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Camp Boiro Mémorial


Sako Kondé. Guinée, le temps des fripouilles.

La Pensée Universelle. Paris. 1974. 225 p.


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Chapitre I
A propos d'un « procès »
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« ... et ce sera le frisson de l'histoire
De voir à tant de honte aboutir tant de gloire. » (Victor Hugo)

Quatre-vingt-onze condamnations à mort dont trente-trois par contumace, soixante-huit condamnations aux travaux forcés à perpétuité, des pendaisons publiques avec exposition des corps des suppliciés, le tout dans une atmosphère d'hallucination collective baptisée «carnaval» par le régime. Tels sont les chiffres officiels et le climat du « procès » qui s'est déroulé à Conakry en janvier 1971. Une date éclaboussée de sang. Comme tant d'autres, avant et après. Le vent de folie né dès le premier « complot » continue de souffler, plus violent que jamais. C'est l'exacerbation de la terreur, de la cruauté mentale depuis longtemps devenue argument politique.
Dans cet ordre d'idées, le dernier des Guinéens vivant à l'intérieur [du pays] est aujourd'hui capable d'établir l'état signalétique du régime du P.D.G. : mépris, négation des droits élémentaires de la personne humaine, effacement des structures d'Etat devant le parti unique, confusion de la totalité du pouvoir entre les mains d'un seul homme devenu monstre.
Si, d'une façon plus précise, on sait que ce parti n'est rien d'autre que Sékou Touré lui-même et son clan au sens strict du terme, aidés d'une bande de nervis, et manoeuvrant des foules de chômeurs et de sans-logis ; que le despote nomme et révoque les députés selon son bon plaisir ; que ses ministres sont comme des chiens terrorisés, qu'il va jusqu'à prononcer le divorce ou imposer le mariage bref, si l'on sait que la Guinée du P.D.G. est un microcosme marchant à l'envers suivant la loi d'individus échoués entre deux humanismes : l'africain et l'occidental, alors on ne s'étonnera nullement qu'un « procès » comme celui qui nous intéresse puisse se produire à Conakry.
Pourtant le navire guinéen avait pris un départ mouvementé, certes, mais qui autorisait quelque espoir. Il s'est bien vite abîmé. Mais depuis lors, à l'extérieur, l'opinion s'est désintéressée de son sort, ou a cru de bonne foi, sans doute abusée par les cyniques laudateurs de l'« expérience guinéenne », que le navire poursuivait héroïquement sa route vers on ne sait quel havre du socialisme. C'est ce qui explique la surprise et l'indignation de l'opinion internationale à l'annonce d'un verdict en soi monstrueux. Il n'est d'ailleurs pas certain qu'elle ait été tout à fait édifiée sur la nature et les méthodes du régime de Sékou Touré, puisque ces mêmes laudateurs poursuivent inlassablement leur œuvre de conspiration contre le peuple de Guinée.
Notre propos vise à montrer que le « procès » de janvier 1971 ne traduit nullement une brusque mutation de la nature profonde du régime P.D.G. ; que, en dépit de son ampleur et de son retentissement sans précédent, il demeure comparable avec les « procès » qui ont ensanglanté le pays à des degrés divers ; la similitude est même frappante, que l'on considère les dimensions juridique et politique, ou la toile de fond économique et sociale.
Tout d'abord, rappelons brièvement les faits matériels qui ont été à l'origine de ce « procès », sans nous occuper, pour l'instant, de la façon dont a été menée l'opération de débarquement, ni des raisons profondes de l'échec. Nous nous proposons d'examiner ces aspects en même temps que les questions relatives au mouvement d'opposition.
Quelques Guinéens, soi-disant membres de l'opposition constituée à l'extérieur du pays, organisent à leur manière un débarquement en vue de renverser le régime. Ils spéculent sur la hâte de nos compatriotes à en finir avec ce système de la honte, et abusent de la bonne foi d'un certain nombre d'entre eux. Des commandos débarquent sur les côtes de Conakry dans la nuit du 21 au 22 novembre 1970. Mais l'opération échoue à cause des graves équivoques politiques qui pesaient lourdement sur elle. L'incroyable faiblesse de ses instigateurs permit aux dirigeants P.D.G. de se ressaisir, après un moment d'affolement et de débandade Alors, le terrorisme est officiellement proclamé. Ordre est donné aux hommes de main dressés par le parti d'abattre sommairement tout « suspect ». Et il est appliqué à la lettre. Parallèlement, comme à chaque période de grande effervescence, des centaines et des centaines d'arrestations arbitraires sont opérées. Les sinistres camps, qui se sont multipliés depuis les premiers « complots », regorgent de détenus de tous horizons et de toutes conditions. Les dirigeants éructent leur haine à longueur d'émissions radiophoniques, cultivent la peur et entretiennent un climat de férocité bestiale. C'était le prélude et en même temps la toile de fond du « procès » ; le premier pas d'une longue marche sanglante qui se poursuit encore aujourd'hui. Le prévenu ? L'acte d'accusation ? Il faut aller les chercher dans la toute première allocution prononcée par le despote, quand l'inconscience des responsables politiques du coup lui eut permis de rétablir son redoutable pouvoir.
Et, plus précisément, dans cette phrase que nous citons de mémoire :

« Peuple de Guinée, tu as permis que des mercenaires à la solde de l'impérialisme violent ton territoire... »

C'est donc bien clair : l'accusé , c'est le peuple tout entier Il répond du crime d'avoir « permis », d'être complice du débarquement, d'avoir donné hospitalité à la « 5è Colonne ». Notons, en passant, tout ce que peut comporter de totalitarisme, d'accès de délire et de volonté d'amalgame, un tel acte d'accusation. Celui-ci suffit également à juger du caractère « populaire » du régime.
Nous avons sous les yeux le verdict du « tribunal révolutionnaire » érigé en la circonstance. En voici la phrase finale :

« (le tribunal révolutionnaire) laisse ouvert le dossier de la 5è Colonne avec la conviction profonde que nos dignes et valeureux camarades de la commission d'enquête du comité révolutionnaire feront toute la lumière sur les faits compromettants mis à la charge des cadres du parti et du gouvernement cités dans les aveux (sic) par les individus condamnés par le présent arrêt. »

Voilà que la machine de mort construite pièce à pièce depuis l'indépendance n'épargne plus ses servants les plus zélés, qu'elle broie à leur tour ceux qui l'avaient alimentée pendant la demi-douzaine de « complots » majeurs et de « procès » qui ont ensanglanté la Guinée. C'est là, en réalité, le seul élément véritablement nouveau apporté par le « jugement » du mois de janvier 1971. C'est à cause d'un certain nombre de données élémentaires que le verdict a suscité à l'extérieur plus d'émotion que les précédents jugements, et qu'on a généralement cru, jusque dans certains milieux de 1'émigration guinéenne, qu'il marquait un « tournant ». Comme si le régime P.D.G. avait jamais été autre chose qu'une tyrannie sanguinaire. Nous ne retiendrons que deux raisons : d'une part le nombre exceptionnellement élevé des condamnés, la sauvagerie avec laquelle un certain nombre d'entre eux ont été exécutés, et de l'autre, le délirant tapage fait par le despote sur le plan international, alors qu'il a l'habitude de commettre ses hideux forfaits en vase clos. Assurément, aucun des précédents « procès » ne s'était soldé par un nombre aussi élevé de condamnations capitales officiellement prononcées. Nous disons bien : officiellement prononcées, c'est-à-dire avouées. Mais le critère quantitatif a-t-il quelque valeur dans le contexte des « complots » guinéens ? Si l'on devait retenir ce seul aspect, on commettrait la grossière erreur de croire que c'est à partir du mois de janvier 1971 que le régime P.D.G. est devenu tel qu'on le connaît aujourd'hui. Et l'on se perdrait alors dans d'impossibles explications du brusque changement de nature. Mais un régime se juge à la façon dont il conçoit et exerce le pouvoir, à la valeur qu'il attache ou non à l'homme, à ses droits élémentaires et à sa vie. Et en matière judiciaire, ce qui importe, c'est de savoir pourquoi le pouvoir condamne, comment il s'y prend, et si ceux qu'il condamne ont ou non un minimum de protection légale. Si l'on s'oriente dans cette direction, on s'aperçoit que le quantitatif est relativement secondaire. Il pose une question de degré, de paroxysme, de conjoncture. Et non de structure ou de conception du pouvoir.
On n'exagère rien en disant que le référendum du 28 septembre 1958 fut le premier et le dernier acte légal dans la Guinée indépendante. Le régime colonial n'a jamais brillé par le respect de ses propres lois et des droits des colonies. Mais force est de dire qu'en Guinée, l'indépendance est devenue vite synonyme de destruction, de négation des quelques droits élémentaires que reconnaissait le colonisateur. Et après ? Après ce fut l'arbitraire pur et simple porté à un degré, il faut bien le dire, encore plus révoltant qu'avant, puisque les nouveaux gouvernants sont des gens qui ont tout oublié de l'univers africain, mais rien des méthodes des maîtres d'hier. On imagine aisément ce que peuvent produire de monstruosité sociale, des individus sans amarres culturelles.
On sait depuis longtemps que dans la Guinée P.D.G., le « complot » n'est autre chose qu'un moyen de gouvernement, qu'une arme politique utilisée par le despote quand il comprit que s'usait cette autre arme : la démagogie primaire et grasse. Il n'est que de remonter la longue chaîne des « complots » pour se convaincre que le « procès » de janvier, malgré son exceptionnelle ampleur, ne tranche nullement sur les précédentes turpitudes baptisées telles. On retrouve les mêmes constantes, le même scénario, désormais inséparables des méthodes du despote et ses complices : intoxication, arrestations plus ou moins massives, annonce du « complot » plus souvent imaginaire que réel, érection d'un « tribunal révolutionnaire », « jugement », rebondissement et, de nouveau, arrestations arbitraires... Le processus haineux se poursuit jusqu'à ce que le tyran ait liquidé tous ceux qu'il visait, et assouvi sa soif de sang. Pendant qu'il tonitrue à la radio et qu'il terrorise la population, on continue de torturer et d'assassiner, sans autre forme de procès, dans ses camps de dantesque réputation. Notamment au Camp Alpha Yaya, de Camayenne et de Kindia. Dans ces sinistres lieux, la vie et la mort n'ont plus aucune signification. C'est pourquoi, les anciens prisonniers politiques sont plutôt rares. On sait aujourd'hui que les pensionnaires des camps du P.D.G. vivent dans des conditions infrahumaines. Nous ne les ferons pas parler ici, puisqu'on pourrait les soupçonner d'exagération, de passion partisane. Nous préférons plutôt rappeler le témoignage d'un non-Guinéen 3. Si l'on garde à l'esprit qu'il s'agit d'un cas remontant au premier « complot » de mars-avril 1960, et concernant un prisonnier non guinéen, c'est-à-dire un privilégié relatif, alors on se fera une idée plus précise de la conception que le despote se fait des droits et de la vie de l'homme.

«La prison de Kindia, écrit l'auteur, est emplie d'une étrange clientèle : des anciens combattants soupçonnés de « complot », des métis, suspects en raison de leur ascendance française ; des enfants : les habitants d'un village entier ayant été arrêtés, des bébés sont nés en prison. »

Puis, après avoir dit qu'au début, on laissa le détenu (M. Rossignol, un Français) dans sa cellule (2,20 m sur 1,50 m) pendant vingt jours sans nourriture, l'auteur ajoute :

« La prison de Kindia ne désemplit pas. Au bout d'un certain temps, Rossignol est parvenu à une macabre constatation : les détenus africains meurent généralement le samedi. Explication : l'infirmier du camp passe la visite le vendredi ; soit inexpérience, soit ordres reçus, il fait à certains détenus des piqûres mortelles dont ils succombent le lendemain... Presque tous des morts sans jugement, des cadavres non enregistrés dans la macabre comptabilité du régime.

Voilà comment se conçoit, s'exerce et s'applique la « justice » sous le règne de Sékou Touré. Le mot : arbitraire est faible. Ces quelques lignes lèvent suffisamment le voile sur ses traits monstrueux, sur ces autres constantes de sa façon de régner : procès expéditifs, racisme, génocide.
C'est volontairement que nous avons choisi cet exemple remontant à une date où le régime avait à peine plus d'un an et demi. Déjà ses méthodes fascistes étaient évidentes. Le silence qui les avait entourées ne change pas grand-chose à leur nature intrinsèque.
Mais allons plus loin. Demandons-nous si de telles conceptions et méthodes ne sont pas, en quelque sorte, congénitales au « Parti Démocratique de Guinée ». Il suffit de remonter aux deux ou trois ans qui ont précèdé l'indépendance. C'est-à-dire à une époque où ce parti était devenu majoritaire, et qui coïncide en gros avec le temps d'application de la Loi-cadre de 1956 accordant l'autonomie interne aux territoires français d'outre-mer. Le parti n'avait donc pas les mains tout à fait libres. Mais que pouvait-on voir déjà? Un R.D.A.-P.D.G. de plus en plus sûr de lui, intolérant et démontrant à sa manière sa force : incendies de maisons, et assassinats des militants non R.D.A. qualifiés par lui de « saboteurs »... Les « saboteurs » d'hier, dans la terminologie P.D.G , sont devenus les « comploteurs », « traîtres », « valets de l'impérialisme », « agents de la 5è colonne » aujourd'hui. Les provocations et démonstrations de force d'alors annonçaient les « complots » et « procès » de l'ère d'indépendance. Bref, les méthodes employées naguère par le P.D.G. étaient en soi tellement révélatrices qu'on se demande aujourd'hui quel aveuglement a bien pu empêcher les Guinéens d'en tirer les enseignements qui s'imposaient avec tant d'évidence. Engagés alors dans la lutte anti-coloniale, ils n'avaient pu y prêter l'attention voulue, ni penser qu'elles pouvaient être utilisées contre eux, contre leur dignité d'homme, leur liberté et tout ce pour quoi ils se battaient.
Il n'y a donc pas eu, en janvier 1971, mutation profonde dans la nature du pouvoir P.D.G., ni « tournant ». Tout juste, a-t-on assisté à une accélération de la machine de mort du despote, accélération qui lui a imprimé, pour ainsi dire, le régime de croisière qu'on lui connaît depuis.
C'est cette vérité élémentaire pourtant qu'on a ignorée même dans certains milieux de l'émigration guinéenne au lendemain du « procès ». Là, on s'est efforcé, mais en vain, de dresser un bilan en énumérant d'une façon incomplète d'ailleurs des personnalités et anciens camarades d'université victimes de la démesure du tyran. Mais où sont donc tous ces Guinéens disparus avant, pendant et après le « procès », sans jugement même arbitraire ?,Que sont devenus ces centaines et centaines de Guin éens de toutes conditions sur qui se sont refermées les portes des sinistres camps de Sékou Touré ? Nous renonçons d'avance, pour notre part, à faire cet impossible martyrologe. Disons simplement que le gâchis humain est effroyable.
En un mot, disons une fois de plus que les chiffres officiels ne rendent compte que d'une façon très imparfaite de l'ampleur des forfaits perpétrés par un tyran aujourd'hui ivre de sang. Tout au plus, le « carnaval » du mois de janvier 1971 a-t-il aidé à une certaine prise de conscience chez nombre de Guinéens de la diaspora 4.
Reste la seconde série de raisons : la démentielle publicité orchestrée par le régime autour de ce « procès ». Pourquoi le tyran de Conakry, ce récidiviste de l'assassinat collectif perpétré à l'insu de l'opinion internationale et même guinéenne, pourquoi donc est-il sorti cette fois des ténèbres ?
Pourquoi a-t-il étalé à la face de l'Afrique et du monde ses hideux forfaits ? Les raisons en sont bien simples. La première réside dans l'affaiblissement du sens moral du despote. Absolument corrompu par l'exercice illimité et sans contrôle du pouvoir, il ne se soucie plus du tout des échos de ses tueries dans l'opinion internationale. On se souvient avec quelle arrogance il accueillit le mouvement d'indignation provoqué par son « carnaval ». On se rappelle aussi la désinvolture dont il fit preuve dans sa réponse au Saint-Père intervenu en faveur de Mgr Tchidimbo, archevêque de Conakry, arrêté en fin 1970 et soumis à un traitement d'une sauvagerie insoutenable. Manifestement, il jubilait, il se glorifiait d'être au centre de cette étrange publicité. On s'en rend compte encore aujourd'hui : il ne se passe pas de mois sans qu'il fasse parler de lui, accuse tel ou tel pays de « complot », profère quelque grossière injure contre le responsable de tel ou tel Etat voisin...
Il faut rappeler ici les allusions fréquentes et concordantes faites sur l'état de santé mentale du tyran guinéen. Le président Senghor, chef d'Etat connu pour sa modération et sa patience face aux vociférations incendiaires du despote, a pu dire de lui, pendant les événements de 1970-1971, qu'il était en état de « déséquilibre mental » 5. Peu

[………… pages 26 - 27 manquantes, passage à compléter …………]

collegues en difficulté, et se proposent, ne serait-ce que verbalement, de lui venir en aide.
Le régime, rappelons-le, avait « laissé ouvert le dossier de la cinquième colonne ». Il tint parole. Ce fut alors l'ère des « procès » radiophoniques, des « tribunaux » de quartier ou de village, du redoublement de l'excitation à la haine, du conditionnement des foules par la terreur, des assassinats. Un an après le « carnaval», la Commission Internationale de Juristes s'inquiétait à juste raison de « l'effondrement de toute légalité en Guinée », et dénonçait la « comédie juridique à grand spectacle » que constituaient de tels « procès ». « Ces caricatures de procès, poursuit la même commission, seraient simplement ridicules si elles ne se traduisaient par une hystérie collective délibérément provoquée et par des bains de sang. » L'effondrement de toute légalité en Guinée, avons-nous dit, ne date pas de 1971. Ce qui est nouveau, c'est la « technique » des procès radiophoniques. C'est aussi la thèse de l' « agression impérialiste permanente ». Dès lors, il s'agit pour le tyran d'entretenir délibérément une atmosphère d'« hystérie collective ». Il ne se passe plus un mois sans qu'il n'annonce une agression imminente. Et toutes les occasions lui sont bonnes pour multiplier ses frasques et injures : personnalités étrangères de passage à Conakry, approche d'une date anniversaire... Et à chaque fois, il rappelle cyniquement qu'il fera prendre et égorger à la première occasion les prisonniers politiques non-guinéens gardés par lui à titre d'otages. A l'entendre, on croirait volontiers que c'est l'univers tout entier qui conspire contre son régime. On ne sait plus combien de fois il a proféré des accusations de « complot » à l'encontre de pays comme : la France, le Portugal, la Grande-Bretagne, la Belgique, les Etats-Unis (qui, pourtant, tiennent son régime à bout de bras), l'U.R.S.S. (qui cherche aujourd'hui à rentrer dans ses fonds, après la période idyllique), la R.F.A., Israël, etc. A l'heure où nous écrivons ces lignes, le despote guinéen multiplie des propos d'une violence inouie contre la Côte-d'Ivoire et le Sénégal, contre leurs présidents qu'il qualifie de « traîtres » et de « fantoches », ainsi que nous l'avons déjà dit Le délire continue.
Il est banal de dire que le « complot » redéfini comme il l'est par Sékou Touré n'est rien dautre que la version sanglante de son lamentable échec sur le plan économique et social.
On sait que la Guinée bascula brutalement dans le chaos dès les premières mesures du nouveau régime : émission du franc guinéen, étatisation du commerce, planification. Nous reviendrons un peu plus longuement sur ces questions pour montrer que la misère entretenue, elle aussi, est devenue un moyen de gouvernement. Disons tout de suite que la cause de la confusion économique résidait moins dans les décisions considérées en elles-mêmes, que dans la nullité, dans une totale absence du sens du bien public de l'équipe P.D.G.
Inutile d'insister sur le mécontentement, la colère d'une population privée de biens de première nécessité, en proie à une disette devenue endémique. C'est alors que la démagogie étant devenue inopérante, le « complot » devint l'arme politique privilégiée. En y recourant, le despote lui assignait trois fonctions. D'abord, détourner l'attention populaire des problèmes fondamentaux restés sans solution sérieuse et que, de toute façon, son ignorance ne lui permettait pas de résoudre. Ensuite, imputer globalement à ses victimes son impéritie et ses faiblesses. Enfin, faire le vide autour de lui, priver le pays de toute possibilité de solution de rechange ; castrer le peuple en liquidant systématiquement les éléments éclairés ou supposés tels.

On pourrait citer ici n'importe lequel des « complots ». guinéens pour en brosser la toile de fond économique et sociale. Celui de novembre 1961, dit «Complot des enseignants» reste, semble-t-il, l'un des plus significatifs à cet égard, les autres n' étant qu'une réédition monotone mais de plus en plus sanglante, de la même mécanique. Tout commença, on s'en souvient, par le mémoire revendicatif du syndicat des enseignants. Mais ce document, ainsi que la conférence syndicale où Sékou Touré crut que tout lui échappait, intervenait dans un contexte économique précis : les mesures énumérées plus haut étaient déjà en place ; elles avaient été prises, disait-on, dans le cadre d'une héroïque « décolonisation des structures économiques » ; et la conférence P.D.G. de Kankan en avait dressé les grandes lignes.
Mais l'ancien petit militant cégétiste qu'est Sékou Touré, était-il en mesure de tenir ses promesses ? Il reste que les belles décisions, satisfaisantes en théorie, débouchèrent rapidement sur une situation économique inquiétante : la désorganisation du commerce intérieur et extérieur rendit le ravitaillement des villes problématique, a fortiori celui de la brousse. Tout cela eût été supportable aux populations si elles avaient noté chez les nouveaux gouvernants une ferme volonté de donner un commencement d'exécution à leurs promesses. Mais que constataient-elles ? La corruption, le vol, la dilapidation sans vergogne des biens publics par les dirigeants eux-mêmes, le cercle de la famine qui se resserrait chaque jour un peu plus. Bref, on assistait à une situation explosive.
Il fallait bien trouver une issue. Le despote en trouva une, digne de lui. Ce fut le « complot », avec son scénario et son bain de sang classiques : discours incendiaires, « tribunal révolutionnaire », condamnation à de lourdes peines des principaux responsables syndicaux, répression féroce du soulèvement des lycéens de Donka et de l'émeute de Labé, amalgamation des victimes et des prétextes allégués, nouvelles vagues d'arrestations arbitraires, mais, cette fois, non suivies de « procès »... 8.
A cet égard, on peut dire que le « complot » fait partie intégrante de l'économie politique P.D.G. Il en est la sanction.
On nous a rapporté une réflexion fort naïve de Mme Mafory Bangoura, membre du Bureau Politique National, du Comité Central et autres organes directeurs du P.D.G. L'éminente dignitaire, quelque peu impressionnée par les « complots » à répétition, se serait écriée un jour :

« A chaque fois que le pays s'apprête à se mettre enfin au travail, voilà qu'éclate un nouveau complot ! Qu'on nous les montre, tous ces comploteurs ! Qu'on en finisse une fois pour toutes ! »

Elle ne comprend vraiment rien à l'art de gouverner de son maître. A moins que ce ne soit une naïveté feinte de sa part.
A la situation économique qui est catastrophique, il faut ajouter la présence, hors des frontières guinéennes, d'un million et demi de compatriotes. C'est le chiffre reconnu par la radio de Conakry, c'est-à-dire par le régime lui-même. Le despote est d'autant plus obsédé par ce dernier facteur qu'il garde à l'esprit le sérieux coup de semonce du 22 novembre 1970. On dit qu'il n'ose plus passer plusieurs nuits de suite sous le même toit. Comme une bête traquée. Est-ce le commencement de la fin ?
Pour l'instant, il tente désespérément de se survivre par la terreur, le sang, mû par une sorte d'énergie du désespoir. De Conakry à N'Zérékoré, et de Siguiri à Boké, c'est la même désolation. Et cette désolation se lit dans le visage des Guinéens qui fuient l'enfer P.D.G., jusque chez les enfants de moins de seize ans. Ils comprennent déjà que ce régime ne leur offre aucun avenir qui vaille. Et ils découvrent tout à coup, une fois la frontière franchie, que la Guinée n'est pas le centre de l'Afrique, encore moins celui du monde.
Cette désolation était déjà visible en Guinée avant notre propre départ. Quand deux connaissances se rencontraient, alors elles se saluaient à la mode de chez nous :
— Comment ça va ?
— Ça va, et toi ?
— Ça va. A part ça ?
« A part ça », il n'y avait plus rien à se dire. Puis elles se quittaient, se demandant chacune si elles n'en avaient déjà pas trop dit, ou n'avaient pas été soupçonnées de cacher quelque chose de « contre-révolutionnaire ».
Une bien cruelle mésaventure que cette expérience guinéenne ! Les Guinéens se doivent de la dénoncer. Non pas pour s'appitoyer sur eux-mêmes ou appeler la commis-ération des autres, car il y a quelque impudeur à cela. Mais pour déchirer le tissu de mensonges avec quoi une équipe de dirigeants devenus fous veulent cacher une situation insoutenable. Pour dénoncer en même temps ceux qui, à l'extérieur, soutiennent les tortionnaires contre leurs victimes.
C'est pourquoi nous ne terminerons pas ces considérations sans dire un mot de ce journaliste communiste : R. Lambotte. Plus précisément, de son reportage sur le « procès » et les évènements du 22 novembre 1970, reportage publié dans l' « Humanité » des 28, 29 et 30 janvier 1971.
Que penser de cette série d'articles ? Disons tout de suite que nous n'avions cru à aucun moment que, en répondant à l'invitation de ses amis de Conakry, M. R. Lambotte pouvait témoigner en faveur du peuple de Guinée. Il ne pouvait en aucun cas s'écarter de la position officielle de son propre parti à l'égard de la « révolution » P.D.G. Nous savons certes que c'est lui que le P.C.F. délègue ordinairement à Conakry. Mais ce n'est pas pur hasard s'il a eu le privilège d'être au nombre des journalistes invités en la circonstance dans un pays où, depuis plus d'une dizaine d'années, aucun correspondant de presse n'est autorisé à exercer. Donc si R. Lambotte s est rendu à Conakry en janvier 1971, ce n'était nullement pour dire à ces hôtes quelque chose de ce genre : « Après tant d'années de phrases creuses, de fausses promesses, de programmes intenables, un besoin passionné d'efficacité presse aux portes ». Car, il n'est évidemment pas Régis Debray qui parle ainsi dans « Révolution dans la Révolution » Pour M. R. Lambotte, point question de rigueur intellectuelle. C'est la fidélité à la position officielle de sa propre église qui prime. D'où son vain effort pour atténuer les échos de l'accès de folie du roitelet-nègre de Conakry.
Et cette tentative trahit son mépris, son cynisme à l'égard non seulement du peuple de Guinée, mais aussi des lecteurs de son journal.
Cependant, la bestiale sauvagerie de ses amis de Conakry l'oblige à faire quelque concession. Ainsi de ce passage :

« Le procès, tel qu'il s'est déroulé, sans la présence des accusés, avec l'audition de bandes magnétiques enregistrant les aveux, bouleverse toutes nos conceptions des règles judiciaires. C'est vrai. »

Et, plus loin, parlant de l'exposition publique des corps des suppliciés : « Cette manière d'agir, elle peut légitimement heurter des amis sincères de la Guinée... » Mais il n'y a pas à se tromper. Il s'agit là de concessions purement formelles, d'une manière perfide de paraître objectif. En effet, bien qu'il se défende de justifier le « carnaval » de Conakry, M. R. Lambotte veut s'arranger pour en atténuer le plus possible la monstruosité. Dans un passage, il dit en substance:
« La presse bourgeoise a démesurément amplifié les choses... » Dans un autre passage, il tente d'expliquer que si le « procès » s'est ainsi déroulé, c'est pour des raisons tenant à la sécurité des détenus ; car les foules étaient tellement déchaînées contre eux qu'ils risquaient d'être lynchés pendant leur transport au tribunal. Enfin, le journaliste de L'Humanité va jusqu'à laisser clairement entendre que dans tout cela Sékou Touré n'a fait qu'accéder au furieux désir de vengeance des populations. La conclusion transparaît en filigrane : le despote agit démocratiquement !
Naturellement, M. R. Lambotte ignore tout d'une certaine technique de conditionnement des foules. Nous ne lui demanderons pas s'il ne s'est douté de rien à cet égard. Nous éviterons également de lui poser trop de questions sur les nuances entre ce qui « bouleverse nos conceptions... », ce qui « heurte » et ce que son parti a « réprouvé » en d'autres circonstances, à propos d'un certain « printemps de Prague ».
M. R. Lambotte consacre, bien évidemment, la plus grande partie de son reportage à l'implication du Portugal et de l'Allemagne de l'ouest dans l'affaire du 22 novembre. Ici il est tout à son aise. Manifestement, l'occasion lui est belle de servir son idéologie, de marquer un point contre l'une et en faveur de l'autre Allemagne dans leur rivalité transposée au plan guinéen. C'est là, est-il besoin d'y insister, le vrai centre d'intérêt du journaliste membre du parti communiste
français. Mais puisque notre intention n'est pas d'engager avec lui une polémique en différé, et que notre centre d'intéret est ailleurs, nous préférons aborder cet aspect du problème dans les considérations relatives à l'opposition guinéenne.
Il y a un troisième volet. Car M. R. Lambotte ne pouvait pas se résoudre à rédiger ses articles sans donner du « révolutionnaire » au régime P.D.G. « Celui-ci, affirme-t-il, a le grand tort, aux yeux de ses détracteurs, d'avoir appliqué réellement — avec des succès divers, mais appliqué quand même — des réformes de structures telles que la Guinée est à l'heure actuelle l'un des pays africains les plus révolutionnaires dans la réalité des faits ! » Voilà raccrochée l'étiquette encore toute gluante de sang. C.Q.F.D.
M. R Lambotte prétend bien connaître la Guinée et se dit l'ami de ses habitants. Pour notre part, nous n'avons pas attendu ses articles en question, pour savoir qui, des populations et de la minorité qui les asservit, bénéficie de cette « amitié ». Que le peuple de Guinée se rassure, il n'est pas le premier et ne sera pas le dernier à se voir sacrifier par des « amis » de la secte des R. Lambotte et autres, sur l'autel de la « vérité » doctrinale. Cette secte-là, ce n'est pas vieux, a adoré un tyran de sinistre mémoire et ne parvient pas encore à s'en affranchir.
Ce n'est là qu'un témoignage parmi tant d'autres. Nous en verrons d'autres, chemin faisant. Nous nous sommes attardé ici sur cet exemple non pas pour ce qu'il vaut en soi, mais parce qu'il pose un problème de fond, à savoir : l'attitude des hommes de gauche français à l'égard des régimes établis en Afrique au lendemain des indépendances. En effet, il est de constatation banale qu'une telle attitude, même si elle n'est pas aussi manifestement grossière que l'exemple précédent, est partagée par nombre d'hommes de gauche. Cette question mérite examen même si l'on n'a pas la naïveté d'attacher plus d'importance qu'ils n'ont, surtout sur le plan africain, aux mots « gauche » et « droite ». Pourquoi, en général, les hommes de gauche réservent-ils leurs sympathies aux régimes africains qui, précisément, violent le plus grossièrement la philosophie et la morale formant l'axe de leur propre pensée et action politiques ? Pourquoi, souvent, pensent-ils, agissent-ils, sur le plan africain, comme si leur boussole politique était déréglée, ou qu'il s'était opéré en eux une inversion de valeurs ? Quel Guinéen ne s'est posé ces questions quand il voit tel démocrate s'afficher avec un despote sanguinaire, et cautionner ses crimes ? Tâcher d'y répondre c'est, en même temps, dire un mot de l'angoissante solitude, de la conspiration du silence qu'affronte le peuple de Guinée. Les Guinéens n'attendent certes pas leur salut des autres. Mais ils ont besoin d'un minimum de compréhension pour mener à bien leur effort de reconquête de leur liberté perdue, en brisant, tout d'abord, l'impitoyable cercle de solitude où ils se trouvent emprisonnés depuis l'indépendance.

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