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Mémorial Camp Boiro


Alpha Abdoulaye Diallo ‘Portos’
La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré

Paris. Calman-Lévy. 1985. 203 p.


Rétrospectives


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« Tuez-moi mais ne me livrez pas au peuple »

Je serai, par la suite, informé des premiers moments de l'agression. Aux premiers coups de feu, tirés à Conakry II, à la Minière, aux environs de 2 heures du matin, le dimanche 22 novembre 1970, le commandant Zoumanigui Kekoura, commandant la gendarmerie nationale, le général Noumandian Keita, chef d'état-major général de l'armée guinéenne, accompagnés de certains officiers, se précipitent au palais présidentiel. A leur vue, le président Sékou Touré, croyant à un coup d'Etat, perd son sang-froid et, levant les bras en l'air, leur dit en tremblant :
— « Tuez-moi, mais ne me livrez pas au peuple. Ne me faites pas honte (en malinké : a lu kana n'maluya
!). »
Les officiers répondent :
— « Non Président, nous venons chercher les clés des magasins de munitions. »
Plus tard, le général Noumandian racontera la scène à son vieil ami, le sage El Hadj Sinkoun Kaba, qui lui dira :
— « Vous auriez dû improviser un coup d'Etat, l'arrêter. Vous avez eu tort, bien tort. »
Et, une certaine tristesse dans les yeux, une certaine émotion dans la voix, il ajoutera :
— « Maintenant il vous tuera tous ! Il n'épargnera aucun de vous. »
Effectivement, Sékou Touré les fera tous arrêter et exécuter le 29 juillet 1971.

Des prisonniers portugais blancs

Le P.A.I.G.C., dans sa lutte révolutionnaire d'indépendance nationale contre le colonialisme portugais, avait fait 18 prisonniers blancs parmi lesquels le fils du maire de Lisbonne.
Décidés à récupérer ces derniers, les autorités portugaises organisèrent l'expédition de Conakry, en complicité avec certains Guinéens de l'opposition extérieure 1. Ils recrutèrent, à cet effet, des Guinéens bana-bana ou chômeurs qui peuplent les rues des capitales voisines, leur firent subir un rapide entraînement militaire et les embarquèrent avec des militaires portugais « pour une destination inconnue ».
Les bateaux les transportant, des L.S.T. 2 , arrivent au large de Conakry, ce samedi 21 novembre 1970, en fin d'après-midi. Ils restent là jusqu'aux environs de minuit. Le débarquement commence à bord de plusieurs péniches. Les mercenaires prennent position dans différents points de la ville. Malgré les multiples polices officielles, officieuses et parallèles, leur présence n'est signalée à aucun moment.
Aux environs de 2 heures du matin, les agresseurs débarqués sur la plage de la Minière, essentiellement des Blancs, attaquent le quartier général et la prison du P.A.I.G.C. d'où ils libèrent les prisonniers portugais blancs qui s'y trouvaient, démolissent la résidence d'Amilcar Cabral dont la liquidation physique était aussi l'un de leurs principaux objectifs. Ils tirent sur tout ce qui bouge et commettent d'ignobles assassinats dont celui du comte von Tiesenhausen de la République fédérale d'Allemagne. Ils se rendent à la résidence secondaire de Sékou Touré, à Bellevue, non loin de là et, croyant que celui-ci s'y trouvait, détruisent la case principale. Ils acquièrent ainsi la conviction que le président est mort et rembarquent, emmenant leurs blessés et leurs morts.

Un autre groupe comprenant des envahisseurs guinéens et des Blancs s'emparent du Camp Boiro dont les principaux responsables disparaissent. Siaka Touré, commandant du camp, se réfugiera à l'hôtel Camayenne, dans la chambre et auprès de Baldé Oumar, secrétaire général-adjoint de l'O.E.R.S. 3 qui sera arrêté par la suite et fusillé dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971.

Oularé Douti, alors « margis » 4, leur fait ouvrir la porte du bloc pénitentiaire en utilisant le mot de passe convenu et en assurant à ses défenseurs qu'il est seul. Les envahisseurs abattront ces derniers et délivreront les prisonniers politiques qui y étaient enfermés. Ceux-ci commettront la faute de se reconstituer prisonniers dans la journée du même dimanche 22 novembre, arguant du fait qu'ils auraient été libérés par les ennemis du peuple.
Le capitaine Abou Soumah aura, seul, le réflexe qui convient en pareille situation. Il dira qu'ayant entendu Sékou Touré « vociférer » (c'est son terme), à la radio, il s'arrangera pour quitter la Guinée. On arrêtera l'ensemble des parents qui lui restaient en Guinée :

Le général Diané Lansana, alors ministre de la Défense et président du Comité révolutionnaire, se rendra dès les premiers coups de feu au Camp Boiro : arrêté, il se fera passer pour le « chauffeur du ministre ». Reconnu, il ne devra la vie qu'à Camara Balla qui interviendra :
— « Ne le tuez surtout pas ! Il faut qu'il s'explique devant le peuple. »
On l'enfermera dans une cellule du bloc du camp d'où il sera libéré par un des Guinéens venus avec les Portugais, Barry Ibrahima, qui sera exécuté, peu de temps après, à Kindia. Le général Diané se réfugiera, transi de peur, au domicile de l'ambassadeur d'Algérie, non loin de là. Sékou Touré lui interdira de révéler, à qui que ce soit, les conditions de sa libération surtout qu'il la devait à un Peuhl 5. Jusqu'à la fin de sa vie, il lui en voudra de n'avoir pas été tué par les agresseurs, ce qui, pour lui, était la meilleure preuve que Diané était leur complice ! Si celui-ci n'avait pas été son cousin germain, il l'aurait fait fusiller sans autre forme de procès.
Le commandant Ousmane Condé sera purement et simplement abattu. Le lieutenant Kourouma Moriba, de la Marine nationale, connaîtra le même sort.
Le groupe, composé uniquement de Guinéens, chargé d'attaquer le palais de la présidence, n'a pas pu accomplir sa mission [ … ] « parce que le guide n'a pas reconnu le palais » [ … ] 6. Et l'on s'évertuera après, à nous convaincre que les envahisseurs avaient des complices intérieurs qui leur servaient de guides. Je ne vois pas à Conakry le moindre Guinéen qui, même de nuit, même sans lumière 7, ne pourrait pas reconnaître le palais présidentiel.
Pendant ce temps, le lieutenant J. J. Lopez de l'armée portugaise, débarqué avec vingt-quatre de ses hommes, refuse d'attaquer l'aéroport comme c'était l'objectif, dès qu'il constate qu'il se trouve à Conakry. Sans avoir tiré un coup de feu, il se rend volontairement à la milice populaire avec l'ensemble de ses hommes et leurs armes 8.
Après son audition par la commission d'enquête de l'O.N.U., le lieutenant Lopès sera transféré à Kindia avec ses hommes et les autres mercenaires. Ils seront passés par les armes au mois de décembre, avant la réunion de l'Assemblée nationale érigée en tribunal révolutionnaire.
Dans la journée de ce même dimanche 22 novembre, les bateaux portugais lèveront l'ancre avec les prisonniers portugais blancs qu'ils venaient de libérer, abandonnant à terre la plupart des mercenaires qu'ils y avaient débarqués : soldats portugais et guinéens recrutés à Dakar, Bissau, Bathurst (actuelle Banjul). Les autorités portugaises se débarrasseront de ceux de ces Guinéens qui ne l'auront pas été débarqués ou qui, après l'avoir été, réussiront à retourner à bord : ils les déposeront les jours suivants à la frontière entre la Guinée-Bissau et la Guinée-Conakry, du côté de Gaoual-Koundara. Tibou Tounkara, ancien ambassadeur à Paris et à Dakar, ministre de l'Agriculture, sera nommé responsable des opérations dans cette zone, Mamadi Keita membre du B.P.N., ministre de l'Éducation nationale, le coiffant en qualité de coordonnateur de toute la zone d'opérations de la Moyenne-Guinée. Mamadi en voudra à Tibou d'avoir ignoré son autorité en adressant, directement et par-dessus sa tête, au « Responsable suprême de la révolution », ses rapports sur la situation dans la zone qu'il contrôlait. « Il me le paiera cher », disait-il. Tibou, pourtant considéré comme membre du clan Behanzin-Mamadi (voir dossier LBZ), sera arrêté et fusillé dans la nuit de 17 au 18 octobre 1971.
Les réactions internationales ne se font pas attendre. Le conseil des ministres de l'O.U.A. réuni en session extraordinaire à Lagos, dès le début du mois de décembre, prend position pour la Guinée et condamne l'agression portugaise. Le Conseil de sécurité de l'O.N.U. envoie à Conakry une mission d'enquête (Résolution 289, 1970).
Des messages de soutien affluent. Une unanimité se fait autour de la Guinée et de son leader. Moment unique, moment privilégié, politiquement exceptionnel pour procéder à une réconciliation nationale en Guinée. Hélas ! Sékou Touré n'en profitera que pour asseoir davantage son pouvoir, en semant la terreur au sein du peuple, en liquidant physiquement adversaires supposés ou réels, soupçonnés de ne pas lui être aveuglément acquis.
La situation maîtrisée, commencent les arrestations nombreuses, inattendues, surprenantes. Il paraît que Barry III, Mme Loffo Camara, Baldet Ousmane, sont des complices intérieurs des agresseurs. D'autres, Jean-Paul Alata, Kapet de Bana, Elie Hayeck, Abouchacra, Tassos Mavroidis, seront arrêtés, libérés, repris.
L'Assemblée nationale s'érige en tribunal révolutionnaire et statue sur le cas des mercenaires et de leurs prétendus complices intérieurs. Elle entérine — pouvait-elle agir autrement ? — les décisions arrêtées par le comité révolutionnaire, en réalité le « Responsable suprême de la révolution » et son frère Ismaël Touré.
C'est alors que commencent les exécutions capitales - le « carnaval de Conakry » — dira un journaliste — en réalité le carnaval macabre du P.D.G. En effet, à Conakry au pont du 8 novembre, devenu pont de la Honte, baptisé plus tard « pont Fidel Castro Ruz, route infinie de l'Histoire » et débaptisé à l'occasion du sommet de la CEDEAO 9, on pendra Baldet Ousmane, Makassouba Moriba, Barry Ibrahima dit Barry III, Keita Kara de Soufiana. On fusillera, au champ de tir de l'armée à Yakhémato, entre Matoto et le centre d'enrobage des Travaux publics, peu avant l'usine de cigarettes et d'allumettes E.N.T.A. 10, huit personnes dont, semble-t-il, Tall Habib, Mme Loffo Camara, Soumah Théodore, Conté Ansoumane, Touré Kerfalla, Kaba Laye. A l'intérieur, dans toutes les régions de Guinée — qui en comptait alors vingt-neuf (pour trente fédérations du parti, Conakry en ayant deux) — on pendra au moins deux personnes. Cela se passera dans la nuit du dimanche 24 au lundi 25 janvier 1971.
La Guinée se réveillera, ce lundi, terrifiée de se trouver en face de ces pendaisons, pratique qu'elle n'avait jamais connue auparavant. Le monde commence à découvrir Ahmed Sékou Touré sous ses traits de tyran sanguinaire qui a jeté bas le masque du démocrate.
Avant que le tribunal ne statue sur les cas qui lui étaient soumis, les mercenaires et beaucoup d'autres victimes avaient déjà été passés par les armes. Aucun des accusés ne comparaîtra devant le tribunal — ce n'est pas la tradition dans la Guinée de Sékou Touré 11. Le tribunal statuera sur audition de bandes magnétiques, enregistrées dans des conditions douteuses, sur des catégories et non sur des cas individuels. Aucune défense ne sera assurée aux accusés qui n'auront pas le droit de se défendre eux-mêmes. Aucun recours après le jugement immédiatement exécutoire ! Le chef de l'Etat lui-même renoncera solennellement à l'exercice de son droit constitutionnel de grâce ! Etait-ce nécessaire ?!
Si en théorie l'Assemblée est souveraine, en réalité elle n'a aucun droit de modification des « propositions » que le comité révolutionnaire lui soumet. Le député qui aurait la malencontreuse idée de vouloir les amender disparaîtrait aussitôt de la circulation (on découvrira que c'est un membre de la « cinquième colonne » camouflé au sein de l'Assemblée nationale) ou, s'il a beaucoup de chance, il obtiendra un sursis jusqu'au prochain complot. Peu importe la sentence. Des condamnés aux travaux forcés seront fusillés immédiatement (Touré Kerfalla) ou plus tard ( Koumbassa Abdoulaye , Barry Baba, Diallo Souleymane Yala, Diallo Thierno Mamadou Cellou, etc.).
Dans l'esprit du régime, la phase de l'Assemblée est destinée à donner un semblant de forme juridique, à convaincre l'extérieur que tout se passe légalement.
Mais, bien avant la réunion de l'Assemblée 12, alors que radio Bissau menaçait et déclarait que les Portugais viendraient encore libérer leurs hommes, la panique s'empara d'Al Capone 13. Il téléphona le mot d'ordre convenu « Il faut passer à l'action. » Ce fut le carnage.
Mandjou Touré, neveu du président, dit-on officiellement, son fils adultérin affirme « radio-trottoir », photographe devenu lieutenant dans l'armée guinéenne, s'illustra dans ce massacre. Son « plaisir » consistait à introduire le canon de son P.M. AK 14 dans le fondement des mercenaires et à tirer. Plus tard, il sera nommé ambassadeur, donc représentant du peuple de Guinée, dans l'un des pays les plus civilisés et les plus raffinés du monde : le Japon. Quelle insulte à ce pays et à son grand peuple! Quelle insulte au peuple de Guinée !
Le cas de Mandjou Touré n'est pas isolé.

Il est à peu près certain que d'autres responsables politiques ont participé aux massacres de 1971 comme membres du peloton d'exécution.
Mamadi Keita
, alors ministre de l'Education nationale et membre du B.P.N., au lendemain de l'exécution de Mme Loffo Camara, disait avec fanfaronade, à qui voulait l'entendre:

« An ka boun han an ka sisi bo a noun n'na » (malinké, traduction : « nous avons tellement tiré sur eux que nous avons fait sortir la fumée de leur nez »).

Des pays voisins, la Sierra Leone, le Liberia et surtout la Gambie, procéderont, dès le lendemain de l'agression, à des extraditions de ressortissants guinéens dont ils voulaient se débarrasser, les expédiant, ainsi, à une mort certaine. Ces malheureux furent tous sommairement exécutés, sans jugement ni interrogatoire. Dans ce tragique ballet d'extraditions, le président Dauda Jawara de Gambie, joua le rôle principal devant le président Siaka Stevens de Sierra Leone, qui, pourtant, livrera un de ses propres ressortissants.
Au terme des premières pages de ce témoignage, un certain nombre de questions se posent :

Au moment de l'agression, Amilcar Cabral était absent de Conakry. A son retour, il confiera à certains de ses intimes :
— « Sékou nous a trahis ». Qu'est-ce à dire?

Tous les responsables du secteur bancaire au courant de ses manipulations monétaires et qui n'étaient pas de sa famille ou alliés à sa famille, furent arrêtés comme appartenant à la Cinquième Colonne et passés par les armes :

Notes
1. Fortement « noyautée » d'éléments dévoués à Sékou Touré.
2. Liberty Ship Transport (de la Seconde Guerre mondiale). Les mercenaires parleront plus tard de six bateaux dont : la Bombarda, la Montante et l'Orion. (Voir le Livre Blanc sur l'agression portugaise contre la république de Guinée publié par le gouvernement guinéen en 1971, p. 153 et 519.)
3. Organisation des Etats riverains du Sénégal.
4. De l'équipe de Siaka; « margis » : maréchal des logis.
5. La version qu'on fera circuler de ces faits est que Diané aurait réussi à ouvrir la cellule dans laquelle il avait été enfermé, et à escalader les murs du bloc. Cette version paraît invraisemblable car, comment aurait-il pu ouvrir une cellule fermée de l'extérieur, et escalader les murs du bloc, hauts d'au moins cinq mètres ?
6. Déposition d'un mercenaire devant la Commission d'enquête de l'O.N.U., in Livre Blanc sur l'agression portugaise contre la république de Guinée, p. 98.
7. Alors que ce jour-là, la présidence était le seul lieu illuminé de la ville.
8. Voir Livre Blanc, op. cit., p. 91.
9. Communauté économique des États de l'Afrique occidentale.
10. Entreprise nationale des tabacs et allumettes.
11. Un jour, lors du complot de 1969, alors que je lui demandais d'accorder aux accusés la chance de comparaître personnellement devant l'instance de jugement, il me répondit que pour leur propre sécurité cela serait dangereux, qu'ils allaient se faire « lyncher » par la population.
12. C'est Marcel Mato, ex-ministre de l'Intérieur et de la Sécurité, avec qui j'ai partagé la même cellule avant son exécution dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971, qui m'a rapporté ce récit.
13. L'un des sobriquets de Sékou Touré. Il y en a d'autres :

14. Pistolet-mitrailleur Kalachnikov (de fabrication soviétique).
15. Le franc guinéen avait la même valeur, au cours officiel, que le franc C.F.A.
16. Respectivement directeur général et directeur général-adjoint de la B.G.C.E. (Banque guinéenne du commerce extérieur).
17. Directeur général de la Banque nationale du développement agricole (B.N.D.A.).
18. Tous deux anciens gouverneurs de la Banque centrale de la république de Guinée.


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