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Camp Boiro Mémorial


Sako Kondé.
Guinée, le temps des fripouilles.

La Pensée Universelle. Paris. 1974. 225 p.


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Chapitre II
Un peuple au cachot
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« Le S.S. — Et je fais ça seulement parce que je me suis crevé à force de vous cogner dessus, bande de salauds. Compris ?
Le détenu. — Oui, chef. » (Bertolt Brecht.)

Oui, le S.S. était enragé de voir sa sortie en ville gâchée par ce « salaud » de détenu qui se refusait à parler, à articuler ce qu'il avait mission de lui faire dire. Il était surtout épuisé à force de cogner. Mais son « enfant de putain » de chef n'était pas loin. Il fallait donc cogner, cogner toujours. Alors, il remit le fouet au détenu en lui demandant de frapper par terre à l'approche du chef S.S. Simplement pour donner le change... C'était la défaite du tortionnaire devant sa victime. Une situation.
Il y a des similitudes qui imposent la comparaison. Le tortionnaire guinéen, le régime P.D G., est lui aussi à bout de force, tyrannisé par sa propre loi qu'il veut appliquer mécaniquement, jusqu'au bout. Il sait que le détenu, le peuple de Guinée, malgré les coups reçus, ne parlera pas. Alors, le tortionnaire se liquéfie dans le sadisme ; il use ses dernières forces dans ses derniers coups. Il fait hurler les foules. Ecrasé dans son inhumain cachot, mais non vaincu, le peuple lui répond à chaque coup asséné : « Oui, chef ». Mais le despote, bien que ivre, est le premier à ne pas se méprendre sur le sens profond de ces hurlements et de ces « oui, chef ». Harcelé par la conscience de sa propre impuissance, il demande à chaque fois beaucoup plus. Il veut à la fois tout et rien. Il est devenu fou.
Entrons un instant dans cet immense ghetto guinéen pour en décrire certains aspects et mesurer l'effet de son atmosphère débilitante tant sur les populations que sur les geôliers eux-mêmes. Puis nous nous efforcerons d'appréhender de l'extérieur cette féroce réalité. D'autant qu'il n'est du tout certain que celle-ci apparaisse comme telle aux yeux des non guinéens. En effet, il y a comme un prisme qui donne de l'univers carcéral créé par le P.D.G. une image transfigurée du monde extérieur. Ce prisme opère une sorte de réfraction qui contribue à renforcer la redoutable solitude du peuple de Guinée face à ses bourreaux. « La pire souffrance, écrit Malraux, est dans la solitude qui l'accompagne. » Il importe donc de démonter le mécanisme de ce prisme qui isole en déformant.
Tout commença, dès le lendemain de l'indépendance, par l'institution d'un visa fiscal. Le chef des services fiscaux de l'époque avait fait adopter la mesure en fonction d'une situation précise dont la gravité échappait d'ailleurs au nouveau gouvernement P.D.G. En effet, les départs massifs des contribuables aisés entraînait un dangereux rétrécissement de la matière fiscale. Inutile d'insister sur les évidentes conséquences d'un tel exode sur le plan financier et économique. Bien entendu, il n'était pas question de l'enrayer, mais d'en amortir, même faiblement, les effets à très court terme. C'est dans ces conditions qu'on exigea des partants, l'apurement préalable de leur situation fiscale. Quoi de plus normal ? Mais cette mesure, purement technique au départ, revêtit bientôt un caractère bureaucratique, politique et policier. Car peu de temps après, il ne fallait pas moins d'une dizaine de signatures et contrôles aussi tâtillons qu'inutiles de différentes administrations. Le despote ne tarda guère à intervenir directement dans cette procédure devenue dévorante au fur et à mesure que le pays se vidait littéralement de sa substance humaine. Le champ d'application du visa fiscal s'étendit non, seulement à tous les contribuables, imposables ou non à l'impôt sur le revenu, mais encore à l'ensemble de la population. Voilà en quelques mots comment se fermèrent les portes du ghetto guinéen. Un isolement mortel au sens physique et moral du terme. Et tout ceci se passe dans un pays-carrefour, dont les habitants rayonnent traditionnellement dans les différents pays limitrophes. Depuis lors, le despote a la folie de vouloir limiter personnellement et par polices interposées, le mouvement des personnes et des marchandises. Une raison évidente limite heureusement les résultats qu'il peut obtenir en ce domaine : la longueur des frontières physiques qui est telle qu'une fermeture hermétique demeure matériellement impossible. Et c'est là, en dépit de la délation érigée en système et toutes les polices, la « chance » de tous ces Guinéens désemparés candidats à l'évasion. Aussi assiste-t-on, depuis lors, à un véritable affrontement entre le pays réel et le despote devenu geôlier. Affrontement perdu d'avance par celui-ci. Cependant, il tente de reculer l'inéluctable échéance en usant d'un certain nombre d'armes. Enumérons-en quelques unes

La première, outre l'action directe aux frontières physiques, réside dans sa monnaie : hier le franc guinéen, aujourd'hui le « syli ». Il y a longtemps que le signe monétaire adopté par le P.D.G. est devenu anti-économique, anti-social. Si le despote s'obstine à en maintenir l'inconvertibilité, c'est pour pouvoir « tenir » le pays grâce à une politique arbitraire d'attribution des devises. En fait, il apprit très tôt à se servir de sa monnaie pour isoler la Guinée du reste du monde et administrer la misère, ainsi que nous aurons l'occasion de le montrer à l'aide de quelques données chiffrées. Cette misère frappe non seulement les masses, mais aussi la minorité dirigeante. Pourquoi ? Parce que celle-ci a créé une situation telle qu'elle s'est mise dans l'impossibilité de jouir sur place des fruits du honteux pillage auquel elle s'est livrée depuis son accesion au pouvoir. Alors, le problème de ces dirigeants sans vergogne, c'est de tout faire pour sortir de temps à autre du ghetto, s'aérer un peu et profiter de leurs rapines. Il faut les voir grouiller, frétiller quand il s'agit de former une délégation devant se rendre à l'extérieur pour aller quémander les subsides et expédients dont l'Etat P.D.G. a besoin ! Une danse de la bassesse ordonnancée et rythmée par le chef suprême de cette bande d'individus méprisables. Une fois au dehors, dans quelque lieu balnéaire de pays de l'Est, c'est le défoulement. Et leur premier souci, c'est de s'arranger pour faire escale dans quelque capitale d'Europe occidentale, ville où ils ont la possibilité de jouir encore plus intensément du fruit de leurs vols organisés. Bref, force est de dire que la monnaie guinéenne, à défaut d'être un outil au service de l'économie, est en fait devenue un moyen d'administration du cachot P.D.G. Quoi de plus classique que de voir un régime de cet acabit, user de la formation et de l'information pour renforcer ses autres moyens de surveillance ?
Disons ici juste un mot de l'éducation conçue et appliquée par Sékou Touré et son équipe, sujet où nous puiserons plus d'un exemple au fur et à mesure de notre cheminement. On se souvient que c'est dès le lendemain de l'indépendance que le P.D.G. fit irruption dans l'école guinéenne. Au nom de « bons principes », il entreprit une cascade de « réformes » qui se poursuivent encore aujourd'hui. Le tout sans se soucier le moins du monde des conditions les plus élémentaires: élaboration de méthodes et de manuels, formation des maîtres… Que voit-on depuis lors, au-delà des « principes » proclamés ? Outre le démantèlement de l'école, l'imposition de la récitation de la délirante phraséologie du despote qui se donne pour le grand savant, philosophe et chef de l'Afrique, voire du monde ! Résultat : l'écolier et même l'étudiant de l'université P.D.G. ont adopté jusqu'au style boursouflé du mégalomane et ignorent où se trouvent la Haute-Volta, le Niger, le Dahomey et, a fortiori, d'autres pays africains plus éloignés. Moyennant quoi, le démagogue guinéen peut poursuivre indéfiniment son verbiage sur l'unité africaine et la libération des peuples du continent.
Quant à l'information, rappelons une fois de plus qu'il y a beau temps que les correspondants de presse étrangers ont été chassés de Guinée ; que de l'extérieur, on n'a d'informations que grâce à ces trois sources : la « Voix de la Révolution » captée à Dakar, Abidjan ou quelque autre ville africaine, les récits des évadés et des témoignages du genre de celui de Roger Lambotte et autres. En Guinée même, les populations ont droit, en dehors des éructations de la « Voix de la Récolution », à « Horoya » qui n'en est que la transcription. A la radio, de la première heure d'émission à la dernière on n'entend que Sékou Touré, le plus souvent sur un ton qui, nous avait confie à l'époque un diplomate européen, fait penser aux expectorations d'un Hitler ; si on ne parle pas directement de lui, c'est qu'on lit ses incendiaires discours, ou qu'on tente laborieusement de les traduire dans les différents parlers du pays … Un Guinéen a donné de ce régime une définition concise mais combien fidèle à la réalité : le P.D.G., c'est un roi-nègre ressuscité cramponné à sa radio.
On ne peut passer, sans inconvénients graves, quinze longues années dans un pays ainsi coupé du reste de l'Afrique et du monde. Nous ne retiendrons des effets de cette réclusion que l'aspect obscurantiste et infantilisant en nous plaçant successivement au niveau populaire et à celui des dirigeants.
Un exemple tout à fait banal aidera à fixer les idées. Il s'agit de la « quinzaine artistique » qui eut pour finalistes Conakry I et Conakry II. La compétition, nous rapporte un témoin occulaire, fut acharnée, pathétique même. Le « Responsable Suprême », c'est-à-dire Sékou Touré, fut fort embarrassé pour départager les deux concurrents de ce genre de manifestations qui mobilisent chaque année la Guinée entière en la détournant de toute activité de production. Le « clou » de la fête P.D.G. et le critère de l'héroïque victoire de Conakry I furent un obélisque, un obélisque... de carton et de contre-plaqué vivement illuminé d'ampoules de couleur. Pendant plusieurs jours, il y eut devant le fameux obélisque un incessant défilé du Tout-Conakry. Tout est devenu sujet à éblouissement, même les choses les plus futiles et les plus vulgaires, dans cette ville plongée dans l'obscurité au sens physique et moral du terme... Cet exemple nous rappelle un fait du même genre. Mais il s'agissait alors d'un simple jeu d'enfants, pour gamins de dix à quinze ans. A l'époque, les enfants de Conakry fabriquaient traditionnellement, pour les nuits du 24 au 25 décembre et de la Saint-Sylvestre, des jouets qu'ils appelaient « lantans » : certainement, une déformation du mot « lanterne ». C'étaient, plus précisément, des bateaux, avions, châteaux … faits de papier colorié et éclairés de bougies. Les enfants des différents quartiers promenaient leurs « lantans » en musique ; ils présentaient leurs chefs-d'oeuvre aux notabilités de la ville, lesquelles avaient souvent la complaisance de leur glisser la pièce. Ils prenaient ce jeu fort au sérieux, et chaque année ils rivalisaient d'imagination pour se renouveler… Voilà qu'à l'heure du P.D.G., la Guinée entière se trouve ravalée à un niveau guère plus que celui des « lantans » des enfants de ma génération
Mais il ne faut pas sourire. Car le spectacle qu'offrent au dehors les Guinéens qui parviennent à s'évader du ghetto est plutôt affligeant. Il permet dans sa cruelle simplicité de prendre la mesure de la régression du pays. Précisons tout de suite que ce n'est pas l'Europe que nous prenons comme référence, mais des pays africains voisins, tels que le Sénégal, le Liberia, la Côte-d'Ivoire …, pays où atterrissent la plupart des Guinéens évadés de l'enfer P.D.G.
La régression est totale. Elle est manifeste notamment sur les plans humain, moral et matériel. Même les fugitifs qui ont quitté le pays sans espoir de retour accusent les classiques signes qu'on retrouve au sein des peuples asservis par une dictature inhumaine. Ils sont en quelque sorte poursuivis par l'angoisse, l'atmosphère d'espionite et de peur. Ils sont déphasés, perdus. Telle personne [connaissance] qui était pleine de vie hier n'est plus que l'ombre d'elle-même Tel universitaire qui était promis à une brillante carrière de recherche débarque, les oreilles encore toutes bourdonnantes des insanités du régime, dramatiquement conscient d'avoir perdu son temps …
Sur le plan mat ériel, il faut rappeler qu'en Guinée, c'est la pénurie permanente depuis la « décolonisation des structures économiques ». Tout manque, même les produits de première nécessité et du cru : riz, huile de palme et d'arachide, tissus, savons, médicaments... On comprend dès lors la fringale du Guinéen qui fuit cette misère organisée, son besoin exacerbé des choses de la vie. Il a envie de tout ; il veut acheter de tout et en quantités inhabituelles. Souvent, il aura pris la précaution de faire quelque opération de trafic pour se procurer des francs C.F.A., au détail ou en gros, suivant qu'il est de condition modeste ou membre de la minorité privilégiée. Car les règles de l'économie politique P.D.G. sont si aberrantes qu'on ne peut survivre qu'en « se débrouillant ». Tout le monde « se débrouille » donc, les masses oubliées dans la distribution du gâteau P.D.G., comme la minorité qui danse autour du despote pour avoir des devises étrangères. Bref, la mise en quarantaine du pays a fait du Guinéen “le Huron de l'Afrique de l'Ouest”. Son émerveillement devant les étalages de marchandises, sa faim sur le choses de la vie et son manque d'information font qu'il est catalogué comme tel dans les rues de commerce de détail de Dakar ou d'Abidjan. Et dire quavant les indépendances notre peuple était l'un des plus éveillés de cette région !…
Certains diraient qu'il s'agit là de l'attrait bien connu des produits et autres gadgets de la civilisation de consommation, toutes choses que condamne l'héroïque option « socialiste » de la République de Guinée. De fait, Jean Suret-Canale, un communiste français qui connaît pourtant bien la Guinée, use d'une telle argutie. Et dans son ouvrage, sur lequel nous reviendrons souvent au fil des prochaines pages, il dit que, de toute façon, les populations de Dakar et d'Abidjan n'ont pas un pouvoir d'achat suffisant pour consommer les produits que leur envient aujourd'hui les Guinéens ! …
Pour l'instant, occupons-nous de ce qu'en disent les dirigeants de Conakry eux-mêmes. D'après eux, les Guinéens se ruent sur les produits dont ils ont si cruellement manqué gâtent l'image de marque du régime ; ils « déshonorent » le pays. Comme si l'exemple du « déshonneur » ne venait pas du despote lui-même. Car on sait qu'à chaque fois qu'il donne une réception, il affrète spécialement un appareil d'Air-Guinée. A quelle destination ? Dakar ou Abidjan. Pour y acheter quoi ? Des denrées et autres conserves et boissons ! Maintenant qu'il déblatère à longueur d'émissions radiophoniques, contre les chefs d'Etat sénégalais et ivoirien, aura-t-il la pudeur d'aller s'approvisionner ailleurs que dans ces deux villes ? Mais poser une telle question, c'est présumer qu'il jouit d'une bonne santé mentale, et que son sens moral est intact. Ce que nous sommes loin de croire. Et cela ne doit pas être interprété comme une manière de dégager sa responsabilité, d'absoudre son criminel règne.
Quand on s'érige en geôlier d'un peuple, on se place, du même coup, dans une situation qui ressemble fort à une prison. C'est bien ce qui est arrive au despote guinéen. En effet, voilà plus de dix ans qu'il n'ose plus sabsenter du pays. Tout juste, a-t-il été contraint de faire un voyage éclair à Monrovia en 1972, dans le plus grand secret : en Guinée même, on n'apprit la nouvelle de son déplacement qu'à son retour à Conakry. C'était pour aller à la séance de « réconciliation » avec le président Léopold Sédar Senghor, sous l'égide de l'empereur Haïlé Sélassié. Et même ses déplacements à l'intérieur du pays sont devenus rares et sont toujours entourés de précautions extraordinaires. Le voilà donc enchaîné à Conakry, parfaitement conscient du fait que la survie de son régime est désormais liée à une présence physique de tous les instants. On imagine aisément l'effet que peut produire sur lui une dizaine d'années passées à s'enivrer des miasmes par l'univers carcéral où il tournoie. Un roitelet rétrograde, incapable de suivre et de comprendre les réalités mouvantes de l'Afrique et du monde. Et chez lui, les effets débilitants de la longue réclusion se greffent sur un fond humain extrêmement aride et pauvre, comme nous le montrerons un peu plus loin. Au lendemain de l'indépendance, des journalistes superficiels ou partiaux lui avaient prêté des qualités et encore des qualités : son commerce aisé, sa simplicité, etc. C'était oublier son aptitude à la dissimulation, à la duplicité. C'était oublier aussi qu'il sue la démagogie, la mesquinerie à un degré inimaginable. Chez lui, tout est occasion d'affirmer son autorité, sa suprématie, son unicité, même les détails les plus futiles. Quelques exemples anecdotiques pour fixer les idées. Kéita Fodéba était alors ministre de la Défense Nationale et de la Sécurité. Il avait fait un voyage officiel aux Etats-Unis et avait ramené de ce pays un gadget électronique : un « walky-talky », chose qu'on ne connaissait pas en Guinée. Le despote apprit la nouvelle. Comment réagit-il ? Il s'appropria le joujou, sans autre forme de procès. Ben voyons, on est chef ou on ne l'est pas... Il y a en Guinée un certain nombre de Sékou Touré, qui ne sont pas forcément apparentés au despote. Mais il ne saurait y avoir qu'un seul Sékou Touré. Tous les autres ne sont que des Touré Sékou. Il ne faut pas confondre !
On pourrait multiplier à l'infini les exemples sur sa mesquinerie primaire, puérile même. Tous s'inscrivent dans le cadre d'une loi qu'on ne trouve formulée dans aucune « résolution » de congrès ou conférence P.D.G. Il ne faut donc pas s'étonner de voir l'ensemble des valets du despote ramper à un niveau encore plus bas, dans la déliquescence. Poursuivons nos anecdotes qui constituent, semble-t-il, un instrument de mesure simple et sûr, pour toiser les dirigeants P.D.G. Elles permettent de tester en eux, sans trop de phrases, à la fois l'homme et le politique, sa condition dans ce cachot dont il est en même temps le gardien et la victime.
Nous avons parlé plus haut de la sorte de danse qui fait frétiller autour du maître ministres et dignitaires du régime, dès lors qu'il est question de former une délégation devant se rendre à l'étranger. Rapportons à présent quelques-uns de leurs récits de voyage, en ayant soin de les expurger de leur aspect salace.
Ce ministre et grand dignitaire P.D.G. raconte son séjour new-yorkais. Quoi de plus normal que son émerveillement dans cette ville immense ? Mais ce que notre ministre a surtout remarqué, ce sont les savonnettes « bien parfumées » que fournissait son hôtel. Il en fit une collection. Le jour du départ, comme sa valise était pleine à craquer de choses et d'autres, il bourra les poches de son complet veston de savonnettes ainsi récupérées. « Il fallait me voir à l'aéroport, raconte-t-il, à la fois gêné du drôle d'air qu'il avait au milieu des officiels, et un tantinet fier de son exploit ; j'étais gonflé comme un crapaud... » Tout ceci raconté en un parler local, avait bien plus de saveur que sa traduction en français.
Tel autre ministre, en bon père de famille, fait plutôt provision de bonbons « très délicieux ». Si bien qu'à son retour à Conakry, ses enfants n'ont pas manqué de bonbons « pendant plusieurs semaines »…

Messieurs les Ministres P.D.G., vous « déshonorez » votre « révolution » !

Articles d'habillement, gadgets électroniques, voilà le genre d'affaires qui sont au centre des récits de voyage à l'étranger de ces tristes individus. Ah ! les magnétophones et autres mini-cassettes ! C'est à des pacotilles de cette nature qu'ils dépensent ce qu'ils'ont volé à la Guinée. Ils font penser à ces roi-nègres décadents de jadis, qui 'échangeaient nos ancêtres contre de l'alcool ou des rossignols. Insistons-y un peu, car en dépit du climat obscurantiste qu'ils ont créé en Guinée, les dirigeants P.D.G. ont fini par savoir, comme ils disent, que « les japonais sont très forts en électronique » Leur idéal, c est avoir le dernier modèle de ces joujous « made in Japan » qui font merveille dans leurs salons à Conakry. Les plus « grands » d'entre eux ont chacun leur petite cour composée de griots, de commensaux et autres féaux. Il faut assister aux séances d'enregistrement et de reproduction des chants et récits à la louange de l'hôte ! C'est un peu, nous rapporte un témoin occulaire digne de foi, comme une séance de magie. Mais de magie par magnétophone interposé, sous le regard émerveillé des visiteurs … La petite cour d'Ismaël Touré, qui veut rivaliser en cela avec son demi-frère, Sékou Touré, offre l'exemple le plus achevé de ces amusements pour ministres mentalement sous-développés. Il y a affluence. Les visiteurs s'entassent dans des fauteuils sales et râpés, et dans une pièce aux murs maculés, où circulent en toute liberté des cancrelas prospères. Ce débraillé vulgaire et pouilleux, précisons-le au passage, est présenté comme une preuve irréfutable de l'austérité révolutionnaire du ministre !
Ecoutons cet autre ministre que son maître a délégué pour le représenter aux cérémonies commémoratives de l'indépendance ivoirienne. Il en revint ébloui par ce qu'il y avait vu : la ville d'Abidjan, le palais présidentiel, Yamoussoukro, les plantations personnelles du président Félix Houphouet-Boigny... « Voilà quelqu'un qui sait faire travailler l'argent ! » s'exclamait-il en privé, plein d'admiration pour le style efficace du président ivoirien. Ah ! si son maître l'entendait flatter celui que la « Voix de la Révolution » qualifie présentement de « traître » et de « fantoche » ! …
Bien entendu, ce ministre P.D.G n'est pas le seul à envier secrètement ce qu'il abomine ouvertement, c'est-à-dire les idéologies et les réalisations concrètes de la plupart des pays africains limitrophes. Autant ces dirigeants abjects de Conakry admirent en cachette le pragmatisme du président ivoirien, autant, en dépit de leur nullité, ils soupçonnent la vaste culture et l'humanisme du chef de l'Etat sénégalais 9. C'est là une constatation bien banale pour quelqu'un qui les a côtoyés de près. Car ils sont prompts à se confier, dès lors qu'ils savent qu'on n'est pas un des leurs, qu'on veut se tenir loin de leur étrange sarabande. Les propos qu'ils tiennent alors montrent qu'on a affaire à des gens de rien du tout : du grand chef de cette réunion d'ignares, au dernier de ses satrapes.
Il est temps de sortir de cet univers pauvre et nauséabond, pour se poser une question centrale. Pourquoi des dirigeants de cet acabit, qui ne pensent ni ne font ce qu'ils disent publiquement, continuent-ils d'être pris plus ou moins au sérieux sur le plan extérieur ? Il importe d'apporter des éléments de réponse précis à cette question cruciale. Car c'est en même temps s'efforcer de démonter le mécanisme du quiproquo ou de la conspiration dont le peuple de Guinée est victime à l'extérieur, tant en Afrique qu'ailleurs.
L'indifférence et l'incompréhension auxquelles se heurte notre peuple appellent un certain nombre de remarques d'ordre général.
Il est de constatation banale que l'opinion internationale est lente à se mettre en branle devant les malheurs d'un pays aussi petit que la Guinée, et appartenant de surcroît au monde périphérique des sous-développés. Il n'en va autrement que lorsque les intérêts économiques, politiques ou militaires d'un ou de plusieurs pays industriels se trouvent plus ou moins menacés. Dans ce cas, la réaction est instantanée et empreinte de passion : on voit la grande presse dramatiser la chose et brandir des menaces à l'encontre du pays sous-développé qui s'est avisé d'égratigner les intérêts de quelque société internationale. A cet égard, on peut parier à un contre mille que si Sékou Touré avait « nationalisé » une seule action des grandes compagnies établies en Guinée, cela aurait suscité à l'extérieur bien plus d'échos que les centaines d'assassinats qu'il a ordonnés, ou les forfaits qu'il est en train de commettre. D'ailleurs, si l'indépendance guinéenne a fait à l'époque tant de bruit dans la presse internationale, ce fut moins pour la Guinée elle-même, qu'à cause des intérêts que cette presse avait cru, à tort du reste, remis en cause Depuis lors, elle a compris et puis elle s'est tue. Et son silence est pesant, opaque.
En général, s'agissant d'un petit pays sous-développé, elle ne s'émeut que lorsqu'il y a génocide, guerre civile ou catastrophe naturelle à une échelle exceptionnelle, quand leur ampleur secoue plus ou moins la bonne conscience ou l'égoïsme des pays matériellement développés. Et même dans ces cas, on le voit presque quotidiennement, le jeu des intérêts des grandes puissances fait qu'il ne faut pas avoir la naïveté de croire au caractère purement humanitaire des réactions extérieures. En Guinée, ce n'est pas la guerre civile Et, pourrait-on dire, la norme internationale du génocide (valable pour les pays sous-développés) n'y est pas encore atteinte, en dépit du rythme accéléré des bains de sang. Le confort, la pesanteur de la bonne conscience interdiront qu'on parle de génocide, du moins aussi longtemps que les grandes puissances trouveront leur compte dans la Guinée P.D.G. La grande presse le dénoncera-t-elle un jour ? Peut-être, seulement à la chute du régime. Il est probable alors, qu'on entende ici et là dans le monde des réactions indignées de circonstance comme : « Mais, on ne le savait pas ! On ne savait pas que la Guinée était livrée à une bande de vulgaires criminels ! … » même de la part de ceux qui, aujourd'hui, savent parfaitement l'ampleur des forfaits du régime P.D.G., mais prennent parti pour les tortionnaires contre le peuple.
La troisième remarque est que le peuple de Guinée est, en quelque sorte, victime de son image de marque consécutive : à son courageux vote du 28 septembre 1958 ou, plus exactement, de l'utilisation qui en a 'été faite par ses dirigeants. En effet, à cette date, la Guinée sortit brusquement de sa léthargie coloniale, porta un coup sévère au système colonial, et attira sur elle la sympathie des milieux progressistes du monde. Sympathie encore renforcée par la réaction sans grandeur de l'ancienne métropole. Sékou Touré avait alors lancé une idée vieille comme le monde, que Kwamé N'Krumah avait d'ailleurs rappelée quelque temps plus tôt : « Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l'esclavage. » Pouvait-on, en la circonstance, mieux traduire la soif de liberté et de dignité des Africains colonisés ? Mais depuis lors, le mouvement guinéen de libération fut évacué de son contenu et détourné de sa finalité, le peuple congédié et frustré de sa victoire. Pendant ce temps, le P.D.G. gardait son style et son ton des années de lutte anti-coloniale, et se dissolvait dans une déconcertante fuite en avant démagogique. C'est ainsi que le peuple de Guinée se trouva bientôt en porte-à-faux, affronté sur le plan extérieur à une situation dramatique qui ressortit, suivant les cas, au quiproquo ou à la conspiration. A l'opposé, les dirigeants P.D.G. s'approprièrent purement et simplement le dividende politique du « non » du 28 septembre. Et depuis, ils s'emploient âprement à conserver ce profit illégitimement confisqué, en usant de la surenchère verbale; et, pour une fraction de l'opinion internationale, l'aide équivoque qu'ils apportent aux nationalistes de Guinée-Bissau (P.A.I.G.C.) constitue en soi une preuve de la sincérité de leurs prises de position. Bref, au regard de cette opinion, les stratagèmes utilisés par les dirigeants P.D.G., leur valent une sorte de brevet imprescriptible de progressisme. En fait, tout s'est passé comme si elle leur avait accordé un crédit illimité et indéfiniment renouvelable qui les dédouanerait des monstruosités qu'ils commettent en matière de politique intérieure. A ces remarques, il faut ajouter l'inefficacité de l'opposition guinéenne que nous examinerons en sa place.
En Afrique, le sanglant itinéraire suivi par notre pays, na pas suffi, dans l'ensemble, à édifier l'opinion sur la nature profonde du P.D.G. Les raisons en sont multiples et varient suivant qu'on se place au niveau populaire, ou à celui des couches qu'à tort ou à raison on suppose éclairées.
Le navire guinéen conduit par l'équipe P.D.G. s'est abîmé de longue date dans la difficile traversée de la liberté. Mais en général, quand elles regardent dans sa direction, les masses africaines continuent de caresser les illusions nées pendant la période post-référendaire. Pourquoi ? Parce que, dans plus d'un Etat africain, le colonialisme direct n'a disparu que pour céder la place au néo-colonialiste répondant à la définition classique. Rien n'y a changé, ni dans les faits ni dans les esprits. L'enthousiasme qui a soulevé les masses populaires au lendemain des indépendances, a bien vite cédé la place au découragement, à la résignation. Sous-informées, et confrontées avec leurs propres difficultés, ces masses pouvaient-elles rester sourdes aux échos magnifiés des frasques et gesticulations « anti-impérialistes » du dictateur guinéen ? Et même les peuples qui ont bénéficié d'un relatif progrès, pouvaient-ils supposer que ce qui se passe dans la Guinée P.D.G. pût être autre chose qu'une grandiose entreprise ? Evidemment, non. C'est pourquoi, surtout dans les pays situés loin de la Guinée, les masses africaines, aujourd'hui encore, croient volontiers que notre peuple poursuit une marche héroïque vers un éden inaccessible pour elles. Elles ont du mal à comprendre que régime qui les fascine, n'est rien d'autre que du colonialisme sanguinaire exercé par des indigènes.
C'est ce mythe que le despote guinéen veut exploiter à fond, quand il joue les masses populaires contre tel ou tel chef d'Etat africain et se donne pour le combattant authentique et exemplaire du néo-colonialisme, le libérateur des peuples d'Afrique.
Que constate-t-on au niveau des travailleurs intellectuels ? Pour tout ce qui concerne la Guinée et son régime, beaucoup d'aveuglement, d'égoïsme, de paresse mentale et d'habitudes routinières. Pour eux, Sékou Touré (c'est souvent eux quipersonnalisent le débat) demeure, en dépit de toutes ses actions honteuses, le parangon même du nationaliste progrèssiste. Ils aiment à se délecter de ses discours, sans paraître le moins du monde gênés de tout ce qu'ils comportent de contradictions irréductibles, d'inepties et d'excès démentiels. Quel Guinéen n'a été frappé par la bêtise de tel ou tel de ces intellectuels africains qui ne jurent que par Sékou Touré ? Pour notre part, ces petits bavards peu lucides, ont le don de nous énerver. Aux uns, nous avons eu plus d'une fois l'occasion de dire : « Alors, pourquoi n'êtes-vous pas restés en Guinée ? » Aux autres : « Qu'attendez-vous pour aller manifester concrètement vos sympathies au régime P.D.G. ? »
Voilà ce qu'on peut constater, après un premier coup d'oeil. Pour être plus précis, disons que l'attitude des intellectuels africains à l'égard du P.D.G., varie suivant deux critères : l'âge et l'appartenance à un pays lointain ou limitrophe du nôtre.
Aux yeux des plus jeunes, étudiants ou cadres débutants, Sékou Touré apparaît tout d'abord, comme l'homme de l'africanisation radicale. Voilà qui constitue un critère très important dans des pays où l'on produit en surnombre des travailleurs intellectuels, et où le secteur d'Etat, souvent l'unique débouche, se trouve déjà engorgé. Quoi de plus naturel que l'incertitude quant à leur avenir transparaisse à travers l'attitude de tous ces jeunes ? A tort ou à raison, ils estiment que la politique d'africanisation des cadres suivie dans leurs pays respectifs, est lente et timorée. Et cela met à rude épreuve, leur hâte à assumer quelque responsabilité dans les structures d'Etat. L'angoisse des uns, et l'impatience des autres, débouchent rapidement sur le mécontentement. Et ce mécontentement, conjugué avec l'effet de l'image de marque transfigurée du régime de Conakry, entraîne à son tour, une sorte de fascination, d'attrait irrésistible vers le P.D.G. et son chef. S'agissant plus particulièrement des étudiants, on les voit certes, de temps à autre, se fendre d'un écrit condamnant les bains de sang de leur héros guinéen. Mais en fait, ce geste purement symbolique ne change pas grand-chose à leur attitude profonde. Celle-ci peut s'expliquer, en définitive, par une raison bien simple : le classique et nécessaire idéalisme de la jeunesse. Quand on est étudiant et, de surcroît, ressortissant de pays sous-développé, on échappe difficilement à la forme véhémente de l'anti-impérialisme ; une certaine tiédeur, peut même ressembler à de la trahison. C'est l'âge où l'on s'éveille aux insupportables injustices qui frappent les pays démunis dans leurs relations avec les grandes puissances. C'est aussi celui où l'on ne transige pas, où l'absence de responsabilité concrète conduit à prendre l'évident pour le possible. Sous cet angle, l'admiration des jeunes étudiants à l'égard du régime de Sékou Touré, n'exprime rien d'autre que la convergence de deux manières d'être irresponsable : celle, normale et transitoire, de la jeunesse, et celle, catastrophique, de politiciens incapables de s'élever au rang d'homme d'Etat.
On constate la même fascination chez les intellectuels ressortissants de pays éloign'és de la Guinée. Ici, les illusions nées au lendemain du 28 septembre et conservées depuis, s'ajoutent au manque d'information. On ne suscite qu'incrédulité chez eux quand on leur dit que le régime P.D.G. ressortit au pire colonialisme ; qu'il est temps de réviser, en l'élargissant, la définition du colonialisme et du néo-colonialisme. Quand nous rencontrons des anciens camarades d'université de cette catégorie, et qu'ils nous demandent des nouvelles de Guinéens qu'ils connaissent, nous répondons : tels camarades ? morts ; tels autres ? au secret dans les cachots P.D.G. ; tels autres enfin ? en exil. Souvent, cette réponse simple suffit à ébranler leurs certitudes sur le régime de Conakry. Mais quelques fois aussi, des imbéciles nous ont a opposé leur credo « anti-impérialiste ». Que leur importe à eux que le peuple de Guinée soit bâillonné et embastillé ? Il est tellement commode d'admirer abstraitement un régime qu'on ne subit pas !
Enfin, les intellectuels des pays voisins. Dans l'ensemble, ils sont bien au fait des réalités guinéennes. Les incessantes querelles de voisinage provoquées par les accès de délire du despote de Conakry, y auraient largement suffi. Mais une sous-distinction s'impose entre ceux de ces intellectuels qui ont « réussi » et les autres. Les premiers, c'est normal même si cela n'arrange pas toujours le Guinen, se contentent de suivre la position officielle de leur gouvernement à l'égard du despotisme guinéen. Les derniers, souvent des opposants plus ou moins déclarés de leur propre gouvernement, croient devoir, malgré tout, approuver le P.D.G. Comme si, ce faisant, ils entendaient reporter sans discernement sur ce régime, leurs espoirs déçus dans leur propre pays.
Voilà, en gros, quelques-unes des pièces du prisme déformant qui transfigure, au plan africain, les réalités guinéennes. Bien sûr, il y a aussi cette forme d'« anti-impérialisme » devenue mode, que nous aurons l'occasion de dénoncer sans complaisance. Ici, nous nous sommes contenté de relater quelques données élémentaires notées au cours de discussions en milieux africains.
Hors d'Afrique, et plus particulièrement en France, ce n'est évidemment pas l'homme de la rue qui témoignera aujourd'hui d'un intérêt qu'il n'a pas manifesté même à l'époque coloniale. D'une façon générale, il ne se souvient des colonies « qui ont voulu être indépendantes », que dans la mesure où il a été sensibilisé par une certaine presse, à l'« aide » de la France à ces mêmes pays. Quelquefois, il approuve cette « aide », souvent il la critique dans son principe ou dans ses modalités.
Quand on a une conversation avec lui, et qu'on lui dise qu'on est Guinéen, sa réponse est invariable : « Ah ! la Guinée ?… le pays à M. Sékou Touré ? … Celui qui a dit « non » à de Gaulle ? » S'il est « progressiste » ou s'il veut seulement le paraître, il dira que les colonies françaises ont bien fait de prendre leur indépendance; donc, que Sékou Touré a eu raison de dire « non » à de Gaulle. A moins que, encouragé par la position d'opposant de son interlocuteur guinéen, il dise quelque chose de ce genre : « Ce petit roi-nègre n'a rompu avec la France que pour avoir les mains libres pour asservir son peuple. »
« Sékou Touré, celui qui a dit “ non ” àde Gaulle» : voilà une réalité historique, plutôt une formule raccourcie, dans la mesure où l'on se refuse à réduire, au plan guinéen, le referendum du 28 septembre à l'affrontement de deux hommes, de deux tempéraments. Il reste que cette façon de voir se retrouve même au niveau de la classe politique française. Seulement ici, elle signifie concrètement : le classement des relations franco-guinéennes dans le « domaine réservé ». On a voulu, par cette politique ou cette absence de politique, mettre à genoux le nouveau régime guinéen. Mais on a ignoré et l'on veut ignorer que la « punition » frappe non pas la minorité P.D.G., mais les masses guinéennes ; qu'à la limite, les dirigeants de Conakry, loin d'être gênés par la situation de misère ainsi créée, s'en sont fort bien accommodés, en ont tiré prétexte pour justifier leurs propres carences, et ont joué sur ce sous-équilibre infra-humain pour se survivre. Bien entendu, il ne faut pas avoir la naïveté de croire qu'ici et là, c'est l'intérêt bien compris du peuple de Guinée qui constitue la donnée principale. Le jeu des intérêts politiques et économiques est évident. Mais quelqu'en soit leur poids, le Guinéen ne peut considérer le drame qui déchire son pays depuis quinze ans, sans accorder à sa dimension humaine toute l'importance qu'elle mérite. Que signifie concrètement, sur le plan français, et du point de vue qui retient présentement notre attention, l'inclusion de la Guinée dans le « domaine réservé » ? Rapprochons deux exemples : la mort d'un étudiant sénégalais, et celle d'un ancien député guinéen à l'Assemblée Nationale française. Puis comparons leurs échos respectifs dans l'opinion française.
Le cas sénégalais : Oumar Diop Blondin meurt dans des circonstances qui restent à élucider, le 10 mai 1972 dans la prison de Gorée. La nouvelle aussitôt connue en France, un groupe de personnalités signe un texte mettant en cause la responsabilité du gouvernement sénégalais. Signalons au passage que parmi elles, se trouve Charles Bettelheim, c'est-à-dire, sauf erreur de notre part due à l'homonymie, l'auteur du Plan triennal guinéen. Puis, trois cents normaliens français protestent à leur tour, auprès du président Senghor. Et, ce qui est tout à son honneur, la presse parisienne donne un certain retentissement à l'affaire 10.
En Guinée, Barry Diawadou est arbitrairement arrêté et mis au secret. Aujourd'hui, sa mort ne semble plus faire l'ombre d'un doute. L'Assemblée Nationale française a-t-elle élevé un cri de protestation à ce sujet ? Nous n'en avons pas eu connaissance 11. Pourtant, on sait que les parlementaires français manifestent leur inquiétude et leur solidarité, à chaque fois qu'un de leurs anciens collègues africains est victime de l'arbitraire dans son pays d'origine. Ce fut le cas, notamment, de Fily Dabo Cissoko, ancien député du Soudan emprisonné par le gouvernement de Modibo Keita : les démarches entreprises en sa faveur ne le sauvèrent pas en définitive, mais elles eurent le mérite d'exister.
En rapprochant ces deux exemples, nous n'entendons nullement postuler que la vie de l'ancien ministre guinéen valait plus que celle de l'ancien normalien sénégalais. Mais simplement, pour mesurer la différence des réactions sur le plan français. Elle est saisissante. Bien sûr, la Guinée du P.D.G. n'est ni le Sénégal de M. Senghor ni la Côte-d'Ivoire de M. Houphouet-Boigny. Dans ces deux pays, la flamme de la liberté n'est certes pas aussi vigoureuse qu'on l'aurait souhaité, mais elle a cet incomparable avantage d'exister. Alors que dans la Guinée de Sékou Touré, c'est la nuit de la barbarie. Une barbarie inqualifiable.
Mais la théorie et la pratique du « domaine réservé » font que la classe politique française se comporte diversement suivant les règles du jeu politique local. Tout se passe comme si, au sein de la gauche, on se disait : « Les gaullistes ruminent leur mauvaise humeur du 28 septembre ? Ils veulent mettre à genoux le régime de M. Sékou Touré ? Eh bien ! nous autres, nous soutiendrons ce régime jusqu'au bout !… » Peu importe, devrait-on ajouter, qu'il respecte ou non notre philosophie et notre morale politiques. Nous avons déjà dit un mot des communistes. Ajoutons cette constatation d'évidence : le fait qu'ils ont toujours subordonné le problème de la libération effective des peuples colonisés ou néo-colonisés, à leur propre stratégie. Pour une fois, nous donnerons raison à Sékou Touré lorsqu'il dénonce cette attitude, encore qu'il mette dans le même sac communistes et socialistes 12.
Et les hommes de gauche non communistes ? Les Guinéens n'ont aucune raison de douter de la sincérité des idées généreuses qui animent leur lutte sur le plan français. Mais ce qu'ils ne peuvent pas comprendre du tout, c'est le commerce que ces hommes de gauche continuent d'entretenir avec un despote qui saigne à blanc son peuple.
N'a-t-on pas vu, au deuxième anniversaire de l'« agression impérialiste », François Mitterrand aux côtes de Sékou Touré ? Ce n'était pas, du reste, la première visite qu'il rendait à son ancien collègue à l'Assemblée Nationale. Il y a eu, notamment, celle qu'il fit en septembre 1961 en compagnie de Pierre Mendès-France. Mais à l'époque on pouvait considérer cette visite comme positive. Car rien n'était encore perdu en Guinée. Le régime P.D.G. donnait certes quelques signes inquiétants, mais on ne pouvait pas dire qu'il s'était engagé d'une manière irréversible dans la voie de la tyrannie. On accordait alors une double signification au maintien de contacts avec des personnalités qui avaient aussi fortement contribué au mouvement de décolonisation. D'abord, de tels liens atténuaient dans une certaine mesure les effets politiques de la mise en quarantaine décrétée contre la jeune République de Guinée par le pouvoir gaulliste. Ensuite, ils pouvaient servir de garantie morale contre la perversion du nouveau régime guinéen. Voilà comment les Guinéens intereprétaient alors les visites des personnalits de gauche. Mais qu'en dire, à partir du moment où le régime P.D.G. a non seulement trahi les espoirs du peuple, mais encore sombré dans la barbarie la plus sommaire ?
Revenons à la commémoration de l'« agression impérialiste » du 22 novembre 1970. Voilà donc Sékou Touré solidement cautionné par un aréopage d'hommes de gauche, sans compter, bien entendu, la traditionnelle délégation du parti communiste français. Le thème de la rencontre se prête à merveille au discours sur le colonialisme, le néo-colonialisme et l'impérialisme. Personne ne reprochera aux visiteurs leurs prises de position sur ce thème.
La misère de la population guinéenne n'était évidemment pas inscrite à l'ordre du jour. Elle doit attendre que M. Sékou Touré règle définitivement son compte au « colonialisme-néocolonialisme-impérialisme ». F. Mitterrand insista certes sur la nécessité d'un réel effort sur le plan économique et social pour la consolidation de l'indépendance politique. Mais, manifestement, en organisant cette cérémonie, le despote guinéen ne visait qu'un seul but : se servir de ses visiteurs, obtenir leur caution pour redorer son blason « progressiste ».
C'est tout. De toute façon, les populations guinéennes qui voient des personnalités de gauche débarquer périodiquement et s'afficher aux côtés d'un despote sanguinaire, ne peuvent voir en elles que des complices du pouvoir qui les écrase.
A vrai dire, on s'y perdrait à vouloir se raccrocher aux grands principes de philosophie et de morale politique ; on ne comprendrait rien du tout à l'attitude actuelle de certains hommes de gauche à l'égard du despotisme rétrograde qui sévit dans la Guinée de Sékou Touré. La raison profonde est d'une étonnante simplicité. On la retrouve sous la plume de M. A. Lewis, éminent économiste, dans son pertinent essai sur l'Afrique de l'ouest 13. « Les démocrates occidentaux, écrit-il, ont abandonné les démocrates africains ; même les amis de longue date de l'Afrique hésitent à faire entendre leur voix de crainte d'offenser les hommes qui sont aujourd'hui au pouvoir. » Nous y voilà. Les amitiés que le despote guinéen a conservées au sein de la classe politique française, et dont il se sert avec la ruse qu'on lui connaît, ne sont pas, en réalité, d'ordre idéologique. Ni politique, même si elles l'avaient été au départ. Ce sont- celles nouées hier en France dans le jeu obscur et compliqué de la Quatrième République. Georges Chaffard explique bien ce jeu d'amitiés : « La plupart des chefs d'Etat africains ne jurent alors que par de Gaulle. Sékou, lui, en est resté à la IVe république. Mitterrand est son ancien président de groupe à l'U.D.S.R.-R.D.A. ; il est aussi l'ami qui a rendu plusieurs visites à la Guinée indépendante boudée par de Gaulle... » 14. Il serait intéressant de retracer l'évolutio du parlementaire Sékou Touré en relation avec celle du R.D.A., pour décrire le réseau d'amitiés tissé alors. Disons seulement que ces amitiés dont il continue de bénéficier sur l'échiquier politique français, sont devenues pour le moins curieuses. A moins que, tout simplement, les personnalités de gauche en question n'aient déterrminé leur attitude au regard du régime P.D.G., en fonction de leur opposition au pouvoir en place en France. Une chose en tout cas est certaine : le parlementaire Sékou Touré a bien appris ses leçons de la IVe République ; il en a greffé toute la stérilité sur un fond personnel des plus arides. Et cela a donné l'être monstrueux qu'il est aujourd'hui.
Allons plus loin. Il y a à la base de la complaisance ou de la complicité de certains hommes de gauche à l'égard d'un régime aussi attentatoire à la liberté que celui de Sékou Touré, un ineffaçable fond de paternalisme. Ce paternalisme a engendré chez eux, après les indépendances africaines, une attitude qui n'est rien d'autre que du néo-colonialisme ; du néo-colonialisme de gauche. Ce néo-colonialisme dont on ne parle presque pas du tout parce que non identifié comme tel, a pour lui la bonne conscience. Car en général, il est incarné par des hommes qui ont concouru, en pratique ou en théorie, au recul du colonialisme première manière. A peu près les mêmes hommes qu'on voit aujourd'hui amplifier les aboiements « anti-impérialistes » de tel ou tel tyranneau africain, et tourner résolument le dos aux peuples écrasés d'arbitraire et de misère.
Allons plus loin encore. La distinction Est-Ouest a une connotation comparable à celle faite entre « gauche » et « droite » dans le cadre d'une nation. Le néo-colonialisme de gauche se retrouve, évidemment, à cette échelle, sous une version bien plus concrète d'ailleurs. Il ne diffère pas, fondamentalement, du néo-colonialisme archiconnu.
En tout cas, on a vu le gros ours soviétique et ses alliés débarquer à Conakry au lendemain de l'indépendance. Leur « amitié », c'est un truisme de le dire, comportait une forte dose de paternalisme, d'idées préconçues et d'inexpérience de l'Afrique qu'ils croyaient encore moins « évoluée » qu'elle n'est en réalité. Ils arrosèrent le nouveau régime guinéen de roubles, de rossignols aussi. Il y eut des hauts et des bas dans cette amitié « désintéressée ». Mais l'heure de l'ajustement des comptes a sonné depuis … Nous y reviendrons. Quant à elle, la population guinéenne, armée de son solide bon sens, ne s'est trompée à aucun moment sur l'égalité de ce genre de relations. « Mais qui sont ces nouveaux-venus qui nettoient nos boutiques, nous prennent au lieu de nous apporter ! » disait-elle déjà en 1959-1960.
En un mot, pour revenir au plan français, la constatation finale que l'on peut faire est des plus banales : les quelques voix qui s'élèvent de temps à autre contre la barbarie du régime de Sékou Touré, sont celles d'hommes qui nont rien à voir avec la gauche telle qu'on la situe sur l'échiquier politique français 15. Mais, bien souvent, les termes de boutiquier qu'ils emploient, l'absence de hauteur de vue qu'on note chez eux, et l'accent passéiste qui est le leur, dévient singulièrement leurs arguments 16. Les critiques venant de tels horizons, on le sait, ne dérangent nullement un Sékou Touré, bien au contraire. Il y voit une sorte de contre-épreuve confirmant le caractère « anti-impérialiste » de son régime, de sa « révolution ». Voilà quinze ans qu'il déclame sa « révolution ». De quelle révolution s'agit-il ?

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