Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.
Dans la Guinée de Sékou Touré, comme dans tout régime totalitaire,
l'opposant politique est un criminel qu'il faut éliminer de façon
radicale : c'est l'ennemi public par excellence. Il ne doit bénéficier
d'aucune mesure d'humanité et les conditions de sa détention quand,
pour une raison ou une autre, on ne l'élimine pas physiquement
et immédiatement, doivent être telles qu'en recouvrant la liberté,
un jour lointain, il soit complètement transformé, qu'il ait «
compris » comme on dit en Guinée. Ailleurs on parle de lavage
de cerveau (brain-washing). Ce postulat de départ permet de comprendre
le régime de la prison politique du camp Boiro : isolement total
au départ avec privation de nourriture et de boisson pendant trois
à cinq jours (« diète d'accueil »), délai qui peut se prolonger
aussi longtemps que l'intéressé n'a pas reconnu ses crimes et
n'a pas déposé, ou qui peut aller même jusqu'à ce qu'il rende
l'âme (« diète noire »). Tortures indifféremment appliquées aux
hommes et aux femmes. Pas d'installation sanitaire dans des cellules
de dix mètres carrés qui ne comportent que deux petites lucarnes
d'aération de quinze à vingt centimètres de long sur trois à cinq
de large. Dans ces cellules on retrouve empilés les uns sur les
autres jusqu'à dix détenus disposant, aux meilleurs moments, d'un
pot de chambre chacun et, aux pires, d'un pot de chambre pour
l'ensemble, avec vidange toutes les vingt-quatre heures. Communication
strictement interdite des détenus avec leurs familles, une seule
sanction pour le garde qui aura servi d'intermédiaire : la mort.
Nourriture délibérément et notoirement insuffisante : beaucoup
de détenus mourront de faim. Soins médicaux interdits au départ
(puis sommaires plus tard) : d'après mes « pointages », cent quatre-vingt-dix-huit
(198) détenus sont morts du 1er mai au 31 août 1974 par famine
et manque de soins. Portes toujours hermétiquement et désespérément
closes.
A partir du 1er mai 1974, regroupement des « Blancs » avec ouverture
des portes de 6 h à 18 h, douche quotidienne, ration alimentaire
légèrement améliorée (un demi-pain chacun, régime B comme Blanc,
parfois dessert), alors que les Noirs n'avaient aucune de ces
« faveurs ». Etait-on en Guinée de Sékou Touré ou en Afrique du
Sud dans la patrie de l'apartheid ?
Malgré tout cela, l'admirable génie du peuple de Guinée qui
savait plaisanter même dans les situations les plus tragiques,
reprenait le dessus. Un jour, dans une cellule alors que quelqu'un
se plaignait de notre sort, une voix s'élève lente et traînante,
claire et distincte :
« Que personne ne se plaigne ici, disait-elle, de Gaulle nous
avait tous prévenus que la France nous accorderait l'indépendance
avec toutes ses conséquences » (la voix insistait sur ce dernier
membre de phrase). Aussitôt, celui qui se plaignait de riposter
:
« Oui, mais de Gaulle nous a parlé en français et il a eu tort.
Il savait bien que nous ne connaissions pas le sens du mot conséquences.
Il aurait dû nous l'expliquer dans une de nos langues nationales
: soussou, foulah ou malinké. Il savait bien que c'est par un
simple hasard que nous parlons français. »
Nous étions au « château », à la porte 2, mes deux compagnons
Marcel Mato, Manma Fofana et moi. Alata était à la commission
où il travaillait comme « expert ». La cellule était enfumée,
empuantie. Il faisait chaud. Nous étions torse nu, chacun sur
son lit. Nous bavardions à voix basse de choses et d'autres. Aucun
de nous ne dormait.
Il était un peu plus de minuit quand nous avons entendu une clé
glisser dans le cadenas de la porte de la cellule voisine. Comme
un félin, Manma avait bondi de son lit et déjà, il avait l'oeil
collé au petit judas par lequel nous pouvions espionner ce qui
se passait dans la petite salle commune aux deux cellules 3 et
4, où se tenait généralement la sentinelle.
Mato est monté sur le lit de Manma, juste sous la lucarne. Il
observe ce qui se passe dans la cour. Manma me fait signe, de
la main, de m'approcher. Il me cède sa place et rejoint Mato à
la lucarne. J'aperçois alors, à travers mon « collimateur »,
mon ami Mbaye Cheick . Il est souriant. Puis son sourire s'efface,
sa mine devient grave. Et Mbaye disparaît de mon champ visuel, remplacé
par Fadel Ghussein, qui sort de la cellule avec un sourire figé qui
disparaît
rapidement. Il s'arrête un instant presque en face de moi, le
visage grave, le front plissé. Il fait un pas de côté et disparaît.
Coumbassa Abdoulaye, les bras croisés sur la poitrine, le visage
sombre reflétant une profonde angoisse, apparaît à son tour...
La porte de la cellule se referme. Il n'y reste plus que Boris Treshoff.
Je ne comprends pas ce sourire détendu de Mbaye, figé de Fadel, est-ce l'esquisse d'un espoir de libération ? Je sais qu'ils étaient, tous deux, optimistes, trop optimistes. Mais comment interpréter le fait que les sourires de mes amis disparaissent, que leurs mines deviennent brusquement graves ? Cette profonde angoisse que j'ai lue sur le visage de Coumbassa, que signifie-t-elle ? Ont-ils brusquement réalisé qu'ils étaient confrontés à un destin autre que celui auquel ils s'attendaient ?
Je quitte mon observatoire et veux rejoindre mes compagnons à la lucarne. Mais c'est notre cadenas... Déjà, nous sommes couchés,
tous les trois, entièrement recouverts de nos couvertures. Nous faisons semblant de dormir profondément. La porte s'ouvre... Sur le seuil le chef de poste adjoint Barry Mamadou 1 :
« Moussé 2 Marcel Mato », dit-il.
Mato se soulève sur son lit :
« Commission... » ajoute Barry.
Mato se lève, prend son tricot de corps déchiré, le porte, l'ajuste
dans sa culotte, et enfile par-dessus sa chemisette bleue. Il
est ému. Nous le sommes tous ! Nous observons la scène légèrement
soulevés sur nos lits. Mato franchit le seuil de la porte et disparaît
de nos regards. Le cadenas grince. La porte se referme sur nous.
Nous bondissons de nouveau de nos lits, moi côté porte, Manma
côté lucarne. A mon observatoire rien. Tout est redevenu calme.
Je le rejoins à la lucarne. Nous voyons passer, au milieu d'une
haie de militaires en tenue de combat, mitraillette au poing,
Emile Condé, suivi de René Porri. Là, dans un coin, un grand camion
militaire, entièrement bâché. Puis, c'est le calme plat...
Nous ne savons pas ce qui se passe. Nous avons de lourds pressentiments.
Avec ce que nous venons d'observer, nous doutons fort que ce soit
pour la commission qu'on ait convoqué nos camarades ! Ce n'est
pas dans les habitudes de la maison de convoquer tant de monde
à la fois. Le mouvement semble général. C'est inhabituel et confusément,
sans nous l'avouer à nous-mêmes, nous pressentons quelque chose
de grave!
Nous regagnons nos lits. Nous n'échangeons aucun mot, absorbé,
chacun, par ses propres pensées plutôt sombres. Je ne peux m'empêcher
de revoir Mbaye et Fadel. Ils étaient tellement optimistes : ils
considéraient tout cela comme une mauvaise plaisanterie qui ne
pouvait pas durer.
Ils me donnaient toujours l'impression d'adolescents qui vivent
une nouvelle expérience dans un camp de vacances. Un jour, nous
nous étions retrouvés dans la petite salle commune, la porte donnant
sur la cour étant naturellement fermée. Un garde était chargé
de nous raser, sous l'oeil vigilant de la sentinelle, un vieil
ancien combattant, qui nous laissait bavarder tranquillement.
« Avec toutes les dépenses qu'ils ont à faire pour notre entretien,
c'est sûr qu'ils ne pourront pas nous garder longtemps, disait
Fadel.
Pour ce qu'ils nous donnent à manger, c'est pas beaucoup de
dépenses, répliquai-je ironique, d'autant que le riz est un don
de l'A.I.D., la sauce, ce n'est que de l'eau bouillie avec du
sel et du piment...
... de toute façon, c'est Mbaye qui parlait, nous en avons discuté
dans notre cellule, ils ne peuvent pas nous garder longtemps,
et d'après Boris...
Que le ciel vous entende ! Mais, à mon avis, on n'arrête pas
des gens de notre rang pour les libérer aussitôt ...
Ah ! Toi, tu veux toujours tout voir en noir ...
Non, peut-être que vous aurez quelque chance de vous en tirer
bientôt... »
Je ne voulais pas trop les décourager avec mon pessimisme et j'ajoutai
:
« Mais en ce qui me concerne, rappelez-vous qu'Al Capone a promis de faire payer cher aux ministres... »
Et cette nuit, on est venu les chercher. Nous ne savions pas quel
était leur sort mais rien ne pouvait nous inciter à l'optimisme.
Alata, à son retour de la commission, a semblé soulagé quand nous
lui avons expliqué ce qui s'était passé :
« Nous sommes sauvés! Dieu merci, sauvés... »
Nous le regardons, incrédules, en quête d'explications.
« A un moment donné on opère toujours un tri parmi les détenus.
En général, il faut toujours craindre pour ceux qui partent. Ce
n'est, parfois, qu'un simple transfert, mais... ça peut être aussi
autre chose... »
Alata les connaissait bien et, effectivement, c'était autre chose
! Nous avons fini par le savoir. La vérité s'est précisée, tragique
et pénible, douloureuse et insupportable : ils avaient tous été
fusillés. Combien étaient-ils au total ? Le chiffre qui m'est
revenu le plus souvent, est celui de soixante-dix cadres : ministres,
ambassadeurs, gouverneurs, magistrats, ingénieurs, docteurs en
médecine, professeurs...
Seuls quatre ministres échapperont à cet « holocauste » :
Nul ne saura jamais combien de non-cadres ont été sacrifiés à la même occasion. Car, ce jour-là, en même temps qu'à Conakry, des opérations similaires avaient lieu à Kankan et Kindia. Et tous ces « sacrifices rituels » avaient été dirigés contre... le président Houphouët-Boigny. Les voyants avaient convaincu Sékou Touré qu'en sacrifiant autant de cadres que ce dernier avait d'années d'âge, le jour anniversaire de sa naissance, cela entraînerait irrémédiablement sa chute, d'autant plus que cet anniversaire tombait un lundi. La nuit du dimanche au lundi revêt, dans la logique des opérations occultes du régime, une importance capitale !
Notes
1. Arrêté parce qu'il avait servi d'intermédiaire pour une communication
entre un détenu et sa famille, il mourra deux années plus tard,
au bloc, par maladie et manque de soins.
2. Moussé : déformation de monsieur.
3. J'apprendrai plus tard que c'est à la dernière
minute que Sékou
Touré téléphonera l'ordre de retirer mon nom de la liste des
victimes, alors qu'Ismaël insistait pour qu'on l'y maintint.
[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Bibliothèque | Recherche | BlogGuinée ]
Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial, webAfriqa © 1997-2011 Afriq Access & Tierno S. Bah. All rights reserved.