâtiments 3 et 5, on lui fait répéter « son » texte et on le fait monter sur l'arbre au pied duquel, quelques années auparavant, on nous avait photographiés : on lui remet un pistolet vide et on le photographie. Dans la version officielle que Sékou Touré en donne, l'arbre est situé devant l'Institut polytechnique et le pistolet est une arme qui lui aurait été remise par Diallo Telli. Les gardes eux-mêmes ironisent : « Il faut vraiment que nos chefs soient devenus fous pour qu'ils fassent de telles choses… »
De son côté, Amadou Oury passe à la cabine. Il commence à déposer. Les renseignements qui nous parviennent sont confus, imprécis. Il aurait dénoncé tous les hauts cadres membres du B.P.N. du gouvernement. Même le nom d'Ismaël circule avec quelque satisfaction (quelle illusion !). Le nom de Telli revient souvent avec ceux de NFamara KeÔta, Barry Alpha Oumar, Diallo Abdoulaye, Baldé Diawo, Barry Alpha Bakar, Mouctar Diallo, Dramé Alioune
Bientôt on isole Barry Boubacar 4, ami d'enfance de Telli, et on lui demande de « dénoncer » ce dernier. C'est la meilleure indication que le dossier est vide, que les autorités s'essoufflent avec la cascade de complots. En même temps, cela nous prouve encore qu'avec elles, nous n'aurons jamais de répit. Nous étions tous fortement entamés, épuisés. Aucun de nous n'était plus en mesure de résister ni aux tortures ni à la diète.
Depuis quelque temps, une certaine accalmie règne. La commission travaille et nous apprenons qu'elle est dirigée par Moussa Diakité et Siaka Touré et non par Ismaël. Nos informations tournent en rond. Puis, dans la nuit du 24 juillet 1976, le bloc reçoit un nouveau pensionnaire : on l'a aperçu de dos. Il porte une tenue « trois poches » claire. Il faudra attendre le matin pour savoir qu'il s'agit de Diallo Telli.
Les choses vont être menées tambour battant avec lui. Quelques jours de diète et, bientôt, commence son interrogatoire ponctué évidemment de séances à la cabine technique pour le convaincre plus rapidement de son appartenance à un « complot peuhl » dirigé contre Sékou Touré et son gouvernement.
Que faire pour l'aider dans cette difficile et douloureuse épreuve ? La discipline est redevenue draconienne. Par garde interposé et à mes risques, je l'encouragerai à ne pas céder. De toute façon, avec ou sans déposition, il est condamné : il s'est condamné lui-même, le jour où il a décidé de rejoindre la Guinée. Je suis sceptique quant à sa capacité de résistance. D'expérience, je sais qu'il est extrêmement difficile de résister à la torture ! Il le dira lui-même :
— « Je ne suis qu'un intellectuel, et nous autres intellectuels, nous ne sommes pas préparés à ce genre d'exercice… »
Le 31 juillet, il a cédé. Il n'a pas pu résister. En « sur-prime », Sékou Touré a ajouté de sa main, quelque part dans sa déposition, quelques petits mots apparemment inoffensifs mais pernicieux et destinés à lui aliéner définitivement la sympathie des autres ethnies guinéennes : « … le cas particulier du Fouta… » Seront arrêtés à la même époque Dramé Alioune, plusieurs fois ministre depuis la Loi-cadre Gaston Defferre; Dr Alpha Oumar Barry, membre du B.P.N., ministre du domaine des Echanges, ami d'enfance de Telli et neveu de Dramé Alioune. C'est à l'hôpital Donka où il était hospitalisé qu'on l'arrêtera et c'est de là qu'on l'amènera au camp Boiro où il tentera de se suicider. On le sauvera in extremis, on l'hospitalisera de nouveau à Donka et on le ramènera au bloc, à la cellule 49. Le président lui fera des « reproches amicaux » pour avoir tenté de se suicider : ne lui faisait-il donc pas confiance ? Il lui enverra des notes — tout comme à Telli et Dramé —, des cigarettes aussi.
Il fallait coûte que coûte le mettre en confiance : il ne devait mourir ni de mort naturelle ni d'une mort qu'il aurait choisie lui-même. Il devait mourir d'une mort choisie par le responsable suprême de la révolution et dans les conditions arrêtées d'avance par lui.
D'autres arrestations auront encore lieu, toujours de nuit :

Nous aurons du mal à savoir, au début, qui est réellement là, sauf en ce qui concerne Dramé, dont un de nos compagnons avait reconnu la voix, au cours d'une brève conversation qu'il avait eue, en malinké, avec les hommes de garde, au moment où ceux-ci lui demandaient d'entrer dans la cellule 63
— « Entre… dit l'un des gardes.
— Où? Ici ? répond Dramé, surpris et qui jette un coup d'œil dans la cellule.
— Oui…
— Ce n'est pas possible! Vous ne me connaissez pas… Vous ne savez pas que je suis ministre, membre du gouvernement…
— Ah! kè dôn… (Ah ! dis ! entre ! … ) »
Dramé hésite un instant. On le bouscule violemment dans la cellule. Les pênes des verrous glissent dans leurs gâches. Le cadenas se referme. Une nouvelle victime dans le traquenard… Le matin nous étions tous au courant de cet incident qui n'est pas rare à Boiro.
La commission est présidée par Moussa Diakité et comprend outre Siaka Touré, de nouveaux membres qui brillent par leur zèle effréné et leur bêtise :

La commission convaincra les « Non-Peuhls » qu'ils n'avaient été arrêtés que « pour la figuration, car il aurait été mal vu que l'on n'arrêtât que des Peuhls, que l'on ne leur en voulait pas et qu'ils seraient bientôt libérés ». Les malheureux en seront tellement convaincus qu'ils s'attendront, chaque nuit, à être libérés. Ils passeront tout de même au Camp Boiro près de deux ans et demi pour les uns, quatre ans pour le dernier quand ils ne seront pas purement et simplement assassinés, comme le capitaine Lamine Kouyaté.
La commission a suspendu ses travaux. L'accalmie semble revenue. Je m'attends tous les jours à l'exécution de Telli et de ses compagnons. C'est la logique des lieux ! Je me sens démoralisé à cette perspective. Moi qui me croyais pourtant indifférent à la mort, complètement déshumanisé, depuis plus de cinq ans que je vois mourir tant des miens, compagnons d'une marche pénible et douloureuse, d'une misère indicible, totale, matérielle et morale, je suis remué rien qu'à l'idée de ce nouveau crime. Décidément je suis une nature trop faible, trop sensible, je n'y peux rien !
Mais le temps passe. Août, septembre ! Rien. J'essaie de me convaincre qu' « ils » ont renoncé à ce nouveau sacrifice. Peut-être, se sentent-ils las de tous ces crimes! Mais je ne peux m'empêcher de me poser, encore et toujours la même question : « Comment le régime que je connais peut-il arrêter et libérer un homme aussi prestigieux que Telli ? »
Nous apprenons que des manifestations, des campagnes de presse ont eu lieu, notamment au Sénégal, en Côte-d'Ivoire en faveur de Telli. Peut-être, le régime a-t-il reculé devant l'ampleur de ces manifestations, de ces campagnes ? Et pourtant je sais que son chef ne recule jamais devant rien, si ce n'est… la peur. Et même dans ce cas, il cherche toujours la fuite en avant !
Le temps passe encore ! Octobre ! Et toujours rien ! Je suis de moins en moins pessimiste et même, je commence à être optimiste… Mais… mais… Nous constatons la relève de tous les gardes peuhls. Ils sont remplacés, l'un après l'autre… et le dernier quitte le bloc le 26 octobre 1976 ! Ma conclusion est rapide, catégorique : on veut jouer « un tour » aux détenus politiques peuhls dans leur ensemble ! Je ne peux y échapper. Que je sois encore en vie me surprend ! Je m'en ouvre à certains de mes amis de captivité en qui j'ai une confiance particulière. Ils essaient de me rassurer. Ce n'est pourtant pas ce que je recherche.
Je leur confie des messages verbaux à l'intention de mon père, de mon épouse et de mes frères. Mon père était déjà mort et je ne le savais pas, certains de mes amis qui en seront informés n'oseront jamais m'en parler. Ils connaissaient, tous, les sentiments qui me liaient à lui. A quoi bon m'affliger encore de cette nouvelle épreuve ?
Et je me prépare moralement à faire face à mon destin. Je crains de ne pas faire preuve, à l'instant suprême, de ce courage d'homme que mon père me recommandait ! Mais il ne se passe rien d'exceptionnel. De temps en temps, j'aperçois Telli, Dramé, Alpha Oumar. De loin, je leur adresse un geste d'encouragement. L'année soixante-seize arrive à son terme. Si rien ne permet d'être optimiste, rien, non plus, ne permet d'être pessimiste. Je me fais, petit à petit, à l'idée que le groupe Telli a échappé à la diète noire. Je pense qu'on les abandonnera, ici, comme nous, jusqu'à ce que tous, l'un après l'autre, ils s'épuisent et rendent l'âme…

Samedi 12 février 1977, 17 heures

Yaora Ibrahima a déjà lancé son appel qui fait partie du rituel de Boiro :
— « Jardin-Porcherie », c'est l'appel des corvées affectées au jardin et à la porcherie, lancé deux fois par jour, à sept heures et à dix-sept heures. Les corvées vaquent à leurs tâches : je n'en fais pas encore officiellement partie mais, avec la complicité de la sentinelle (elle fait semblant de ne pas me voir), j'ai réussi à me glisser dans leurs rangs. Nous arrosons les plants de salade, nous montons de nouvelles buttes. A la porcherie aussi, le travail bat son plein : nettoyage des boxes, préparation de la nourriture des bêtes…
Puis, brusquement, nous entendons hurler :
— Barrage ! Barrage ! Barrage ! »
« Barrage », c'est le signal qui annonce que tous les prisonniers doivent regagner immédiatement leurs cellules et que toutes les cellules doivent être immédiatement fermées. Ce terme est apparu dans le langage de Boiro vers le milieu de l'année 1974, à la création du jardin et de la porcherie 5. Il annonce aussi qu'il se passe quelque chose d' « anormal » (non ! tout est anormal ici), quelque chose d'inhabituel.
Instantanément donc, ce samedi-là, au cri de « barrage ! », nous abandonnons tout sur place et nous nous mettons à courir en direction de nos cellules. En quelques minutes, elles sont toutes hermétiquement fermées. Un silence profond règne sur le bloc, comme aux pires moments…
Déjà nos guetteurs sont en place dans les cellules du bâtiment 3, juste devant le bâtiment métallique 5 d'où on peut apercevoir aussi le poste de garde et l'infirmerie. Nous retenons notre respiration, nous sommes accrochés aux lèvres du guetteur qui chuchote : « C'est l'adjudant-chef Fofana… Il a un papier en main. Il lit. Les hommes de garde sont autour de lui. On ouvre des cellules, la 49, la 53, la 54, la 60 et la 62… 6. On en sort les affaires, les cartons, les pots de chambre etc. on les referme… »
L'opération n'a pas duré une demi-heure ! Mais nous ne savons pas encore s'il s'agit d'une diète noire. Je n'ose l'envisager : je me convaincs qu'il s'agit d'une diète simple. Le chef de l'Etat n'est certainement pas satisfait des dépositions. Il veut les faire compléter par les intéressés et les fait donc mettre à la diète. Ce raisonnement est bien léger ! Je m'en rends compte mais il me satisfait, car je tiens à ce qu'il me satisfasse!

Mercredi 16 février 1977

Quatre jours après cet événement, le mercredi 16 février 1977, un de nos compagnons, Diarra, membre de la corvée générale, s'arrange pour me déposer, en cachette, les petites affaires de mon cousin Alpha Amadou, plus connu sous le nom d'Alpha Huissier : son alliance, les photos de ses filles et de sa femme, et un petit livre d'espagnol pour débutants. Il était marié à une Espagnole qui avait été expulsée au lendemain de son arrestation, en 1971, dans des conditions dramatiques : on lui avait retiré ses deux fillettes 7. Elle tenta par deux fois de se suicider, fit une grave dépression nerveuse qui faillit lui coûter la raison. Par la suite, elle récupérera ses fillettes 8 et pourra même envoyer des colis à son mari.
Je suis surpris en recevant ses affaires. Je demande à Diarra
— « Pourquoi Alpha m'envoie-t-il ses affaires?
— Je ne sais pas. Il m'a seulement dit de te les remettre… Mais je dois te dire qu'il ne se sent pas très bien… »
Je savais Alpha malade. Il dépérissait à vue d'oeil. Nous le voyions « partir », comme nous avions vu partir nombre de nos compagnons de jour en jour, presque d'heure en heure. Tout de même, je ne pensais pas qu'il avait atteint le point où il devait confier ses affaires. C'était pour moi une sorte d'adieu. Il me fallait, coûte que coûte, le voir.
J'attends l'ouverture de l'après-midi et l'appel de la corvée pour, dans la confusion, m'introduire dans sa cellule, la 9. Il est là, couché sur son lit où les cartons de sucre vides avaient remplacé, depuis longtemps, le matelas. Il en était ainsi pour nous tous : les matelas de mousse, en effet, s'étaient effrités au point qu'il n'en restait plus que la toile dont nous réussissions à faire culotte et chemisette, car le « touchement » 9 s'était raréfié au point que nous étions tous en haillons ! Nous cherchions alors auprès de l'adjudant-chef Fofana, l'ordinaire du bloc, toujours par gardes interposés, car il était très difficile de le rencontrer, les premières années, des cartons vides qui avaient servi d'emballage au sucre, au savon, aux tomates en boîtes, et nous les étendions sur le lit en guise de matelas.
Entouré de ses trois compagnons 10 au dévouement fraternel sans limites, Alpha était au plus mal. Il ne reconnaissait plus personne. Et, pourtant, dès que j'entre dans sa cellule, il me reconnaît :
— Toss 11, dit-il clairement.
— Oui, Alpha, comment vas-tu?
— Mal, Toss, mal… »
Ses trois amis, visiblement satisfaits qu'il m'ait reconnu, interviennent :
— « Non, Alpha, ça va bien, maintenant. Tu vois que tu as même reconnu Toss…
— Ah ! Toss, reprend Alpha, j'ai mal, j'ai vraiment mal… »
Et, malgré le calmant que Kandia, qui s'occupait de l'infirmerie, lui avait administré, Alpha avait mal. Il poursuit, de façon entrecoupée :
— « Tu as reçu les affaires que je t'ai envoyées…
— Oui, rassure-toi, elles sont en de bonnes mains.
— Tu diras à ma femme, à mes filles… Tu leur raconteras… tout… »
Il est essoufflé. Il fait un effort surhumain pour continuer :
— « … Que je suis innocent… Que je les aime…
— Oui, Alpha, je leur dirai tout … Mais ne t'en fais pas… C'est toi-même qui leur expliqueras tout … tu verras…
— J'ai vraiment… mal… Toss… mal…
— Ça va passer, tu verras… »
Nous parlons en pular 8, maintenant
— « Non, ce mal-là ne peut pas passer… », souffle Alpha, entre deux halètements.
— « Si… Si… ça va passer… »
J'essaie, je crois, de me rassurer moi-même, car je suis complètement troublé, désorienté… Un des compagnons d'Alpha me fait signe de toucher ses membres inférieurs : ils sont déjà froids. C'est la fin ! Je le sens. Instinctivement j'implore le secours du Tout-Puissant pour Alpha : je récite la Fatiha 12 et j'attaque aussitôt la Yacine 13. Alpha a sombré dans le coma. C'est irréversible ! C'est fini.
J'ai mal, terriblement mal ! Je me faufile hors de la cellule, et glisse vers le jardin…
Fait unique : le chef de poste, un nouveau, accepte qu'on fasse la toilette mortuaire d'Alpha, telle que prescrite par la tradition islamique, et il autorise même deux de nos compagnons à prier sur lui. Bientôt le vrombissement d'un moteur. On ouvre le grand portail du bloc. L'ambulance est là. C'est le voyage sans retour.
Adieu Alpha !
Le même jour, intervient une modification dans la situation du groupe Telli. L'adjudant-chef Fofana arrive porteur de nouvelles instructions et fait interrompre la diète de Sy Savané Souleymane remplacé aussitôt, et en quelque sorte, par Alioune Dramé. Dramé n'avait jamais été très optimiste, bien au contraire. Il avait très mauvais moral. Il connaissait bien Sékou Touré pour avoir été, longtemps, l'un de ses plus proches collaborateurs, déjà sous la Loi-cadre Gaston Defferre. Je me souvenais encore d'un conseil qu'il m'avait donné, alors que j'étais tout nouveau dans le cercle des collaborateurs de Sékou Touré :
— « Ici, il faut te méfier de tout le monde, et d'abord du président lui-même. Il a un cœur très dur. Il est cruel et capable de choses ignobles, mais les gens ne le savent pas, car il sait se camoufler. En tout cas, moi, j'ai une peur bleue de lui… »
Je n'avais pas attaché une importance particulière à ce conseil et lui, non plus, n'avait pas tiré toutes les conséquences logiques de sa constatation. Et, aujourd'hui, nous étions pris, tous les deux, dans la trame du jeu machiavélique et sanguinaire du président guinéen.
Alors que ses compagnons étaient déjà à la diète noire, j'avais eu l'occasion d'entrapercevoir Dramé, debout sur le seuil de sa porte entrebâillée. Le pouce pointé en l'air, je lui avais fait un signe d'encouragement ponctué d'un sourire. Il m'avait répondu, le visage contracté, en hochant la tête, de droite à gauche, et, d'un geste des deux mains, il m'avait fait comprendre que c'était fini.
A l'un de nos compagnons de corvée à qui nous avions demandé de l'approcher pour l'encourager, il avait déclaré que c'était fini pour ses amis et pour lui. Il ajoutait qu'« ils » s'étaient trompés, que c'est lui qui devait être mis à la diète et non pas Savané. Terrible prémonition ! Il ne sera pas très surpris lorsque l'adjudant-chef Fofana viendra transmettre l'ordre de le mettre à la diète, et qu'on sortira de sa cellule ses petites affaires, pour la fermer au cadenas.

Pensées vagabondes

Les jours s'écoulent dans la léthargie monotone du bloc. Nos compagnons de misère sont là qui se meurent et nous ne pouvons rien pour eux, pris nous aussi dans un piège sans issue. De plus en plus, je me convaincs qu'il s'agit bien de les assassiner.
Huit jours déjà qu'ils sont à la diète! Ils ne tiendront pas bien longtemps, affaiblis qu'ils étaient par sept mois de présence au bloc ! Je n'arrive pas à dormir. Mes pensées vagabondent. Je n'arrive pas à comprendre ce qui a poussé Telli à regagner ce pays. Il ne pouvait pas ignorer toute la haine que Sékou Touré et son frère Ismaël Touré nourrissaient contre lui.
Il savait que son élection comme secrétaire général de l'O.U.A. leur avait été imposée, entre autres, par les présidents de la République arabe unie, Gamal Abd-el-Nasser et surtout de la République algérienne, Ahmed Ben Bella. Sa réélection au sommet d'Alger, en 1968, sera difficile, malgré les interventions conjuguées en sa faveur de l'empereur Haïlé Sélassié, des présidents William V. S. Tubman du Liberia et Boumediene d'Algérie. Sékou Touré, d'ailleurs absent, n'y était pas favorable. Il s'était fait représenter à ce sommet, par Léon Maka, alors président de l'Assemblée nationale. Pour ma part, je dirigeais la délégation guinéenne au Conseil des ministres : j'avais été élu vice-président chargé de la commission politique à cette douzième session du Conseil. J'assurais aussi la présidence du groupe de l'O.E.R.S. Les instructions que j'avais reçues de Sékou Touré étaient de m'opposer à l'élection de Telli. Je réussis à le convaincre que nous devrions observer une position de neutralité. En 1969, au « complot des militaires » du complot Kaman-Fodéba, le régime avait fait dénoncer un certain nombre de cadres, dont moi-même, qui seront tous arrêtés en 1970-1971 à l'exception de… Telli, simplement parce qu'il n'était pas en Guinée et qu'il assurait le secrétariat de l'O.U.A.
Dans ces conditions, son retour en Guinée équivalait pour nous à une condamnation politique, à une confirmation de notre « participation au complot ». Aux yeux du peuple, il signifiait : Telli est revenu en Guinée malgré l'arrestation de ceux avec lesquels il avait été dénoncé parce que, lui, il est innocent…
Je lui en voulais pour cette faute politique, qu'il était en train de payer de sa vie, hélas! Je ne comprenais pas par quelle naïveté politique extrême il avait pris une telle décision. Je ne comprenais pas et je ne comprends toujours pas. Nous avions appris, certes, que Sékou Touré s'était servi de certains des amis et des parents de Telli, pour le convaincre de revenir en Guinée. Il aurait réuni aussi beaucoup de voyants pour le « travailler ». Tout cela, je l'avais présent à l'esprit mais ne m'aidait guère à mieux comprendre.
Je n'avais qu'une seule certitude : ce retour avait dû se faire contre la volonté de son épouse si charmante, si lucide et si posée. Elle était, en grande partie, la force de Telli. Elle avait dû se battre, essayer de le convaincre, mais n'y avait pas réussi. J'en veux à Telli, et en même temps je le plains sincèrement, du fond du cœur. Mais je plains, encore plus, son épouse Kadidiatou qui supportera, toute sa vie, le plus lourd du poids de cette tragédie !

Samedi 26 février 1977

Le Dr Barry Alpha Oumar, très affaibli au moment de son arrestation et encore davantage après sa tentative de suicide, souffre énormément du manque de cigarettes et surtout d'eau. Diarra Condé 15 de la corvée générale — en passant — l'a entendu se plaindre. Cela le peine et au moment du service de l'eau il s'arrange pour en verser devant la 49. Il espère que l'eau s'infiltrera jusque dans la cellule et pourra être d'une certaine utilité pour le malheureux. C'était sa façon de lui manifester un peu de notre solidarité à tous !
Toutes les nuits, depuis un certain temps, Siaka Touré passe au bloc constater l'état des condamnés pour en faire un compte rendu, fidèle et direct, à Sékou Touré, à qui il dira, cette nuit du 25 février, voyant l'état extrême dans lequel se trouve Alpha Oumar : « Demain, ce sera réglé pour lui. » Et le « responsable suprême » tirera une bouffée de sa cigarette, ses yeux se durciront encore davantage et laisseront percer cette petite lueur vive et fugitive de cruauté que ses intimes connaissent bien.
Oui, ce sera fini ! C'est déjà fini. Nous sommes le 26 février, le chef de poste a téléphoné :
- « Il y a un voyageur. »
On a crié « barrage! ». Toutes les portes se sont refermées. L'ambulance est arrivée. On a enveloppé le corps d'Alpha Oumar Barry, ex-membre du B.P.N., ex-ministre du domaine des Echanges, docteur en médecine —, dans une vieille couverture sale!

Lundi 28 février 1977

A partir de ce moment, les choses se précipitent. Dès qu'on le met à la diète, alors que ses compagnons et les autres prisonniers ne se doutent pas qu'il s'agit d'une diète noire, le capitaine Lamine Kouyaté est pris de frayeur. Lui, il sait… Ancien officier d'ordonnance du chef de l'Etat, il a servi au comité révolutionnaire et a été le collaborateur d'Emile Cissé au camp de Kankan.
Il sait, et il s'attend au pire. Au mois de septembre précédent, il avait gravé dans sa cellule cette phrase que j'y ai découverte trois ans après et que je rapporte telle quelle, sans correction :
« Lamine Kouyaté est mort, fidèle au Peuple, à la Révolution, au Président. Torturé et condamné par Moussa Diakité avec le faux et l'injustice par rancune, haine et grandeur personnelle. Mais Lamine, Dieu, un jour, l'Histoire et le Peuple lui donneront raison et l'honoreront - 10/9/76. »
Lamine a peur. Il a peur, car il savait… et il sait. Quelque temps après sa mise à la diète, il ne peut s'empêcher de taper à la porte. Il tape et tape encore… Fadama accourt aussi vite que le lui permettent ses petites jambes. Il est hors d'haleine et il hurle, tout de même, par à-coups :
— « Ké ! moun lé? i te malouya i kélein pé tiyan! Ni mâ a boloka n'nallah ndi sidi… (Dis donc ! Qu'est-ce qu'il y a ? Tu n'as pas honte. Tu n'es pas seul ici ! Si tu n'arrêtes pas, par Dieu, je vais t'attacher !) »
C'est fini. C'est le silence ! Lamine ne tapera plus. Il sait qu'il va mourir. Il est résigné. Lui, jadis bourreau du régime, en est aujourd'hui la victime, tout comme il y a quatre ans, Emile Cissé, l'autre bourreau, son autre complice. Je veux les condamner, mais je ne peux pas. Je les plains plutôt, car eux aussi sont victimes de cette machine infernale qui se nourrit de sang humain.
Il est tout de même touchant et symptomatique de voir à quel point ces hommes condamnés à mort font encore confiance à celui-là même qui les a condamnés. L'un d'eux, à ses ultimes instants, étreignait encore la photo de son « ami ». Lamine, au moment même où il est conscient de livrer un combat désespéré et sans issue, crie encore sa fidélité « … au… président ».
Et ce jour, 28 février 1977, le chef de poste a téléphoné « Il y a deux voyageurs… »
Oui, à côté de Lamine Kouyaté, à la 62, Alhassane Diallo, un beau et jeune lieutenant au teint très clair vient, lui aussi, de livrer et de perdre son dernier combat.
Il confiera à ses codétenus, après son interrogatoire, que c'est Manma Tounkara qui s'est acharné contre lui : il lui aurait reproché de s'être trouvé dans le camion de militaires qui, le jour de l'agression, il y a six ans, se serait rendu à la présidence pour en assurer la sécurité. Manma, devenu personnalité influente de la commission, déclarait que ces militaires avaient mission d'arrêter le chef de l'État. Alhassane proteste, veut se défendre. En vain.
Pendant sa diète, il tape à la porte
— « On a oublié de me servir l'eau, dit-il.
— Attends, on t'en servira beaucoup tout à l'heure, répond le garde », qui éclate de rire et s'éloigne.
Et, aujourd'hui tout est fini. L'ambulance est arrivée. Le portail s'est ouvert. On a enveloppé les deux voyageurs et… ils sont partis, à jamais partis.

Mardi 1er mars 1977

Telli commence sa diète noire, le 12 février 1977, à la cellule 54. Mais Fadama, le chef de poste central le plus déshumanisé que le bloc ait jamais connu, le transfère quelques jours après à la 52. Motif : le bas de la porte de la 54 est rongé et non seulement laisse passer l'air mais éventuellement pourrait laisser passer autre chose (de l'eau, de la nourriture par exemple) : de plus, Telli pourrait apercevoir ce qui se passe dehors, et on pourrait aussi l'apercevoir!
Ses voisins entendaient régulièrement sa voix quand il faisait sa prière : elle devenait de plus en plus faible jusqu'au jour où…
J'imagine sa dernière entrevue avec Sékou Touré, la nuit même de son arrestation 16. Ils étaient ensemble et au moment de se séparer, le président lui avait dit cette parole énigmatique :
— « Mon cher Telli, j'ai au moins une qualité qu'il faut bien me reconnaître, c'est de ne jamais me laisser surprendre…
— Mais qui veut te surprendre, Président ?
— Au revoir, Telli. »
Il lui serre la main et Telli rejoint son domicile, non loin du Camp Boiro. On ne tardera pas à l'arrêter et à l'envoyer au bloc.
Telli, depuis son retour en Guinée, était surveillé de près, ce qui n'a rien d'étonnant, car c'est une des assises du régime que tout cadre nommé, par décret, à un poste quelconque, est aussitôt sous surveillance policière et un dossier est ouvert à son nom au ministère de l'Intérieur et de la Sécurité…
Ce poste de ministre de la Justice lui-même n'était qu'un piège, car, dans un régime au pouvoir aussi personnalisé, le seul ministre de la Justice c'est le président lui-même, qui indique aux juges le jugement à rendre, la peine à appliquer. Par ailleurs, Sékou Touré — qui trouvait toujours grand plaisir à opposer, de façon générale, les ministres à leurs collaborateurs — multipliait les conflits entre Telli et ses subordonnés, et donnait toujours raison à ces derniers. C'était sa façon de l'humilier encore davantage.
Pourquoi, pourquoi donc est-il revenu se livrer ainsi à celui qui ne lui a jamais caché son inimitié ? Pourquoi donc? Je ne comprends pas… Ah! si, j'oubliais : c'est le destin, ce fatum implacable des Anciens, contre lequel on ne peut rien : oui j'oubliais : c'était écrit et… c'est tout.

Telli : des prélèvements ?

On a encore entendu sa voix très faible… « Allahou akbar… » : c'est la prière. Il doit certainement prier couché. La fin n'est plus loin. C'est presque la fin. Plus rien, c'est le silence complet.
Oui, c'est la fin. Le silence est profond dans le bloc. Tout dort, ou tout semble dormir, car le prisonnier qui sait que tout se passe ici, de nuit, ne dort pas : il veille, il épie, il veut savoir et habituellement quand il ne se passe rien, il prie, la concentration étant plus forte et l'appel au Tout-Puissant plus fervent.
Siaka est déjà passé. Il a fait son compte rendu au « responsable suprême de la révolution » qui l'a accueilli la mine grave de satisfaction contenue : un ennemi de moins, c'est de bonne guerre, se dit-il. Seulement, l'autre… tous les autres, avant cet ultime moment, ne se considéraient ni comme ses ennemis ni ne le considéraient comme leur ennemi…
La porte de Telli s'est ouverte à nouveau. Elle s'est refermée… Cela a duré vingt minutes, une demi-heure. Pourquoi ? L'explication en est terrible! Et les rares qui en seront informés en auront la chair de poule et ne se la répéteront plus… Elle est terrible mais pas surprenante : on a opéré des prélèvements sur le corps de Telli, tout comme on en avait opéré sur le corps de Tidiane Keïta après son attentat, tout comme on en avait opéré sur certaines victimes, considérées comme particulièrement prestigieuses !

Dramé

Le matin est enfin venu. Le chef de poste a téléphoné : « Il y a deux voyageurs… », car avec Telli, Dramé a, lui aussi, rendu l'âme, ce 1er mars, date anniversaire de la création de la monnaie guinéenne dont il aura été le premier signataire, en qualité de ministre des Finances.
Il était pessimiste, Dramé, très pessimiste. Il avait peur, très peur. Il a tenu le temps qu'il a pu. Il est mort sans une plainte, sans un murmure sinon de prière, dans la dignité, comme son neveu et ami Alpha Oumar Barry, comme son ami Diallo Telli Boubacar.
L'ambulance est arrivée. Le portail s'est ouvert… On a enveloppé les corps dans de vieilles couvertures sales. Point de toilette … Point de prières voyantes… Point de cortège… Point de discours …
Allez ! Reposez en paix dans cette terre africaine de Guinée que vous aviez l'ambition de servir ! Nos prières, les prières de tous les prisonniers vous accompagnent, vous tous qui avez tragiquement fini vos jours ici. Que le Tout-Puissant vous réserve, à tous, une place dans son Paradis.
Et souviens-toi Telli, je n'oublierai jamais le contenu du message verbal 17 que tu m'as fait parvenir au moment où, confronté à ton tragique destin, tu n'espérais plus rien des hommes et étais définitivement tourné vers ton Créateur. Si je « m'en tire », comme tu en exprimes la conviction et alors que je suis très sceptique pour ma part, mon combat politique — si j'en ai encore la force — n'aura d'autre sens que l'unité nationale et par-delà, l'unité africaine! Je t'en fais le serment !

Dimanche 13 mars 1977

Après ce quintuple assassinat nous sommes fortement éprouvés dans notre sensibilité. Et sans nous l'avouer les uns aux autres, nous nous sentons découragés. Nous savons que pareille « mésaventure » pourrait nous arriver à tout moment, malgré le temps passé dans cet enfer. C'est une probabilité qui ne nous quitte pas. Et, moins de deux semaines après, nous assistons encore à une tragédie de même nature. La principale victime en sera le commandant Sylla Ibrahima. Commandant militaire chef d'état-major de l'armée de l'Air, il sera arrêté en mai-juin 1973. Et quatre ans après, le 13 mars 1977, il sera mis à la diète noire ! Ce drame était, pour nous, la preuve que le temps passé au bloc ne met pas à l'abri d'un pareil assassinat.
On fera courir le bruit dans le bloc que le commandant Sylla a été mis à la diète sur dénonciation de Kandia qui s'occupait, alors, de l'infirmerie. La réalité est tout autre.
Le commandant Sylla, depuis son arrivée au bloc, supportait mal la prison. Il était toujours révolté par tout ce qu'il voyait et n'admettait pas la façon dont les hommes de garde le traitaient, nous traitaient tous. Plus d'une fois, il avait eu maille à partir avec eux, et plus d'une fois Fadama était venu lui rappeler, nous rappeler à tous : « Ici il n'y a pas ministres, pas gouverneurs, pas officiers. Il n'y a que prisonniers. Vous êtes là pour fermer ! On vous fermera ! Ben, merde alors ! Fermez-les. »
A un moment ou un autre, tous les anciens avec lesquels il avait des relations d'amitié, avaient eu à le conseiller. Mais son tempérament ne lui permettait pas d'avaler, sans broncher, les provocations et les « couleuvres » du bloc. Il menaçait et il lui arrivait même de dire : « Quand je sortirai d'ici, je sais ce qu'il me reste à faire… » Grave menace à l'endroit d'un régime qui a si peur des officiers !
Certes, quelques petites querelles personnelles plutôt mesquines (mais à Boiro, en plus de tout le reste, on est condamné à vivre avec la mesquinerie) opposaient le commandant Sylla et Kandia. Leur ami commun, Thierno Mamadou Saliou Diallo, ancien chef de canton de Yimbéring, gêné par cette situation et se trouvant en position de porte-à-faux entre les deux, m'avait prié de les réconcilier, m'affirmant que l'un et l'autre acceptaient mon arbitrage.
C'est ainsi que le dimanche 13 mars 1977, après l'ouverture des portes, Sylla et Kandia se sont arrangés pour me rejoindre dans ma cellule. Je n'eus aucun mal à les réconcilier : tous deux se firent le serment de redevenir les meilleurs amis qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être.
A peine nous sommes-nous séparés, que fuse, de tous côtés, le cri devenu familier : « Barrage… barrage! » Les prisonniers qui étaient au jardin accourent, les hommes de garde se précipitent de tous côtés, s'abattent sur les portes qu'ils ferment violemment, avec brutalité.
Quelques minutes passent. Un véhicule arrive devant le portail. Le moteur cesse de tourner. On ouvre la porte de la cellule 4 : le chef de poste, accompagné de deux hommes en armes, en extrait le commandant Sylla. Une dizaine de minutes encore. Le véhicule redémarre. De notre cellule, nous n'avons pu rien observer : nous sommes dans un angle mort par rapport à ce qui se passait. Mais un guetteur d'une autre cellule a pu suivre l'essentiel de l'opération. Il affirmera que le commandant Sylla est sorti du bloc. Pour nous, c'est une libération. Elle nous remplit de joie. Nous ne raisonnons plus logiquement : sentimentalement, nous avons besoin de cette libération, après ce que nous venons de vivre, il y a à peine deux semaines.
Bientôt, cependant, nous parviennent d'autres informations
Sylla n'est pas sorti du bloc. Il est devenu hélas ! le locataire de la 49. Nous craignons alors le pire. Nous savons que la 49 est la morgue du bloc : on n'y enferme, en général, que les condamnés à mort ou les prisonniers dont l'état de santé est si déficient qu'on sait qu'ils vont rendre l'âme d'une minute à l'autre. Ils ne doivent pas mourir au milieu de leurs compagnons, mais isolés, surveillés par un prisonnier à la dévotion des autorités.
Plus grave encore : dans ce même bâtiment 5, témoin de tant de crimes et qui venait d'abriter les derniers moments de Telli et de ses compagnons, quatre autres prisonniers sont enfermés avec le commandant Sylla, dans les cellules qu'occupait le groupe Telli. Les malheureux sont tous des Boiro, originaires de la région de Koundara : ce sont trois jeunes navetanes 18, de moins de vingt-cinq ans, travailleurs saisonniers de l'arachide habitués à traverser la frontière avec le Sénégal, à la recherche d'un travail qu'ils ne trouvent pas chez eux, et un vieil ancien combattant sergent de l'armée française qui, tous les trimestres, va toucher sa pension à Dakar. Ils ont été arrêtés, tous les quatre, à la frontière, lors de leur retour.
Au bout de quelques jours, nos craintes se confirment : il s'agit bien d'une diète noire. Nous en sommes tous affectés. Je crois que je ne pourrai jamais m'habituer à la diète noire. Dire que derrière ces portes il y a des hommes qui meurent de faim, de soif ! Pourquoi ne pas les fusiller, s'il faut les éliminer ? Pourquoi recourir à une méthode aussi inhumaine ?
Le vieux sergent commence certainement à comprendre qu'il est dans une situation sans issue.
Fadama se fâche, menace, crie… :
— « Tu n'as pas honte ! Tu crois que tu es seul ici… Si tu n'arrêtes pas je vais te soigner… Je vais te donner le médicament qui te fera rester tranquille… »
L'ancien combattant tape encore. Il proteste : il n'en peut plus. Il tape encore. Fadama appelle Yandi, un militaire, ou plutôt un tueur froid dont la cruauté ne le dispute qu'à la bêtise, et un autre de ses hommes :
— « Venez avec la corde! »
Il tape à la porte, il tape…
Ils s'avancent vers la 62. Le vieux tape encore et parle en même temps. Fadama introduit nerveusement la clé dans la serrure, l'ouvre, actionne les verrous et ordonne à ses hommes de façon sèche et impérative
— « Attachez-le! »
C'est chose faite : les mains fortement attachées dans le dos, les pieds également ligotés, le « vieux » est jeté au milieu de la cellule. Il gémit, il implore :
— « Fadama, pour l'amour de Dieu, détache-moi. Laisse-moi mourir en paix… »
Déjà Fadama a refermé la porte de la cellule… les verrous… le cadenas… c'est fait… Il ricane de satisfaction, laissant apparaître une bouche aux rares dents noircies et rougies par le tabac à chiquer et la cola. Il triomphe :
— « Maintenant, tu as ton médicament et puisque tu es un homme, tape encore ! »
Il s'éloigne avec ses hommes, au milieu de commentaires cyniques. Les plaintes, les gémissements du « vieux » montent de la cellule et nous vont droit au cœur et je suis sûr qu'à ce moment-là, chacun de nous, à sa façon, se sera tourné vers le Créateur et aura murmuré une prière, non seulement pour ces malheureux qui se mouraient ainsi, lamentablement, mais encore pour lui-même.
Bientôt les plaintes ne seront plus audibles, ne monteront plus. Le « vieux » rendra l'âme avec ses liens qu'on ne lui retirera que pour l'enrouler dans la vieille couverture qui lui servira de linceul.

Les trois jeunes Boiro

Nul n'entendra jamais aucune plainte des trois jeunes Boiro. Petits paysans de leur état, habitués à faire face à toutes sortes de difficultés de la vie qu'ils n'arrivent pas toujours à comprendre, ils sont là, résignés, attendant que s'accomplisse leur destin. Ils ne comprennent pas le pourquoi de leur arrestation, eux pour qui la faculté d'aller et venir est un « don » naturel du Tout-Puissant. Ils ne comprennent pas qu'on leur interdise le droit d'aller au-delà de cette ligne imaginaire appelée frontière, alors qu'ils y ont des parents et la possibilité d'y trouver du travail. Ils n'ont même aucune idée de ce qu'est une frontière. Ils comprennent encore moins qu'on les enferme et qu'on les prive de tout, même de nourriture, même d'eau.
Ils ne comprennent pas mais ils sont résignés à subir et… subissent ! On leur a toujours expliqué que l'homme, toujours, contre vents et marées, suit et suivra inéluctablement la courbe de son destin. Ils sont musulmans : ils ont la foi. Ils prient. Et c'est dans cette attitude que leur jeune destin les surprendra et les emportera à jamais.

Le 31 mars 1977

Au lendemain de la mise à la diète noire du commandant Sylla Ibrahima,Fadama était venu ramasser ses affaires. Et, devant les yeux interrogateurset angoissés des compagnons de Sylla, il avait déclaré, voulantles rassurer : — Vous croyez qu'on va faire du mal à votre camarade ! On ne lui fera rien du tout, on l'a seulement changé de cellule.
Il portait, déjà, les chaussures de Telli, la montre d'Alpha Oumar, et, certainement, le reste des fouilles de ces victimes — piètre butin de guerre — avait déjà rejoint son domicile.
De la 49, où était enfermé le commandant, aucun bruit, aucuneplainte. Juste, à l'heure de la prière, sa voix, puissante au début, de plus en plus faible au fil des jours, et qui implorele Très Clément et le Très Miséricordieux !
Une seule et unique fois cet homme, qui ne supportait déjà pas la prison, se révoltera contre l'injustice dont il est victime, et, du fond de son âme tourmentée, jaillira ce cri que nous entendronstous de nos cellules : « Ouvrez ! Vous êtes des lâches ! Vous n'osez pas me regarder en face ! Je suis soldat et n'ai pas peur de la mort ! »
Et ce sera le silence ! Et pendant qu'il se meurt, devant sa porte, les hommes de garde jouent aux dames, éclatent de rires sonores,se raclent bruyamment la gorge, crachent, crient, chantent, vocifèrent, profèrent des injures grossières sans aucun souci, sans aucun respect du drame qui se joue là, sous leurs yeux. Ils agissaient de la sorte au moment où Telli, Alpha Oumar, Dramé vivaient leurs derniers instants. Ils ont agi ainsi plus d'une fois, avant ceux-ci ! Et ils agiront encore ainsi à l'avenir ! Ils sont déshumanisés, tout comme ce régime, ces hommes au pouvoir qu'ils ont mission de servir. Un homme qui meurt ? Qu'importe ! Après tout, c'est le « carnaval de Conakry » qui continue… Et, aujourd'hui 31 mars 1977, la victime s'appelle Ibrahima Sylla, commandant de l'Armée populaire guinéenne, ex-chef d'état-major de l'armée de l'Air !

Qu'a-t-il payé ce jour ? Est-ce le fait d'être au courant de trop de choses ? Il laissera clairement entendre qu'il était au courant de l'assassinat de Cabral, et qu'il était sur les lieux du crime, moins de cinq minutes après que celui-ci eut été perpétré.
Il sera arrêté moins de six mois après.

Lamine Kouyaté, avant sa mort, avait eu le temps de faire la même confidence. Ou n'a-t-il payé que sa trop grande confiance en lui-même ? Il n'hésiterapas, un jour, à rappeler à l'ordre le si puissant commandant du Camp Boiro — alors capitaine —, et à l'obliger à se mettre au garde-à-vous devant lui qui était commandant. C'est une « petite » blessure d'amour-propre qui se pardonne difficilement sous les épaisseurs de susceptibilité et de rancune des responsables du P.D.G.
A peine l'ambulance disparue avec, à son bord, « le voyageur », que des rumeurs circulent, malveillantes et méchantes. C'est unautre prisonnier qui serait responsable de l'assassinat de Sylla. Comme de coutume, ce n'est pas le régime ! Ce serait Kandia. Ces rumeurs me parviennent. Elles parviennent aussi aux oreilles de Sylla Mohamed — plus connu sous les initiales de S.M. —, un frère du commandant Sylla mais dont les liens de parenté avec ce dernier étaient très peu connus.
Un jour, nous avons l'occasion d'échanger quelques mots
— « Tu vois combien certains de nos compagnons sont méchants et dangereux. Pour de petites querelles, me dit-il, qui les opposent à Kandia, ils passent par certains de nos compagnons pour faire circuler le bruit que c'est lui qui aurait dénoncé et fait tuer mon frère…
— Je l'ai entendu dire
— Mais si cela était vrai, qui a dénoncé les quatre pauvres types qui ont été assassinés avec lui, et qui n'ont pas été interrogés ? »
Il marque un petit temps d'arrêt. Il a du mal à parler. La douleur l'étreint. La paralysie des muscles faciaux dont il vient d'être victime, le gêne. Je sens et respecte sa douleur. Pourtant, il est resté parfaitement lucide. Ce jour-là, je l'admire et mon amitié pour lui en sort renforcée, car seul un grand cœur peut surmonter les pièges d'une douleur aussi forte et rester lucide …
— « Non! Dès le départ mon frère n'avait aucune chance … aucune. Que veux-tu, c'était son destin. C'est notre destin. »
En fait, nous sommes troublés par un certain nombre de coïncidences. Le 12 février avec le groupe Telli il y avait cinq personnes à la diète noire : Telli, Alpha Oumar, Dramé, Lamine Kouyaté et Alhassane Diallo. Un mois plus tard, le 13 mars, il y en aura encore cinq : le commandant Sylla et les quatre Boiro. Pourquoi les Boiro ? En fait tous les Boiro qui étaient au bloc à l'époque seront mis à la diète, à l'exception d'un seul qui ne sera libéré qu'en 1982 après huit ans de détention. Pourquoi, enfin, les nouveaux « diétards » 19 ?
Tout cela relevait-il de la pure coïncidence ? C'est possible, mais pour qui connaît Sékou Touré et son régime, cela ne pouvait en aucun cas être le fruit du simple hasard. En réalité, toutes ces diètes noires étaient des sacrifices humains recommandés par les voyants et féticheurs du régime. Et, si logiquement, on peut estimer que les ministres Telli, Alpha Oumar et Dramé Alioune, les officiers commandant Sylla Ibrahima, capitaine Lamine Kouyaté, lieutenant Alhassane Diallo et même l'ancien combattant Boiro, pouvaient être à un titre ou à un autre, une menace ou un danger pour le régime, on ne voit vraiment pas comment les trois jeunes Boiro auraient pu constituer, à quelque titre que ce soit, un danger pour lui !

Notes
1. En peuhl : « Chef, chef, j'ai faim… chef. »
2. Une tumeur cancéreuse qui devait l'emporter peu après sa libération.
3. Un autre scénario plus insidieux et dangereux, imaginé par Sékou Touré et postulant toujours une guerre tribale sans merci, est de faire apparaître son régime, purement personnel et familial, comme un régime malinké, et donc d'opposer à l'ethnie malinké, les autres ethnies de la Guinée.
4. Ancien directeur de cabinet de Sékou Touré, ancien ambassadeur de Guinée à Lagos, arrêté en décembre 1970 et libéré en décembre 1977. Il a servi aussi avec Telli au gouvernement général de l'A.O.F. On l'isole au bâtiment 6, cellule 69.
5. Le jardin était propriété du commandant Siaka et du lieutenant Fofana ; les animaux de la porcherie leur appartenaient ainsi qu'au lieutenant Fadama.
6. Ces cellules sont respectivement occupées par le Dr Alpha Oumar Barry, Sy Savané Souleymane, Diallo Telli, le capitaine Lamine Kouyaté et le lieutenant Alhassane Diallo.
7. Le cas n'est pas isolé. On a même arraché, au moment de son expulsion, un bébé de dix mois à Mme Marie Soumah, épouse de Soumah Théodore, directeur général adjoint de la B.G.C.E., arrêté et fusillé en 1971. De méchantes langues avaient affirmé que c'était Mme Fatou Koïta qui avait arraché ce bébé à Mme Soumah. Cette dernière m'a affirmé qu'il n'en était rien.
8. Je ne sais dans quelles conditions s'est opérée cette récupération, mais on m'a laissé entendre que ce serait grâce à l'action de M. Faÿs, consul d'Espagne en Guinée, qui serait personnellement intervenu auprès de Sékou Touré. On m'a dit aussi que l'épouse du général Franco et la reine Fabiola auraient agi dans le même sens.
9. Fournitures en argot militaire.
10. Kémoko Touré, ancien membre du comité régional de la J.R.D.A.; Diaby Sékou, et Diarra Condé, commissaire de police.
11. Surnom que Kaba Noumouké m'a donné à Boiro et qui est la syllabe finale de Portos.
12. Langue peuhle.
13. Sourate du Saint Coran.
14. Idem.
15. Diarra Condé commissaire de police arrêté en 1974, s'occupait de la corvée d'eau. On l'avait surnommé « commissaire-eau ».
16. C'est une habitude de Sékou Touré de recevoir certains de ceux qu'il a décidé d'arrêter, le jour même de cette arrestation. Cela lui permet de dire alors : « Je l'ai même reçu ce jour-là. Je savais qu'il était du complot et j'ai tout fait pour qu'il reconnaisse sa forfaiture. J'étais prêt à la lui pardonner… »
17. Ce message verbal que Telli me fera parvenir aura deux volets, dont un purement personnel et que je ne veux pas livrer, et le second dans lequel il me disait en substance : « Je te demande de tout faire pour te battre sur le terrain de l'unité nationale. Sékou fait tout pour opposer toutes les ethnies. Tu es jeune et je sais que tu t'en tireras. Tu as tous les atouts en main… Il ne faut pas que la Guinée, notre chère patrie, éclate… Au moment où je ne m'attends plus à rien ici-bas, je te conjure de prendre cet engagement devant Dieu… »
18. Travailleurs frontaliers, qui vont au Sénégal s'embaucher pour la récolte de l'arachide.
19. Barbarisme forgé à Boiro pour désigner ceux qui sont mis à la diète.


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