Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.
Le détenu politique guinéen ne sait jamais à quelle peine il a été condamné. Il ne sait donc jamais à quelle date il sortira de prison, ni même s'il en sortira. Il vit dans une incertitude,
une angoisse continuelles, mais aussi dans l'espoir toujours entretenu
que la libération, « c'est pour demain » « Boukra », disait Abouchacra,
en arabe, c'est-à-dire demain, au sens littéral, le jour qui suit
immédiatement celui d'aujourd'hui, mais demain ce peut être aussi
un avenir plus ou moins lointain.
A côté donc d'une forte angoisse, l'espoir aussi est si vivace
que tous les jours, le prisonnier a le sentiment qu'il peut «
sortir », d'un moment à l'autre. MBaye et Fadel étaient convaincus
que nous allions être libérés dès les premières semaines de notre
arrestation : ils seront tous deux fusillés. Un Français, compagnon
de cette misère partagée, M. Michel Lepan me confiait un jour
: « Au fond, c'est une bonne chose qu'on nous ait tenus dans l'ignorance
de nos peines. Si j'avais su qu'on aurait eu à passer des années
dans ces conditions, j'aurais réglé mon problème depuis longtemps.
»
L'espoir de la libération qui habite, de façon tenace, le cur
de tout prisonnier est plus fort, plus intense, à certains moments,
à certaines occasions jugés politiquement plus favorables qu'à
d'autres. Ainsi, fin 1974 début 1975, nous croyions qu'à l'occasion
de sa réélection, le chef de l'État aurait un grand geste politique
envers les prisonniers politiques. Et quand Kassory, à bout de
souffle, rendra l'âme, le dimanche 8 décembre 1974, ceux qui,
parmi nous, ne disaient pas tout haut :
« C'est bien dommage ! Nous sommes presque au terme de notre
longue marche ! La libération, c'est pour demain ! », le pensaient,
tout bas, dans le profond secret de leur cur!
Nous étions bien naïfs ! Il faut croire que nous ne connaissions
pas assez Sékou Touré bien que la plupart d'entre nous l'aient
longtemps pratiqué, ou que nos facultés d'analyse avaient été
particulièrement inhibées par les années de claustration que nous
avions subies.
La libération a lieu, en principe, de nuit, au-delà de minuit.
On réveille le prisonnier et on le fait sortir en catimini de
sa cellule et du bloc. Il est dans un état d'âme indescriptible,
car il ne sait pas où on va le conduire : au poteau ou à la liberté
? Dans l'un et l'autre cas, la démarche est la même. Il ne sera
réellement fixé, ou à peu près, qu'une fois arrivé à la salle
de garde. Là, si on le ligote, l'hypothèse de la libération est
exclue. Mais à ce moment encore, deux possibilités il peut s'agir
d'un simple transfert (par exemple de Conakry à Kindia) tout comme
il peut s'agir d'un envoi « au poteau ». Si, au contraire, on
lui rend sa fouille, dans le cas où elle n'aurait pas disparu
1, et si on ne l'enchaîne pas, alors il peut bien espérer qu'il
s'agit d'une libération car, ici, jusqu'à la dernière minute,
on n'est jamais sûr de rien.
Il est arrivé en effet, bien souvent, qu'on annonce à l'avance
à certains de nos compagnons leur libération, qu'on leur rende
leur fouille, qu'on les habille de tenues civiles et qu'ils attendent
des heures à l'affût du moindre bruit, avant de se rendre à l'évidence
que c'était un « coup pour rien ». Ce « tour » a été joué, plus
d'une demi-douzaine de fois, à Mgr Tchidimbo à qui le commandant
Siaka Touré envoyait un de ses collaborateurs directs pour lui
dire de se préparer pour la libération. C'est là, une façon vicieuse
de « saper le moral » de celui à qui l'on joue ce tour.
En principe aussi, à l'approche de la fête nationale (2 octobre,
proclamation de la république de Guinée) 2 de la fête du parti (14 mai 1947, création du parti démocratique
de Guinée, section guinéenne du Rassemblement démocratique africain
du président Houphouët-Boigny), de la fête commémorative de l'agression
(22 novembre), le commandant Siaka Touré fait dresser par les
hommes de son équipe, la liste des détenus. Il souffle alors sur
le bloc, un vent d'optimisme bien naïf, car généralement, ne seront
libérés que des détenus de droit commun ou des « frontaliers »,
travailleurs saisonniers pris à la frontière et appelés aussi
navetanes.
Les listes comportent toujours le nom et les prénoms des prisonniers,
les fonctions qu'ils occupaient avant leur arrestation ou la profession
qu'ils exerçaient, leur origine ethnique, la date de leur arrestation,
le nom de celui qui les a dénoncés. Une fois établies, elles sont
transmises à Sékou Touré qui les examine et coche les noms de
ceux qu'il a décidé de libérer. Les heureux élus sortent généralement,
la veille de la fête.
Au plus fort des arrestations, il y aura toujours des libérations.
Certaines personnes, en effet, ne seront arrêtées que pour être
libérées et faire croire au peuple que le régime est absolument
impartial dans « ses » arrestations. Je ne mentionnerai ici cependant
que les différentes libérations collectives qui auront lieu, au
cours de mes années de détention :
Après cette libération, nous recevons la confirmation de la visite
officielle en Guinée du chef de l'Etat français, le Président
Valéry Giscard d'Estaing. C'est un événement dont aucun de nous
ne minimise la portée. Les gardes eux-mêmes l'apprécient à sa
juste valeur. Les plus optimistes estiment que ce sera l'occasion
de « vider » le bloc. Certains pourtant, déjà échaudés à plusieurs
reprises, sont beaucoup plus réservés.
Pour ma part, tout en étant sceptique en ce qui concerne la majorité
d'entre nous, je suis très optimiste pour Monseigneur Tchidimbo
et Édouard Lambin qui sont français et n'ont jamais opté pour
la nationalité guinéenne. L'un et l'autre se sont battus au sein
de l'armée française, le premier, pendant la Seconde Guerre mondiale,
au cours de laquelle il aura les pieds gelés, le second en Indochine
et en Corée. Je ne vois vraiment pas comment le chef de l'État
français pourrait visiter la Guinée alors que ses deux ressortissants
y sont encore enfermés. Déjà qu'ils n'aient pas été libérés en
même temps que la majorité des Français dont Alata qui avait été
déchu de la nationalité française, me semblait, pour le moins,
surprenant et dangereux, car étant tous deux noirs, on pourrait
croire qu'on a sacrifié la pureté du concept juridique de citoyen
à des contingences de couleur. A la limite, je pense que si on
ne les libère pas avant l'arrivée du président Giscard d'Estaing,
ce dernier les emmènera avec lui.
Le matin de cette arrivée, nous nous sommes portés au jardin.
Dans un coin de ciel bleu, au-dessus de l'Atlantique, nous avons
pu apercevoir l'avion présidentiel : le Concorde avait déjà amorcé
ses opérations d'atterrissage et certains d'entre nous le saluaient
de larges gestes de la main. C'était notre participation à l'accueil
du président français. Nous étions émus : cet avion qui passait
était porteur de tant d'espoir pour certains d'entre nous ! Le
spectacle n'aura duré que quelques secondes.
Tous les jours, pendant cette visite officielle, nous attendions
anxieusement les envoyés du comité révolutionnaire. C'est fait.
Ce soir, ils sont venus et certains de nos compagnons, une demi-douzaine,
sont partis. Au total, par rapport aux espoirs que cette visite
avait suscités, ce sera la déception. Les fruits n'auront pas
tenu la promesse des fleurs. Aucun des anciens, les rescapés du
groupe de 1970-1971, n'a été libéré. Cela ne me surprend pas beaucoup.
Mais Monseigneur, non plus, n'est pas parti. Edouard est encore
avec nous. J'en suis fort surpris et déçu. Comme pour beaucoup
de choses que j'ai vécues dans ce bloc, je ne comprends pas et...
je ne cherche même plus à comprendre. Cependant, j'en tire une
conclusion personnelle : mes chances de libération semblent aujourd'hui
plus faibles que jamais. Je n'ai qu'à m'armer de courage pour
subir les événements que je ne peux infléchir d'aucune manière
et pour continuer aussi cette marche jusqu'à son ultime étape.
Que sera cette étape ?
Il faudra attendre le deuxième semestre de 1979 pour que Mgr Tchidimbo
retrouve la liberté. Ce 7 août 1979, on lui a demandé de se préparer.
Cela lui est arrivé tellement souvent que c'est avec un certain
scepticisme que j'accueille cette nouvelle. Pourvu, mon Dieu,
que ce ne soit pas encore une fausse alerte !
Fort heureusement, ce n'en était pas une. Aux environs de quatorze
heures, le commandant Siaka Touré lui-même viendra chercher Monseigneur.
Nous saurons, quelques heures après, que du camp Boiro, la voiture
qui le transportait s'est garée au pied de la passerelle de l'avion
libérien avec, à son bord, le ministre des Affaires étrangères
du Liberia.
Nous apprendrons aussi que c'est le même jour que le président
Sékou Touré effectuera un voyage aux États-Unis d'Amérique. La
libération du prélat apparaît comme un gage de bonne volonté donné
au président Jimmy Carter, défenseur acharné des droits de l'homme.
C'est ainsi que l'ancien archevêque de Conakry quittera la Guinée,
après neuf ans de détention et non sans avoir reçu de Sékou Touré
des livres du P.D.G. en signe... d'amitié !
Edouard Lambin, pour sa part, ne sera libéré que le 18 janvier
1980. Il sera lui aussi expulsé de Guinée et suivi, le 25, d'Alassane
Diop, ministre de Sékou Touré depuis l'indépendance de la Guinée
avec une brève interruption de quelques mois, au cours de l'année
1969, jusqu'à son arrestation en 1971.
A sa libération, qui s'inscrit dans le cadre de la détente amorcée
par la conférence de Monrovia entre le Sénégal et la Côte-d'Ivoire
d'une part, la Guinée de l'autre, il sera expulsé vers le Sénégal,
son pays d'origine. Il recevra, lui aussi, des brochures du P.D.G.
avec cette dédicace :
« A Alassane Diop, avec l'assurance de ma fraternelle et fidèle amitié.
Signé : Sékou Touré. »
J'ai toujours eu un excellent sommeil, même en prison. Et cette
nuit, comme d'habitude, il est à peine 21 heures quand je rabats
ma porte. Thiam Abdoulaye 4 me lance à ce moment :
« Toi, à force de te coucher tôt, un jour nous allons tous partir
d'ici et te laisser tout seul... »
Je lui réponds :
« Je vous souhaite à tous un excellent voyage retour. Vous direz
à tout le monde que je me porte comme un charme... »
Je ne croyais pas si bien dire. Je dors profondément. Je me réveille
en sursaut. C'est Conté, la sentinelle, qui est entré dans ma
cellule. Il est surpris et je suis, à mon tour, surpris de sa
surprise. Il s'esclaffe, jure bruyamment et me lance en soussou
:
« I boréyé birin bara siga i tan khi fé han ya (tous tes compagnons sont partis et toi tu dors jusqu'à présent)...
? »
Je suis mal réveillé et encore abasourdi de sommeil, je lui demande
un peu bêtement
« Quels compagnons?
Viens, regarde », me dit-il, en sortant de la cellule.
Effectivement, je regarde : toutes les portes du bâtiment sont
largement ouvertes. Je jette un coup d'il dans les deux cellules
qui encadrent la mienne : vides. Je crois que je vacille un peu.
Je suis complètement réveillé et tout à fait lucide...
« Où sont-ils partis ?
Mais voyons », me répond le garde en soussou et sur un ton de
reproche, « ils ont été libérés, pendant que toi, tu dormais...
»
Il me laisse entendre que c'est parce que je dormais que je n'ai
pas été libéré. Je n'y crois pas. J'ai complètement repris mes
esprits. Il poursuit :
« C'est le commandant lui-même qui est venu les chercher. Quand
il est arrivé devant ta cellule, il a dit de te laisser dormir
tranquillement. Va voir au portillon. Je crois qu'ils n'ont pas
encore quitté le bloc... »
Je m'exécute machinalement. Et du portillon, j'aperçois mes compagnons
qui franchissent le portail qu'une sentinelle a entrouvert. Je
veux leur faire un signe, mais Bengaly Fodé Camara, l'inspecteur
de police, devenu l'ordinaire du camp m'a vu. Il hurle plus qu'il
ne crie :
« Fermez cette porte ! »
Je m'éloigne et une fraction de seconde, je sens que je vais faiblir,
m'apitoyer sur mon sort... Jamais ! me crie une voix intérieure
qui me rappelle le courage dont me parlait mon père. Le courage,
ici, c'est la volonté de faire front, le refus de faiblir... Je
me suis complètement ressaisi. Je retrouve Conté et lui demande
:
« Il ne reste donc plus que moi, ici ?
Non, il y a encore Yoro et Dr Keïta. »
Je prends contact avec eux. Il doit être deux heures du matin.
Yoro me donne quelques détails sur la libération qui vient d'avoir
lieu, car on a dû le réveiller pour appeler son compagnon de cellule,
Saliou Coumbassa. Quant à Dr Keïta, il dormait. C'est moi qui
l'informerai de tout ce qui vient de se passer. Je regagne ensuite
ma cellule et mon lit sur lequel une bonne épaisseur de cartons
glanés au fil des ans, me sert de matelas. Et je sombre, jusqu'à
la prière du fajr, dans un sommeil profond et bienfaisant, reconnaissant
ainsi mon impuissance à faire quoi que ce soit pour ma libération
et, surtout, convaincu, plus que jamais, que celle-ci est de plus
en plus improbable.
Au petit jour, après mes prières, j'essaie de comprendre par quelle
alchimie politique irrationnelle, occulte, Sékou Touré a pu encore
scinder notre petit groupe de onze rescapés de 1970-1971. Je fais
une constatation : on a maintenu un Soussou, un Malinké, un Peuhl.
Je tire une conclusion : il s'agit, dans le cas où on aurait l'intention
de les libérer un jour, de briser ceux qui restent, dans leur
volonté. A partir de ce moment, je me trace une ligne de conduite
dont je ne me départirai pas.
Le mois de novembre arrive avec son vent d'optimisme
habituel. Tout le monde pense que nous serons libérés à l'occasion
des fêtes du 22 novembre. Cependant, mes compagnons et moi faisons
preuve de beaucoup de modération. Personnellement, j'envisage
la possibilité qu'on scinde encore notre trio et je pense à une
éventuelle poursuite de cette longue marche.
Un matin, alors que j'ai déjà nettoyé ma cellule, fini ma prière
du « walluhaa » 5, je me suis étendu sur mon lit. J'ai les yeux fermés, mais je
ne dors pas. C'est, avec quelque prétention, ma minute de méditation.
Un garde entre alors dans la cellule
« On te demande au poste, me dit-il.
Qui?
Je ne sais pas... »
Au poste, je me trouve en face du lieutenant Oularé Douti. Depuis ces lointaines et pourtant si proches séances de mon
interrogatoire, nous ne nous étions pas revus. Il portait, avec
une fierté non feinte, sa belle tenue d'officier : tous les gendarmes
détachés au comité révolutionnaire, y compris le chef de poste
Fadama Condé, et qui étaient « margis » au déclenchement de l'affaire de la
« cinquième colonne » ont été nommés sous-lieutenants à la suite
des « bons et loyaux services rendus à la révolution ».
« Comment allez-vous ? » me dit-il en me serrant la main. Je
réponds sèchement
« Bien.
J'ai appris que vous ne mangez pas de riz...
Non...
Mais alors, comment faites-vous ? »
Fadama qui est à côté de lui, répond à ma place :
« Il ne mange que du pain et son bouillon, et parfois du fonio
6 quand le camarade qui va au marché veut bien en acheter... J'ai
tout fait...
Ah ! Je ne savais vraiment pas », reprend Oularé. Et Fadama
poursuit :
« Et puis, il ne revendique jamais, il ne proteste jamais depuis
qu'il est là. C'est l'un des plus sérieux. Il a des problèmes
de ventre. Ce n'est même pas lui qui nous l'a signalé... »
J'écoute, sans mot dire, imperturbable et silencieux. Ils sont
debout, l'un et l'autre, dans l'embrasure de la porte de la salle
de garde. Je suis en face d'eux, dans la cour, en culotte et chemisette
pénitentiaires, pieds nus.
« Vraiment, je ne savais pas... Mais ne vous en faites pas,
je vais m'en occuper. Vous aurez régulièrement du fonio à partir
de maintenant. Comment ? C'est facile ça ! »
Il me serre la main. Je regagne ma cellule sans même l'avoir remercié,
car je sais que c'est une promesse en l'air qui ne sera pas tenue.
Un instant je me demande pourquoi il m'a fait appeler. Ce n'est
certainement pas pour me parler de mon régime alimentaire. Depuis
bientôt dix ans que je suis au bloc, il ne s'y est jamais intéressé.
Pourquoi ce soudain regain d'intérêt ?
Certains de mes amis supposeront que c'est très certainement sur
instructions du commandant pour vérifier mon état de santé, mon
état physique général, en vue d'une libération prochaine. Pas
convaincant, car ce n'est pas « l'habitude de la maison »; parfois,
on a libéré des prisonniers qui étaient en bien piteux état. Le
régime se moque pas mal de l'état de santé de celui qu'il a décidé
de libérer. Je crois même que par cynisme, et dans le but d'effrayer
la population, il préfère libérer des loques humaines.
D'autres avanceront qu'informé de ma libération prochaine Oularé
aurait tenté de s'attirer ma sympathie, mon amitié pour effacer
l'impression de la cabine technique. A rejeter également, car
il sait qu'en sortant de Boiro, je ne pourrai rien, ni pour lui,
ni contre lui. Au contraire. Et puis, le fossé qui s'est creusé
entre nous aura du mal à se combler! Mais au fond, qu'importe
la raison de notre entretien? Il ne change rien à « mes réalités
».
Le 22 novembre arrive bien plus vite que je ne m'y attendais.
Nous sommes informés qu'une conférence se tient à Conakry avec
la participation de seize chefs d'Etat. Elle se terminera en apothéose
par un grand meeting populaire qui réunira, au stade du 28 septembre,
l'ensemble de la population de Conakry. Nos informateurs ajoutent
que « le président est tellement content qu'il ne peut pas ne
pas vous libérer ».
Si le dernier trio que nous constituons, Dr Keïta, Yoro et moi-même,
garde la tête froide, par contre, l'enthousiasme est à son comble
chez nos autres compagnons, les « nouveaux », et chez les hommes
de garde aussi.
Nous ne changeons en rien nos habitudes, et après avoir amicalement
bavardé avec mes deux amis devant la cellule de Yoro, je rejoins
la mienne, comme d'habitude, aux environs de vingt et une heures.
Je dors aussitôt et si profondément que je n'entends pas quelqu'un
entrer dans ma cellule. Je suis en plein rêve dans une immense
plaine au gazon vert, où se trouvent trois chevaux d'une blancheur
immaculée... mais... une main sur mon épaule me secoue. Une fois...
est-ce le rêve qui continue ou la réalité qui revient au galop
? Deux fois... Je me réveille à moitié mais refuse d'ouvrir immédiatement
les yeux. Trois fois... Je me réveille tout à fait et ouvre les
yeux... Où suis-je ? Ah oui ! toujours à Boiro, dans ma cellule.
Penché sur moi, le lieutenant Lénaud, l'index sur la bouche,
me fait signe de ne pas faire de bruit. Il porte une tenue civile.
Son visage est à quelques centimètres du mien. Sur le pas de la
porte, se tient, derrière lui, un garde. Lénaud me chuchote à
l'oreille : « Habillez-vous rapidement et prenez vos affaires...
Ne faites surtout pas de bruit... »
Je saute de mon lit... Je commence à m'habiller fébrilement...
Je sens que je tremble légèrement. Lénaud et le garde m'observent...
Je rassemble mes maigres affaires : quelques comprimés pour mes
maux de ventre, un petit carnet artisanal de ma fabrication dans
lequel j'ai transcrit quelques versets du saint Coran et un chapelet
que j'ai confectionné avec de la mie de pain... Je suis prêt.
Lénaud me fait signe de le suivre. J'obéis ; le garde est juste
derrière moi. Nous marchons, à l'instar de Lénaud, sur la pointe
des pieds. Nous franchissons le petit portillon au bout du bâtiment
7. Nous voici, dans la salle de garde, en face du commandant Siaka
Touré entouré d'hommes de garde armés. A côté, assis sur un lit
de camp, mes deux compagnons, Dr Ousmane Keïta et Yoro Diarra.
Le commandant me tend la main pour m'accueillir : « Alors, Porto,
comment vas-tu ? »
Il ordonne qu'on nous conduise à son bureau. Le grand portail
s'entrouvre. Nous sortons l'un derrière l'autre. Je ferme la marche.
Le portail se referme derrière nous. Tous trois, nous avons largement
entamé la dixième année de notre séjour dans ce bloc... et cette
nuit, c'est la fin. Je reçois en pleine figure, comme un coup
de poing, une bouffée d'air pur.
Je me retourne : je suis ému, très ému. Je devrais être heureux
et pourtant je sens au cur comme un poids, une angoisse tenace.
Me quittera-t-elle jamais? Des images défilent dans mon esprit.
Je revois en un kaléïdoscope géant qui tourne rapidement telle
une noria sans fin, tous ces amis, tous ces êtres dont on dira
toujours qu'ils sont restés à Boiro :
tous ces êtres sacrifiés inutilement.
Ils sont tous miens !
Déjà ! La jeep nous a déposés : pas de gardes armés à nos côtés.
Elle est repartie. Nous sommes au bureau du commandant Siaka
Touré.
Nous attendons sur la véranda, cette véranda que nous connaissions
bien ! Nous bavardons à voix basse, murmurée, comme si nous étions
encore dans nos cellules. L'apprentissage de la liberté ne sera
pas facile !
Cinq autres prisonniers sont venus nous rejoindre dont Amadou Oury Diallo, l'un des jeunes dont on s'est servi pour mettre la
main sur Telli.
Le commandant est là à son tour. Il conduit vite. Il a garé la
Renault 30 8 qu'il utilise aujourd'hui. Il est en face de nous.
Il est vêtu de blanc et porte ses habituelles lunettes légèrement
fumées et qui laissent deviner un regard perçant. De sa voix métallique,
un peu nasillarde, un peu étranglée, il nous dit :
« Vous aviez tous été condamnés par le peuple à être fusillés
et pendus en public. Mais à cause de son grand humanisme, de sa
grande générosité, le responsable suprême de la révolution vous
a graciés. Aujourd'hui, vous êtes libres. Vous pouvez aller où
vous voulez. Si vous voulez même, vous pouvez assister aux festivités
du 22 novembre, au stade du 28 septembre. Mais je dois vous prévenir
aussi que vous ne devez révéler à âme qui vive, rien de ce que
vous avez vu ou vécu ici. Vous serez très étroitement et constamment
surveillés, partout où vous serez. On sera au courant de tout
ce que vous ferez ou direz. Et si on vous reprend, cette fois-ci,
ce sera tant pis pour vous ! »
C'est fini. Il est minuit quinze. Certains ont applaudi. J'en
ai « gros sur le cur » et j'ai envie de lui demander « mais au
fait, quel crime avons-nous commis? » Mais à quoi bon?
Le lieutenant Oularé s'est porté volontaire pour nous déposer,
Dr Keïta, Yoro, Amadou Oury et
moi. Le commandant nous a encore serré la main. La voiture a démarré et, pour la première fois
depuis bientôt dix ans, nous avons franchi le grand portail du
Camp Boiro où une tranche de notre vie vient de s'écouler.
Nous empruntons la route de Donka. En laissant derrière nous le
camp Boiro, nous allons vers l'Institut polytechnique, le stade
du 28 septembre. Tout est désert. Je regarde avidement de tous
côtés, soucieux de voir les changements qu'il y a eu depuis dix
ans. Apparemment rien! Mais, si. Là, à côté de la villa de Béhanzin,
le LBZ d'Ismaël, juste avant la cité ministérielle, il y a quelques
maisonnettes basses d'un style douteux.
Nouveauté à l'Institut polytechnique : les arbres ont bien poussé
alors qu'à notre arrestation il n'y en avait guère. Nous dépassons
le carrefour du stade, le restaurant-bar l'Oasis. Aucun changement
sinon une certaine dégradation de ce qui existait. Tout est peint
à la chaux vive, comme à chaque grande fête.
Nous abordons le pont qui mène aux cases de Bellevue. On l'a agrandi.
Nous tournons au carrefour du marché de Bellevue. La chaussée
est défoncée avec des ornières, des flaques d'eau. La voiture
ralentit. Un écriteau « Commissariat de police brigade des murs
». Non loin, un grand hangar : certainement la permanence du P.R.L.
8. Cinq cents mètres encore : un autre commissariat isolé, en
face d'une école ou plutôt comme on dit, d'un C.E.R. . La voiture
traverse les rails de Fria, la grande société capitaliste de bauxite,
devenue société d'économie mixte en 1972, sous le nom de Friguia.
Elle tourne à gauche et nous nous trouvons sur la route de Hafia.
Elle n'est pas goudronnée. Elle est en si mauvais état que la
voiture risque de s'embourber à chaque tour de roue. Le lieutenant
Oularé grommelle tout bas. Il craint de devoir abandonner là son
véhicule. Nous arrivons tout de même au sommet de la petite côte.
Encore un virage et... stop. La voiture s'est arrêtée. Cette fois-ci,
le lieutenant Oularé refuse d'aller plus loin. La mare est trop
grande et peut-être bien profonde. Elle occupe toute la largeur
de la chaussée.
« Oury, je crois que tu peux descendre ici. Nous ne sommes plus
très loin, dit-il.
Oui, lieutenant, je suis presque arrivé. Je vous remercie. »
Il prend poliment congé de nous et pendant qu'il essaie de trouver
un sentier pour contourner la mare, le lieutenant manuvre la
voiture avec d'infinies précautions pour faire demi-tour.
Nous voici sur l'autoroute que nous empruntons au carrefour Constantin.
Elle est pavoisée aux couleurs des pays représentés aux festivités,
avec prédominance du jaune et du vert, couleurs de prédilection
de l'Afrique. Des maisonnettes aux toits bas recouverts de vieilles
tôles, en vérité des taudis, ont fleuri le long des rails, de
la gare de Dixinn au carrefour Madina. Récemment et hâtivement
bâties, elles semblent participer du même âge et de la même misère
que celles de Boulbinet 9 La chaux vive dont elles sont peintes
ne change rien à cette réalité.
La voiture roule maintenant à bonne vitesse, sur l'autoroute relativement
bien éclairée par endroits. De loin en loin, de grands écriteaux
rappellent des citations du responsable suprême de la révolution
: « La personne humaine est sacrée pour le P.D.G. » J'en éprouve
comme un pincement au cur et refuse de lire davantage. De grands
portraits peints, nous indiquent la présence en ville des chefs
d'État de la C.E.D.E.A. 10. Nous abandonnons l'autoroute
et tournons
à gauche pour nous engager sur la corniche, au carrefour de l'abattoir
construit jadis par la R.F.A. dans les années 1960. C'est dans
ce quartier que nous devons déposer Yoro Diarra chez son épouse,
mais nous ne savons pas exactement où. Le lieutenant avise trois
adolescents qui, à cette heure tardive de la nuit, sont assis
au bord du trottoir et semblent jouer à je ne sais quoi. L'un
d'eux connaît Mme Diarra, monte avec nous et nous conduit chez
elle. La voiture pénètre dans la cour, au bord de la mer. Un coup
de klaxon. Les vagues de l'Atlantique viennent frapper furieusement
contre le barrage de pierres qui sert de protection à la concession.
Une douce brise souffle, et pendant que Yoro descend de voiture,
Oularé nous explique que c'est Mme Diarra elle-même qui a construit
cette villa.
Elle apparaît en robe de chambre, le visage fermé, voulant certainement
dire son fait à l'importun qui se permet de venir la déranger
à une heure aussi indue. Le temps ne semble pas avoir eu prise
sur cette belle femme. Tout juste, Massaranké 12 a-t-elle un peu
grossi !
Elle s'arrête net. Elle a reconnu son époux. Une fraction de seconde
: elle pousse un cri. Déjà la voiture a amorcé sa manuvre. Dr
Keïta lance une plaisanterie !
Je suis heureux mais inquiet en même temps. Je n'arrive pas à
me débarrasser de cette angoisse qui m'habite depuis le moment
où le lieutenant Lénaud est venu me réveiller. Je crois bien que
j'éprouve une certaine peur devant l'avenir qui se présente à
moi et qui ne peut être que très incertain. Nous sommes certes
sortis de Boiro, mais sommes-nous libres pour autant ? Je ne le
pense pas. Je n'arrive pas à participer à la conversation...
Le carrefour du 8 novembre est bien éclairé et bien pavoisé. Des
drapeaux, des portraits, des écriteaux, des banderoles qui exaltent
l'unité africaine. Mon regard se porte instinctivement sur le
pont du 8 novembre que certains appellent le pont des pendus et
que je préfère désigner sous le nom de pont de la honte. Ma pensée
se porte irrésistiblement sur Baldet Ousmane, Makassouba Moriba,
Barry Ibrahima (Barry III) et Keïta
Kara de Soufiana 13.
Le palais du Peuple est fortement illuminé et détache sur le ciel
sa belle et majestueuse silhouette, uvre d'architectes chinois.
L'esplanade est fortement éclairée et nous laisse entr'apercevoir,
pour la première fois, le monument commémoratif du 22 novembre
1970 érigé là, bien après notre arrestation. Nous empruntons
la corniche et les maisonnettes de Coronthie 14 me semblent
encore plus délabrées qu'autrefois. La voiture s'arrête en face du grand
dépôt d'essence de Conakry à la porte de la villa qu'habitait
le Dr Alpha Taran Diallo, ancien ministre de la Santé, fusillé dans
la nuit du 17 au 18 octobre 1971.
« C'est là, docteur », dit Oularé. « Vous
m'excusez... Comme il se fait tard, nous allons continuer... »
Dr Keïta descend de voiture et nous reprenons notre trajet, le
lieutenant et moi. Nous nous trouvons sur l'avenue qui conduit
au port. On a abattu les grands arbres qui en faisaient la beauté,
le charme. Je suis surpris de découvrir dans cette nouvelle nudité
ces bâtiments d'un autre âge.
Contournant le jet d'eau de l'entrée du port, nous remontons le
boulevard du Commerce avec ses grands manguiers aux feuillages
touffus et qui rappellent que Conakry fut, jadis, la perle du
sud.
Le lieutenant Oularé m'explique
« C'est ici la primature. Là, c'est la direction générale des
Douanes. Vous connaissez le bâtiment de la C.B.G. 15 qui
abrite aussi le ministère des Mines et de la Géologie?
Oui, et là, c'est toujours la B.G.C.E. 16
Non, c'est maintenant le ministère de l'Habitat et de l'Urbanisme.
Vous connaissez bien les Affaires étrangères, c'était votre
ministère », me dit-il encore.
Je réponds
« Oui.
Là, à droite, c'est la nouvelle ambassade de Côte-d'Ivoire.
Les travaux ne sont pas encore terminés. »
Nous sommes maintenant en plein cur de Boulbinet que je considère
comme mon village et dont je connais toutes les concessions et
pratiquement la grande majorité des habitants.
« En face de nous, c'est le grand chantier du palais de l'O.U.A.
Ce sont les Coréens qui vont le construire...
Ah bon !... » C'est tout ce que je trouve à répondre.
Mon émotion est grande de me retrouver ici. J'ai l'impression
de n'en être parti que depuis quelques jours. Et pourtant, il
y aura bientôt dix ans...
Ni Oularé, ni moi, ne connaissons le logement de mon épouse où
il doit me conduire. Nous nous adressons à un petit groupe de
jeunes gens assis au bord du trottoir. L'un d'eux connaît mon
épouse : elle habite là, dans l'un des deux immeubles de Boulbinet,
à moins de cent mètres. Il va nous y conduire. Il monte avec nous,
cependant qu'un autre me dévisageant, s'écrie :
« Mais c'est Porto ! Il n'est donc pas mort... »
La voiture a démarré. Le reste de ses paroles se perd dans le
lointain. Nous sommes maintenant au premier étage de l'immeuble
A. Le jeune homme qui nous accompagne sonne de façon insistante.
Je sens son émotion et son impatience. Puis je reconnais la voix
qui demande
« C'est qui ?
C'est moi, Fadiga, Madame, votre élève... »
La clef dans la serrure. Le lieutenant Oularé et l'élève ont
disparu en un clin d'il. La porte s'ouvre. Je suis en face d'elle.
Elle a un instant d'hébétement puis elle pousse un grand cri...
c'est presque la fin d'un cauchemar.
Nous avons tant de choses à nous dire depuis ce 3 août 1971 que
nous ne savons par où commencer. La sonnette de la porte, celle
du téléphone cependant retentissent par moments. A cette heure
tardive de la nuit, tout le monde semble déjà informé de ma libération.
Mystère et efficacité de radio-trottoir.
Je commence déjà à recevoir des visites. Je n'en reviens pas d'étonnement.
Je ne fermerai pas l'il d'une minute, partagé entre les conversations
avec mon épouse et les visites.
Au petit jour, je fais mes ablutions et me rends à pied à la mosquée
voisine de Boulbinet pour m'acquitter de ma prière de l'aube.
Les fidèles, dans leur majorité, me connaissent et sont surpris
de me revoir : chacun veut me serrer la main et m'apporter un
mot de sympathie. C'est réconfortant car je sens que c'est là
le vrai peuple qui ne croit pas à toute la mise en scène théâtrale
du complot.
Les coups de sifflet fusent de partout appelant les militants
à se lever, à se rendre au stade du 28 septembre pour la commémoration
du 22 novembre.
« Debout », crie le milicien en soussou « et en avant pour le
stade du 28 septembre. Debout, c'est l'heure. Nous avons de nombreux
hôtes de marque venus de toute l'Afrique. Ceux d'entre vous qui
n'iront pas au stade n'auront pas de ravitaillement. Debout, c'est
l'heure! »
Les rues commencent à grouiller de monde. Les militants habillés
de blanc, la tenue nationale, se dirigent vers les lieux de rassemblement
où des camions les attendent qui vont les « déverser » au stade
du 28 septembre. Ils arriveront ainsi de tous les coins de la
ville, en toute liberté, n'oubliant jamais cependant que s'ils
ne s'y rendaient pas ils seraient privés de ravitaillement...
Les premières lueurs du soleil rougeoient à l'horizon et le ciel,
comme embrasé, change de couleur à vue d'il, donnant au paysage
une note de beauté qu'aucun pinceau humain n'aurait pu créer.
Ici, au bord de la mer, où je me suis porté, je sens m'envahir
comme une douce atmosphère de paix et de sérénité. A cet instant
précis, je suis loin de toutes les contingences caractéristiques
du moment.
Mes parents, mes beaux-parents arrivent parmi les tout premiers.
Je ne reconnais aucun de mes jeunes frères, aucune de mes jeunes
surs qui avaient moins de dix ans à mon arrestation. Aujourd'hui,
je me trouve en face de grands jeunes gens. Ma fille ? Impossible
de la reconnaître. Elle avait à peine trois ans quand je suis
parti. Elle est dans sa treizième année aujourd'hui. Je ne la
connais pas et elle ne me connaît pas, non plus. Elle est allée
passer les fêtes du 22 novembre chez ses grands-parents.
Je surveille la porte anxieusement dans l'attente de l'arrivée
de ma belle-mère : « l'adolescente qui sera avec elle sera ma
fille », me dis-je intérieurement. C'est par ma belle-mère que
je la reconnaîtrai.
Elle arrive enfin, mais avec deux adolescentes. Je devine laquelle
est ma fille et on me le confirme en nous présentant l'un à l'autre.
« Voici ta fille... Fabi, voici ton père! »
Le salon ne désemplit pas, et ne désemplira pas des semaines durant.
On m'embrasse, on me félicite et en même temps on me plaint. On
plaisante aussi. Certaines femmes, par trop sensibles, pleurent
tout bas. On invoque la protection du Tout-Puissant sur ma famille
et sur moi-même. Le téléphone n'arrête pas de sonner.
Je suis ému, profondément touché par tant de manifestations de
sympathie, d'amitié. Je me sens un peu perdu. L'émotion m'empêche
de parler. Et bien malgré moi, inconsciemment, je suis les conseils
de cet ami, officier de sécurité, plus au courant que moi des
réalités du régime dans ce domaine, et qui me recommandait d'être,
à ma libération, plus muet qu'une carpe sur ce que j'aurai vécu
en prison car, me disait-il, beaucoup de ceux qui viendront te
voir ne seront que des espions chargés de rapporter tes moindres
faits et gestes, tes moindres propos.
J'aurai encore la grande et agréable surprise de recevoir la visite
d'un ami qui occupe de hautes responsabilités dans un pays africain.
Ayant appris ma libération de façon persistante et de source sûre
cette fois-ci, il tiendra à venir me voir et m'embrasser. Je le
sens heureux de me retrouver. Il me racontera qu'à mon arrestation
il avait encore trouvé le moyen de faire le voyage de Conakry
pour voir comment il pourrait venir en aide à ma famille, défiant
ainsi toutes les animosités existant dans les relations entre
la Guinée et son pays.
A l'époque, malgré tous ses efforts, il ne réussira pas à voir
mon épouse et ma fille. Bien au contraire, la chose sera signalée
au chef de l'État 17. Celui-ci, au cours d'un repas qu'il
offrira
à la délégation de mon ami, orientera la conversation sur moi
et déclarera sans en avoir l'air :
« Quant au jeune Porto, je regrette profondément qu'il se soit
mis dans cette situation. J'avais tellement d'amitié et d'affection
pour lui ! Mais il s'est laissé tromper par la France qui lui
a promis de lui donner son agrégation en droit en échange de sa
participation au complot... »
Après cette phrase, qui me sera d'ailleurs rapportée par d'autres
sources, mon ami aura compris la réalité du complot.
Je suis sincèrement touché par tant d'amitié.
Le lendemain de ma libération, très tôt, le dimanche matin, l'ensemble
des proches parents de mon père, ses cousins, ses neveux, sont
venus me voir. Je les attendais, j'attendais cette réunion de
famille. Je savais qu'elle n'aurait pas pu avoir lieu le jour
même de ma libération car c'était un samedi. Et une superstition,
fondée certainement sur l'observation des faits, veut que tout
ce qui arrive ou se fait un samedi se répète trois fois. On évite
donc, quand on le peut, de faire certaines choses ce jour-là.
Après les salutations d'usage, leur doyen a commencé
« Bappa 18 , dit-il, neene e baaba ko ko fuddhortee
aduna... La vie commence avec un père et une mère... »
Je devine la suite : il s'agit de mon père. J'ai appris son décès,
tout à fait accidentellement, en 1980, peu de temps avant ma libération.
Une de mes connaissances arrêtée pour un délit de droit commun
et envoyée au bloc, avait pu prendre contact avec moi. Au cours
de notre conversation il m'a présenté ses condoléances pour le
décès du « Vieux ». Le « Vieux » ? Je ne comprenais pas. Il est
surpris et veut se rétracter. Finalement je l'oblige à me donner
des précisions et tous les détails des circonstances de la mort
de mon père, car c'est bien de lui qu'il s'agit.
A son tour, il est surpris qu'on ne m'ait pas fait, officiellement,
part de ce décès qui remonte à plus de quatre ans. Mon interlocuteur
me raconte qu'à l'époque tous mes parents avaient pensé que si
j'étais vivant, le président m'aurait fait libérer. Ils n'ont
déchanté que lorsque celui-ci leur a dit, parlant de mon père
:
« Comment, il était toujours vivant celui-là? »
Pauvres naïfs qu'ils étaient !
Mon interlocuteur continue à parler. Il me donne des détails.
J'ai accusé le coup et il m'a fait mal. Cette nuit-là, je n'ai
pas dormi. J'ai prié, avec ferveur, pour le repos de l'âme de
mon père. Je sais combien de sacrifices il a consentis pour notre
éducation et dans mes pires moments de détresse, j'ai toujours
nourri l'espoir de le revoir un jour. Dans ma prière et dans ma
ferveur je lui ai associé ma mère et mon oncle Yacine 19,
ces deux
êtres auxquels je dois tant et dont, toute ma vie, je regretterai
la disparition prématurée
J'ai à peine écouté le récit du doyen, tellement j'en connaissais
le contenu. Il en est à la conclusion, récite des versets du saint
Coran et invoque la Clémence et la Miséricorde de l'Unique, pour
mon père et l'ensemble de nos morts, et pour notre propre protection
ici-bas.
La cérémonie est presque terminée car c'est une vraie cérémonie
qui veut qu'après un décès les proches du défunt se retrouvent
pour se présenter mutuellement leurs condoléances, prier pour
le repos de l'âme du défunt et pour eux-mêmes. Elle a généralement
lieu le jour même du décès. Si pour une raison ou une autre un
des proches n'a pas pu y assister immédiatement, comme c'était
le cas pour moi, on y procédera dès que ce sera possible.
Le doyen, au nom de la petite assemblée de mes proches, me présente
alors ses condoléances et me demande de me résigner et d'accepter
la Volonté du Très Clément et Très Miséricordieux. Je les remercie
et je leur explique qu'en tant que musulman j'accepte la Volonté
de Dieu qui est toujours la meilleure, et que je m'y soumets et
leur demande d'en faire autant en leur présentant, à mon tour,
mes sincères condoléances pour cette épreuve qui nous est
commune.
Le doyen me présente aussi, officiellement, le testament de mon
père et me met au courant des dispositions prises pour son exécution.
Il ne reste plus qu'une petite formalité qui relève d'une pratique
si fortement observée, qu'elle en est devenue une tradition dans
la croyance populaire. Il faut qu'on me rase la tête et qu'on
m'emmène me laver au bord de la mer. Cela aura la vertu symbolique
de retirer de mon corps la « guigne » et tout ce que la prison
aura pu y laisser de « mauvaises traces ». Pas question de se
soustraire à cette formalité, qu'on y croie ou non.
Une autre pratique, fermement établie elle aussi, veut que tout
prisonnier politique libéré rende une visite de courtoisie au
chef de l'État pour le remercier de sa magnanimité. Apparemment
rien de contraignant : on le fait « en toute liberté », comme
tout ce qui se passe dans la Guinée de Sékou
Touré. Celui qui,
ayant occupé certaines fonctions ou qui jouissait d'une certaine
notoriété dans quelque domaine que ce soit avant son arrestation,
voudrait se soustraire à cette « obligation » subirait les contrecoups
de son attitude. C'est que la prison ne lui aurait servi à rien
: il n'aurait rien « compris ». Peut-être même la mauvaise
humeur du pouvoir qu'il provoquerait ainsi s'abattrait-elle sur les siens.
Ainsi, dans le cas même où l'intéressé voudrait se soustraire
à cette obligation, acceptant d'avance de courir le risque d'une
nouvelle arrestation, c'est sa famille, au sens africain du terme,
c'est-à-dire au sens large, qui fera pression sur lui.
Certains s'acquittent de ce « devoir » accompagnés de tous les
membres de leur famille : femmes, enfants, frères, oncles, alliés,
etc. D'autres l'élargissent aux personnalités influentes du régime
: quelques membres du B.P.N. en même temps que membres de la famille
ou de la belle-famille tels que :
D'autres effectueront même le voyage de
Faranah pour voir « le grand frère » Amara Touré, qui est convaincu
que si Sékou est président, c'est parce que lui, Amara, n'est
pas instruit. De toute façon il dit à qui veut l'entendre que
« si Sékou est président à Conakry, lui, Amara, il est président
à Faranah ». Ceux qui iront le voir ainsi dans sa « capitale »
le feront dans le but de s'assurer une protection encore plus
effective pour l'avenir.
Personnellement je tenais à ces visites, surtout pour écouter,
entendre ce que me diront ces hommes dont j'ai été, douze ans,
un collaborateur. J'ai donc demandé à Siaka
Touré de me ménager
une audience avec le chef de l'État.
Celui-ci m'invite à dîner avec mon épouse et ma fille le lundi
24 novembre 1980, deux jours après ma libération. A notre arrivée
il était déjà à table avec des personnalités étrangères et des
Guinéens que je ne connaissais pas. Il nous a salués et nous nous
sommes installés. Pour ceux qui connaissent le palais de la Présidence,
la table était mise dans le petit hall attenant au salon de l'étage,
devant la chambre qui sert de magasin au chef de l'État et où
sont empilés, pêle-mêle, tissus, burnous, corans, tapis de prière,
etc., qu'il a coutume d'offrir à certains visiteurs. Je suis du
même côté de la table que lui, séparé de lui cependant
par deux autres convives.
La conversation s'est orientée sur les diplômes, le président,
approuvé en cela par un délégué voltaïque qui épousait toutes
ses positions, avec force gestes et démagogie, affirmait que les
diplômes universitaires ne valent rien et qu'il faudrait qu'un
jour, pas très lointain, les dockers eux-mêmes aient une licence
en droit, en mathématiques, en lettres, etc. Je ne participais
pas et ne mangeais pas, non plus.
Le repas terminé, nous sommes passés au salon. Le président a
ouvert son bureau : il y est entré. Au bout de quelques minutes
il l'a rouvert et m'a fait signe de venir. Il s'est installé sur
l'un des fauteuils placés en face de son bureau et m'a invité
à m'asseoir à côté de lui : toutefois il y avait un
fauteuil entre nous.
En une fraction de seconde, je pus l'examiner de près. Sa silhouette
s'est épaissie, les yeux sont toujours vifs, étincelants, le regard
perçant, les cheveux que son calot blanc laisse apparaître aux
tempes, ont blanchi, le teint semble plus mat, plus noir. Il a
vieilli, mais si le temps commence à avoir prise sur lui, il ne
me donne pas l'impression d'être fatigué. On m'avait affirmé au
bloc qu'il avait changé : je ne vois pas en quoi, du moins au
physique, sinon ces petits détails que je viens de noter.
Au moral, je doute qu'il ait changé. Il est à un âge où aucun
être, fût-il un « animal politique », ne change plus, sinon pour
devenir un peu plus ce qu'il était : un peu plus habile, un peu
plus rusé, un peu plus cynique, un peu plus pervers, un peu plus
cruel s'il l'était. Jamais moins ! C'est ma conviction. Et tout
cela, Sékou Touré l'était.
Tous mes sens sont en éveil : je suis tendu car je connais sa
vivacité d'esprit, sa détermination à parvenir au but qu'il s'est
fixé, envers et contre tout, sa conviction, maintes fois affirmée,
que « l'ennemi d'hier est l'ennemi d'aujourd'hui, l'ennemi de
demain ». Et dorénavant je suis l'ennemi, surtout qu' « il sait
que je sais ».
Il engage la conversation d'emblée. A peine me suis-je assis qu'il
me demande :
« Au fond, de quoi souffrais-tu ?
C'était du ventre, président... » J'ajoute « ...
il y a aussi les yeux... »
« Tu diras à Saïfon 20 que le médecin qui s'occupait de toi
en prison n'a qu'à continuer à te suivre... »
Petite phrase insidieuse qui avait pour but de me laisser croire
qu'il ignorait qu'il n'y avait de médecin au bloc que cet autre
compagnon de misère démuni de tout, dépourvu de tout droit
si ce n'est celui que le major et le chef de poste voulaient bien
lui accorder. Mais qu'importe ?
« Bien, président. »
Déjà il se lève. Je l'imite. Je saisis au vol, dans son regard,
comme une petite lueur de... gêne, peut-être... Puis
« Ah ! Mes condoléances pour le Vieux... »
Il s'agit de mon père. Ils se connaissaient bien, tous les deux,
de très longue date :
« Merci, président... »
Il me tend la main.
« Va te reposer...
Merci Président... Mes hommages à Madame la Présidente...
Je te remercie, mon cher, et je ne manquerai pas de les lui
transmettre. »
C'est fini, l'entretien est terminé. Il aura duré à peine
trois minutes ! Il est un peu plus de vingt et une heures.
Le lendemain aux environs de onze heures, je me rends au bureau
du ministre de la Santé El hadj Saïfoulaye Diallo, accompagné
de mon épouse et de l'une de mes surs.
Il transpire beaucoup, semble fatigué et respire avec difficulté,
plus de difficulté qu'avant mon arrestation. Il n'a jamais été
de santé solide. Il me serre la main.
« Je suis vraiment content de te voir, surtout que tu sembles
en bonne forme, me dit-il.
Je vous remercie...
Combien de temps as-tu passé en prison ? »
Je réponds en souriant :
« Un peu moins de dix ans ou un peu plus de neuf ans, suivant
le bout auquel on se place...
Mais c'est incroyable, c'est effarant, reprend-il en insistant
sur les mots. Je ne comprends pas qu'on puisse traiter ainsi ses
collaborateurs. Et MBaye 21, et Sow 22 et Barry Abbasse 23, que
sont-ils devenus?
Je n'en sais rien...
Eux, je crois qu'ils sont morts ? Une fois j'ai téléphoné à
Benoît 24 pour lui demander de leurs nouvelles. Il m'a
répondu
qu'il ne sait pas mais qu'il va mener une enquête pour savoir.
»
Je suis ébahi : simple naïveté ou cynisme de sa part ? Je me pose
la question, encore aujourd'hui. Il passe à autre chose.
« Je te présente mes sincères condoléances pour
M. Saliou 25. C'était
un homme sage, digne, que tout le monde respectait. Ton arrestation
a abrégé ses jours. »
Nous nous séparons sur cette dernière note. Je resterai plus de
six mois sans le revoir. Puis un jour, je suis encore passé à
son bureau : il n'était plus ministre de la Santé, mais ministre
à la Présidence, chargé de je ne sais plus quoi. Il était
seul.
« Tu as complètement disparu, me dit-il, tu ne voulais pas me
voir ?
Si, mais je n'ai pas été tranquille ces temps-ci. J'ai dû me
rendre au Fouta pour saluer mes oncles et mes tantes et leur présenter
mes condoléances pour tous les décès qu'il y a eu en mon absence...
Je n'en reviens pas encore qu'on t'ait gardé si longtemps. Tu
m'as dit près de dix ans... »
Je réponds en hochant affirmativement la tête.
« Est-ce qu'on t'a... torturé ? »
Je sais qu'il est bien informé de tout ce qui s'est passé à Boiro.
Un de nos compagnons, qui est aussi un de ses amis de longue date
et qui lui a conservé son amitié, lui a raconté tout ce qui s'est
passé à Boiro : la torture, la diète, simple et noire, la fabrication
des dépositions...
J'hésite donc à répondre à sa question, mais, finalement,
je lui dis en un raccourci que je veux suggestif :
« J'ai fait ou subi tout le circuit complet de Boiro, avec,
parfois, des circonstances aggravantes...
C'est effarant, on m'a raconté... Comment peut-on faire de telles
choses à des hommes qui ont été vos collaborateurs? Moi, je
ne pourrai jamais.
Disons que c'est le destin...
Non, non, reprend-il, le destin n'explique pas tout, n'explique
même rien. En réalité, Ismaël voulait exterminer les cadres
peuhls...
»
J'écoute, attentif, avec une légère pointe de déception. Je me
dis tout bas « il ne veut pas ou n'ose pas désigner qui nous savons,
lui et moi. Ismaël certes, oui... il s'est montré particulièrement
cynique, cruel... a réglé ses problèmes personnels. Mais au-dessus
de lui... »
El Hadj Saïfoulaye poursuit :
« ... Je sais bien que tu m'avais prévenu pendant l'agression...
» (Je me dis en moi-même : il s'en souvient donc ... ) « ... Mais
que veux-tu? J'ai ma façon personnelle d'aborder les problèmes...
Vous savez, peu importe maintenant... »
Je ne saisis pas sa réponse. Je suis tout à mes pensées. Je sais
qu'il a connu l'angoisse et les humiliations auxquelles nous autres,
« cinquième colonne », sommes familiers, que lui-même est un «
cinquième colonne » potentiel. Tous ceux qui étaient considérés
comme étant ses amis ont été arrêtés. Ses parents les plus proches
n'y ont pas échappé : ses oncles, ses cousins, ses neveux, sa
sur Hadja Bobo Diallo. Ismaël voulait son arrestation mais son
grand frère, Sékou Touré,
a hésité, comme il avait hésité une
ou deux fois déjà, car les voyants l'avaient prévenu depuis longtemps
que la fin de Saïfoulaye serait annonciatrice de sa propre fin
et qu'il ne devrait jamais mettre la main sur lui au risque d'entraîner
sa propre fin. C'est à cela qu'il a dû le salut mais on ne lui
a épargné aucune vexation, aucune humiliation.
Pendant que je me fais ces réflexions, mon interlocuteur continue
à parler. Je n'entends que sa dernière recommandation :
« N'oublie pas, chaque fois que tu auras un problème, il faudra
m'en parler ou en parler à Benoît... »
Je me dis tout bas à moi-même « il ne manquerait plus que cela
» et tout haut :
« Je ne pense pas que j'aurai des problèmes qui nécessitent
son intervention ou la vôtre... »
En prenant congé de lui, je ne pouvais pas imaginer qu'il était
presque au terme de sa vie. Il rendra l'âme peu de temps après
cette entrevue.
Le général Diané Lansana, ministre de la Défense nationale, me
reçoit le mardi 25 novembre 1980, aux environs de midi. Il m'embrasse
et attaque aussitôt :
« Mon frère, il faut oublier tout ce que tu viens de vivre ! C'est une tranche de notre vie nationale que nous aurions préféré n'avoir jamais vécue. Cela a été un moment de folie généralisée où tout était sens dessus dessous. Et puis, il ne faut pas en vouloir à tes amis pour leur comportement pendant ton absence.
Nous avons été lâches et nous ne nous sommes pas montrés à la hauteur. Mais nous avions peur, terriblement peur ! Et il faut reconnaître
que la peur aussi est un sentiment humain.
« Moi qui te parle, je m'attendais à mon arrestation à tout moment. Je me couchais tout habillé et je me réveillais parfois en criant. Je faisais des cauchemars. De bonnes âmes venaient me prévenir la journée qu'on viendrait m'arrêter
la nuit.
« Personnellement j'ai été très lâche, je l'avoue. Je m'en veux de ne pas avoir été fichu
d'aider la famille de mon ami Sy Ibrahima 26 quand il a été arrêté. Mais (que veux-tu?) j'avais peur, très peur. Je t'assure, en prison, vous étiez beaucoup plus tranquilles que nous qui étions prétendument en liberté. »
Je l'écoute parler. Il n'a rien perdu de sa franchise habituelle, un peu brutale et qui se moque des tabous. Oui, je sais qu'il a eu peur, très peur, le jour de l'agression quand il a été fait
prisonnier par les envahisseurs et depuis, car Sékou
Touré lui
reproche de n'avoir pas été fusillé par ces derniers. Il l'accuse de complicité avec eux. En fait, il ne doit qu'à ses
liens de famille 27 d'être encore en vie !
Le mercredi 26 novembre 1980, Ismaël Touré me reçoit aux environs
de quatorze heures. Il a un peu vieilli, rien que de normal. Ses
cheveux ont blanchi. Nous ne nous sommes pas vus depuis ces journées
d'interrogatoire à Boiro.
En me serrant la main, il s'efforce de sourire :
« Tu es parmi ceux qui ont eu le moins de chance... », me dit-il.
Curieuse façon de mettre entre parenthèses tous les morts de Boiro.
Je riposte :
« Au contraire, j'ai eu beaucoup de chance... »
Il ne relève pas. J'essaie d'accrocher son regard : il est fuyant
et ne s'arrête sur rien de précis. Impossible de le saisir.
La voix est calme
« Et ta santé?
Grâce à Dieu, elle est mieux qu'on aurait pu craindre.
En tout cas, n'oublie pas, au cas où tu voudrais aller à Fria
ou à Kamsar, on peut toujours aider, tu n'auras qu'à prévenir
Ben, n'est-ce pas Ben? »
Ben-Daouda est son ami et son chef de cabinet.
Il assiste à notre entretien. Il approuve. Fria et Kamsar sont
les deux villes industrielles qui abritent les sociétés mixtes
de bauxite, Friguia et C.B.G., et qui dépendent du ministère des
Mines et de la Géologie, qui est son ministère. Elles disposent
d'hôpitaux modernes où sont soignés les expatriés et les agents
de ces deux sociétés.
« Je ne manquerai pas d'aviser Ben, si le besoin s'en faisait
sentir. »
L'entretien est terminé. Moins de cinq minutes. Je suis satisfait.
Je sais qu'en me voyant il a été obligé de penser à tous les autres
qui ne sont pas revenus. Je sais que chaque fois qu'il me reverra
il pensera à eux. Certainement cela lui fera quelque chose, si
tant est qu'il ait encore un reste de sentiment humain.
Notes
1. Beaucoup ne retrouveront pas leur fouille, car les hommes de
garde, les chefs de poste en tête, toujours dans le dénuement,
se seront allégrement servis.
2. A partir de 1971, on ne fêtera plus le 2 octobre, déclassé
et remplacé par le 22 novembre.
3. Notons qu'un jeune professeur belge, Jean-Claude Vestrepen,
arrêté en 1971, s'était suicidé en 1972.
4. Ancien secrétaire fédéral, ancien gouverneur, ancien ministre
délégué, arrêté en septembre 1971 et libéré dans la nuit du 5
au 6 octobre 1980.
5. Prière surérogatoire entre la prière de l'aube et celle du
milieu du jour.
6. Petite céréale spécifique de certaines régions d'Afrique.
7. Il a plusieurs voitures qu'il change chaque jour. Parfois il
en change même deux à trois fois par jour.
8. Pouvoir révolutionnaire local. C'est la cellule de base du
parti. Avant, on disait comité de base.
9. Au début, collège d'enseignement rural. La population disait
« collège pour enfants ratés ». Le pouvoir, par réaction, a étendu
le sigle à l'ensemble des écoles de Guinée, qu'elles soient primaires,
secondaires ou d'enseignement supérieur, sous le nom de collège
d'éducation révolutionnaire.
10. L'un des plus vieux quartiers de Conakry.
11. Supra, p. 27.
12. C'est le prénom de Mme Diarra.
13. Les quatre pendus de janvier 1971.
14. Un des quartiers de Conakry.
15. Compagnie des bauxites de Guinée.
16. Banque guinéenne du Commerce extérieur.
17. Dans la Guinée de Sékou Touré, les chauffeurs, les gens de
maison, les guides affectés aux hôtes étrangers, sont tenus de
rendre compte de toutes les activités de ces derniers et de rapporter
leurs propos.
18. En langue peuhle, oncle du côté paternel : s'emploie dans
les deux sens : du neveu vers l'oncle paternel et de l'oncle paternel
vers le neveu.
19. Ma mère et mon oncle Yacine, premier député de la Guinée française
au Parlement français, sont morts le même jour, à six heures d'intervalle,
en avril 1954, la première, à la suite d'une septicémie à 39 ans,
le second à 57 ans, à la suite d'une embolie.
20. El hadj Saïfoulaye Diallo, alors ministre de la Santé.
21. A épousé une nièce d'El hadj Saïfoulaye.
22. Vétérinaire de son état, ancien secrétaire d'État au Plan.
Sow Mamadou était un cousin d'El hadj Saïfoulaye. Il a été fusillé
dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971.
23. Barry Abbasse est un de ses intimes et qui sera fusillé, lui
aussi, cette même nuit du 17 au 18 octobre 1971.
24. Sobriquet par lequel certains de ses intimes désignaient Sékou
Touré, en rappel de son action syndicale, car il vient du nom
de Benoît Frachon.
25. Mon père.
26. Sy Ibrahima : ancien commissaire de police de Fria. Arrêté
en 1971 et libéré en 1977.
27. C'est le cousin germain de Sékou Touré.
[ Home | Introduction | Victimes | Perpétrateurs | Recherche | Bibliothèque | Courrier | Blog ]
Contact :info@campboiro.org
© 1997-2009 Afriq Access, Inc.