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Mémorial Camp Boiro


Alpha Abdoulaye Diallo ‘Portos‘
La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré

Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.


Première Partie
L'agression portugaise du 22 Novembre 1970 et ses conséquences


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La nuit de l'agression et la première vague

La nuit est profonde, sereine. En ces derniers jours de novembre, au sortir de la saison des pluies, l'harmattan commence à faire sentir ses effets : la chaleur lourde et moite dont Conakry détient le secret, a disparu, faisant place à une douce fraîcheur.
Dans ce quartier résidentiel où se trouve la petite villa que nous habitons, à mi-distance entre la place Perrone et l'hôtel de France, le silence est dense. Nul bruit si ce n'est, dans les frondaisons épaisses de ces fromagers géants, de ces manguiers aux feuillages touffus, de ces flamboyants fleuris qui font le charme de la ville, le murmure de la brise soufflant de l'océan Atlantique et balançant les palmes des cocotiers. Nul bruit si ce n'est le cri intermittent et régulier de quelque oiseau nocturne, assimilé selon la croyance populaire à quelque sorcière tapie dans l'obscurité, à l'affût de quelque victime.
Cette journée du samedi 21 novembre 1970 avait été harassante. Le carême touchait à sa fin. La fatigue et la lassitude ne s'en faisaient que davantage ressentir. Je dormais d'un sommeil de plomb.
Brusquement, ma femme me secoue. Je me réveille en sursaut. Des coups de feu bien nourris. Armes automatiques. Eclats d'obus, grenades, bazookas.
Les hypothèses se heurtent dans mon esprit. Coup d'Etat ? Bagarre entre gendarmes au P.M.3 1, entre militaires à côté, dans le camp annexe près de la place Pérrone ? Bagarre entre éléments du P.A.I.G.C. 1 basés au Slip way, ou entre ces derniers et des miliciens ?
Mon premier réflexe : l'interrupteur. Pas de lumière. Le téléphone! Je le cherche à tâtons dans l'obscurité de la chambre. Je l'avais placé par terre, à la descente du lit, sur le tapis. Aïcha, mon épouse, devinant mes gestes, frotte une allumette trouvée je ne sais où. Vite, un numéro.

« Prêt ! 2, Président, c'est vous ?
— Oui, Prêt ! C'est Porto ? 3 »
La voix tremble légèrement.
« Oui, Président. — Qu'est-ce qui se passe ?
— Je n'en sais rien. J'ai envoyé les camarades gendarmes avec Zoumanigui 4 voir dans les différents camps militaires.
— Au moins, vous êtes en sécurité ?
— Oui.
— Je suis ici avec Saïfon 5 et Béa 6.
— D'accord.
— J'arrive à l'instant. »

En un tour de main, j'enlève mon pyjama. J'enfile un pantalon, une chemisette. Je réveille, à côté, un ami, ambassadeur de Guinée, venu en mission à Conakry et qui loge chez moi. Il est formel : « N'y allons pas. »
J'hésite un instant. Il faut que j'y aille. Je suis membre de ce gouvernement que je ne peux pas abandonner quand il est en danger : ce serait une trahison. Ma décision est prise. Je m'en vais. L'honneur l'exige. Je ne saurais me dérober. Il est 2 h 50. Je dis à ma femme :
« Tu barricades la porte dès que je serai sorti. N'ouvre à personne, sous aucun prétexte. Je te téléphonerai de temps en temps et je reviendrai le matin pour t'emmener chez tes parents. »
Je vais au garage et monte dans ma voiture ministérielle, une Mercedes 280 SE. Mon ami monte à côté de moi. Les phares éteints, nous roulons à vive allure vers la présidence. Devant le P.M.3 une activité fébrile : des gendarmes courent en tous sens.

Notes
1. P.M.3 : Peloton mobile de gendarmerie.
2. Parti africain de l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert.
3. Depuis le huitième congrès du P.D.G. Prêt pour la révolution (en raccourci prêt !) remplace « allô ».
4. Mes amis et mes intimes m'appellent Porto ou Portos.
5. Commandant Zoumanigui Kékoura, commandant de la gendarmerie nationale (sera fusillé le 29 juillet 1971, voir infra).
6. Saïfoulaye Diallo, ministre d'Etat chargé du domaine des Affaires extérieures.
7. Lansana Béavogui, ministre d'Etat chargé du domaine du Développement économique et qui deviendra Premier ministre. Tous deux sont membres du bureau politique national (BPN).


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