La Pensée Universelle. Paris. 1974. 225 p.
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« A peu près n'importe quelle fripouille finira bien par voir son éloge imprimé dans les colonnes de la presse politique du monde occidental. »
(W.A. Lewis.)
« A chaque fois que l'on nous demande de nous définir,chaque fois que l'on nous presse de choisir, nous répondons que nous nous sommes définis et que nous avons choisi. Nous nous définissons par l'Afrique et c'est l'Afrique que nous choisissons. On nous affirme que nous devons nécessairement choisir entre le capitalisme et le socialisme, mais je m'excuse,et — soit dit entre nous —, nous sommes pratiquement incapables de définir ce qu'est le capitalisme, ce qu'est le socialisme »17.
Nous ne sommes pas de ceux qui s'excitent sur ces termes en « -isme » et sur cette question de choix qui entraîne rapidement dans des discussions oiseuses ; ni de ceux qui ont la « naïveté » de croire que le maître phraseur de Conakry attache quelque importance aux mots qu'il lâche. Mais cette phrase de Sékou Touré alors au faîte de sa gloire, et porteur d'espoir et d'inquiétude, exprime bien l'évidente ambiguïté et la veine opportuniste de son verbalisme. Nous l'avons rappelé pour mettre l'accent sur une constatation non moins évidente et constamment corroborée par les faits depuis lors, à savoir : l'erreur qui a consiste à accorder quelque sérieux au psittacisme puéril du démagogue ignare. Les uns ont commis cette erreur de bonne foi, puisqu'ils lui ont supposé cette capacité minimale : la définition de son régime, de ses orientations fondamentales et la mise en oeuvre des moyens concrets permettant d'atteindre les objectifs annoncés. Les autres ont voulu et cherchent encore aujourd'hui à donner à la fantastique production verbale de Sékou Touré un contenu pratique qu'elle n'a jamais eu.
Pourtant, dès le lendemain de l'indépendance, le chef du P.D.G. avait dit clairement à un journaliste allemand : « Les notions et les mots n'ont pas la même signification ici, en Afrique, d'ailleurs » 18. Rien, cependant, n'empêcha la plupart des observateurs occidentaux accourus à Conakry de prendre les mots pour les choses, d'écouter avec le plus grand sérieux l'ancien petit militant cégétiste guinéen qui jouait au chef d'Etat et prenait son irresponsable verbiage pour une haute construction idéologique. Certains d'entre eux se livrèrent alors à un petit jeu qui consistait à dénombrer combien de fois le tribun avait lâché des mots ou expressions tels que : socialisme, communaucratie, démocratie fondamentale, développement non-capitaliste, lutte de classes, etc. ; le tout opposé, bien entendu, à : capitalisme, colonialisme, néo-colonialisme, impérialisme... Le ton hargneux du chef P.D.G. et son sens peu aigu de la responsabilité aidant, beaucoup conclurent au caractère « socialiste » ou « révolutionanire » de son régime. Certains ne firent même pas cet élémentaire travail d'analyse : pour eux, le « non » guinéen signifiait quasi automatiquement l'institution d'une « démocratie populaire ». A l'opposé, les techniciens des pays de l'Est débarqués à Conakry au lendemain du référendum se rendirent tout de suite à l'évidence. Voici un échantillon de leurs réflexions sarcastiques et méprisantes 19.
« Ça, une démocratie populaire ? Vous voulez rire ! » « Ce n'est vraiment pas sérieux. » « Il n'y a rien à faire avec ces gens-là ! » …
Et ces propos, précisons-le, exprimaient moins une querelle d'orthodoxie doctrinale que l'étonnement de leurs auteurs devant l'incapacité, l'indigence intellectuelle et politique des nouveaux dirigeants guinéens.
Le fait est que, depuis lors, des termes comme « révolution », « socialisme » ou « développement non-capitaliste » sont devenus les maîtres-mots de Sékou Touré et son équipe. Ils ont fini, peut-être, par s'en convaincre eux-mêmes, sinon le peuple qui les subit, et les observateurs sérieux qui suivent du dehors leur agitation stérile. Rien n'est facile comme le fait de multiplier les citations du despote, pour en démontrer l'incohérence, l'inanité et l'ineptie. Mais il semble préférable de s'efforcer de répondre à un certain nombre de questions. Le P.D.G. était-il prêt, au lendemain de l'indépendance à s'engager résolument dans la voie de la révolution ?
A quelles conditions minimales devait-il satisfaire pour donner un commencement d'exécution à une révolution que, depuis lors, il se contente d'invoquer sur le mode incantatoire ? Nous posons ces questions parce que nous avons la naïveté de donner un sens précis à ce mot combien prestigieux et respectable : la révolution ; parce que les Guinéens, après quinze années d'« expérience », ont appris à leurs dépens qu'il ne faut pas confondre ce que fait le régime P.D.G. avec ce qu'il dit, l'agitation stérile avec ce qu'il prétend être son programme. Mais avant d'y répondre, il convient de faire un certain nombre de constatations élémentaires sur les aspects purement folkloriques d'une imposture sans égale en Afrique de l'ouest.
De quelle révolution s'agissait-il lorsque, au lendemain du 28 septembre 1958, les dirigeants P.D.G. se mirent à jouer frénétiquement avec ce mot ? De l'accession du pays à la souveraineté dans les conditions que l'on sait ? Rien ne va plus en Guinée. Mais nul ne saurait nier l'importance du « non » de Conakry lors du référendum. D'abord, sur le plan international : il a ouvert, répétons-le, une sérieuse brèche dans le système colonial. Ensuite, sur le plan interne : il est inutile de démontrer longuement l'importance décisive que revêt en soi la fin du régime colonial dans un pays donné. Certes, l'indépendance guinéenne a été acquise par le simple dépôt de bulletins de vote dans l'urne ; et, le lendemain, le personnel politique en place n'avait plus qu'à prendre le pouvoir, un peu comme dans un rêve de démagogue rongé d'ambitions. Mais la situation ou l'acte révolutionnaire s'apprécie plutôt à la dynamique qu'il porte en soi, qu'à la quantité de sang versé. Au demeurant, le travail d'organisation qui a rendu possible l'option du 28 septembre mériterait à lui seul le qualificatif révolutionnaire. Ainsi de la suppression de ces structures archaïques dites chefferie traditionnelle, la mise sur pied d'un parti de masses, l'éducation politique des populations.
Ceci dit, quelque importante qu'elle fût, l'indépendance formelle n'en demeurait pas moins une simple étape. Pour avoir sa pleine et réelle signification, elle devait s'inscrire étroitement dans le cadre de l'impérieuse lutte contre la misère des populations. On peut le dire sans our autant
tomber dans l'“economisme”. Se dire “révolutionnaire” tout en oubliant cette exigence prioritaire, ou en se montrant incapable de l'assumer, c'est faire de la mystification.
Bien sûr, le P.D.G. sest dépêché d'inscrire à son “programme” le développement économique et social. Mais qu'a-t-on constaté dès les premières années de sa prise du pouvoir ? L'exaltation stérile de l'indépendance guinéenne, leçon de nationalisme aux autres territoires. Cela dura et put faire illusion aussi longtemps que la Guinée du P.D.G. put se prévaloir d'une position d'Etat pilote, d'une situation exceptionnelle par rapport à ces territoires restés au sein de la Communauté française, c'est-à-dire dans des liens de type néocolonial. Mais avec l'indépendance de ces pays, la Guinée de Sékou Touré perdait un argument facile. Que signifiait, ou que devrait signifier ce changement géopolitique ? Le déplacement du centre d'intérêt, du champ de bataille, pourrait-on dire. La question n'était plus de savoir qui étaient indépendants, ni qui ne l'étaient pas. Elle se posait, ou devrait se poser désormais en termes de capacité d'engagement de la lutte pour le développement économique {déterminisme économique, le culture n'est pas mentionné} dans les nouveaux Etats. Dès lors, on ne pouvait plus parler de révolution sans se référer à cette donnée centrale. Sinon, ce serait mutiler la révolution de sa justification et de sa finalité sociale.
Or, comme nous le verrons, les dirigeants P.D.G. épuisèrent bien vite leur savoir-faire extrêmement sommaire dans le domaine des réalisations concrètes ; ils aboutirent le plus souvent à des « résultats diamétralement opposés » aux idées généreuses dont ils prétendaient être animés. Et ce fut l'origine de la fuite en avant « anti-impérialiste » dans laquelle ils se dissolvent depuis. Fuite en avant forcenée synonyme d'“effort pour détourner l'attention des failles et des échecs”, et obéissant étroitement à la loi de la surenchère politique dont l'Afrique est le théâtre, surtout, celle dite « révolutionnaire ».
Voilà en peu de mots, si j'ose m'exprimer ainsi, le fondement ou l'inspiration profonde de la mythologie “révolutionnaire” de l'équipe de M. Sékou Touré. Cette mythologie, il faut le dire, a pris forme à cause d'un certain nombre de considérations qui furent présentées ou admises dès le départ par les uns et les autres comme critères d'appréciation de la nature “révolutionnaire” du régime P.D.G. Enumérons-en rapidement quelques-unes. Il y a tout d'abord certains aspects de l'histoire individuelle du chef du P.D.G., notamment sa qualité d'ancien militant cégétiste [membre de la CGT, la centrale syndicale communiste de France], le fait d'être vaguement frotté de marxisme, ses emprunts verbaux et son style véhément : on ne sait plus combien de fois il s'est dit “marxiste”, a renié tel ou tel principe du marxisme ou même globalement, et s'est proclamé “africain” ; à ce sujet, ses déclarations opportunistcs et contradictoires défient toute analyse. Ensuite, il y a l'affichage des intentions, et les premiers « mouvements désordonnés » dans l'ordre économique et social : adoption de la planification, émission du franc guinéen, étatisation du commerce extérieur et intérieur, mesures sur lesquelles nous reviendrons pour en déterminer la motivation profonde, laquelle est en flagrante contradiction avec l'idéologie officielle. Ajoutons aussi : l'établissement, par le nouveau régime de Conakry, de relations politiques et économiques avec les pays de l'Est, l'Union Soviétique et la Tchécoslovaquie, notamment. L'ancienne métropole ayant brutalement « abandonné » la Guinée, les dirigeants P.D.G. étaient bien obligés de se tourner vers les pays prêts à remplir le vide. La Guinée devait bien continuer à vivre, avec ou sans la bénédiction de l'ancienne métropole. J'aborde ce dernier point non pas pour donner dans une vaine et mauvaise querelle, mais pour dire que ce copinage de circonstance, contrairement à ce qu'on avait admis alors, ne saurait servir de critère valable de “transmission” de la révolution ou du socialisme. Pas plus que la présence à Conakry, d'une armée de techniciens de l'Est ou d'un chasse-neige russe. Relevons, enfin, le type d'organisation mis sur pied par le P.D.G. : la réduction d'un peuple en foule.
Voilà quelques-unes des considérations qui impressionnèrent fortement les premiers observateurs accourus en Guinée au lendemain de l'indépendance. « Vous êtes donc socialiste, Monsieur le Président ? » Et monsieur le Président de faire du psittacisme doctrinal. Il jouissait littéralement de ses discours creux. Qu'on se mette un peu à la place de l'obscur militant cégétiste d'hier, devenu tout à coup la vedette de la presse internationale !
A leur retour en Europe, les journalistes lui consacraient volontiers des colonnes entières pour l'approuver ou le dénigrer, suivant leur propre conviction idéologique. Mais ce qui importait aux uns et aux autres, c'était, non pas la Guinée en elle-même, non pas le sort de ses trois millions et demi à quatre millions d'habitants, mais la dispute idéologique ainsi amorcée, avec tout ce qu'elle peut comporter d'intérêts sous-jacents.
Relevons au passage la part de responsabilité de ces observateurs dans l'édification de la mythologie révolutionnaire guinéenne et, d'une façon générale, dans la confusion intellectuelle où baigne l'Afrique depuis. Face au mouvement de décolonisation, ils ont appliqué à l'Afrique, sans précaution aucune, des catégories socio-politiques, des concepts et des classifications qui leur étaient familiers. En même temps, les nouveaux dirigeants africains usaient des mêmes concepts, en leur donnant des acceptions souvent fantaisistes. Ainsi commençait l'ère du faux étiquetage politique, de l'imposture, de la dévaluation de mots aussi honorables que : socialisme, révolution, décolonisation... On assistait également à la naissance de deux soeurs jumelles appelées à s'affronter : l'Afrique “modérée” ou “réformiste” d'une part, et celle dite “révolutionnaire”, de l'autre. Et leur opposition, ainsi que la surenchère démagogique, allaient rapidement occasionner sur la scène politique, un grand brouhaha qui se poursuit encore aujourd'hui.
Il faut dire que les observateurs étrangers, qui ne disposaient pas alors du recul nécessaire à la bonne compréhension du tumulte n'avaient d'autres critères d'appréciation que ceux relevés plus haut : bonnes intentions des leaders, style et ton de leurs discours … Il faut dire aussi qu'à l'époque, dans certains milieux occidentaux, planification était presque synonyme de socialisme : tel pays neuf qui affichait un Plan était tout de suite jugé comme ayant « basculé dans le camp socialiste ».
Mais, près de quinze ans ont passé, depuis. C'est là, semble-t-il, un laps de temps suffisant pour faire un premier ajustement à la faveur de l'épreuve des faits. Cette mise au point s'avère d'autant plus nécessaire aujourd'hui, qu'en Afrique, on est bien plus fasciné par la magie des seules étiquettes politiques, que par les réalités qu'elles sont censées traduire. Certains, surtout des hommes de science ou des techniciens, n'ont pas manqué de le faire. Et ils l'ont écrit sans complaisance, en toute rigueur 19. Mais les autres ?
Soit routine, soit légèreté, soit enfin mauvaise foi nombre d'entre eux ne semblent guère penser à réviser les critères d'appréciation d'hier, ni les hasardeuses classifications en découlant. De sorte qu'il est résulté de l'énorme décalage, voire, de la flagrante contradiction des mots et des choses, de véritables non-sens. A la faveur de la confusion, on a vu et l'on voit encore aujourd'hui, des rois-nègres ressuscités, des volontaristes réactionnaires, des « fripouilles » s'intituler gaillardement « révolutionnaires » ou « socialistes ». Ce faisant, ils visent deux buts. D'abord, détourner l'attention de leur incapacité notoire. Ensuite, et surtout, s'arroger le dividende politique d'étiquette en principe flatteuse, et s'abriter derrière la légitimité et le poids moral de la nécessaire libération des peuples, hier sous domination coloniale directe. Les titres une fois acquis, ils usent de leurs peuples comme de la matière minérale. Leur « politique » se solde par une misère inqualifiâble. Mais ils continuent de se réclamer, sans trop de gêne, des impératifs du développement économique et social. Ils croient avoir un alibi suprême : la lutte contre le néocolonialisme occidental. Et, chose déplorable, ils réussissent encore à impressionner les esprits bloqués par toutes sortes de verrous, en Afrique comme en Europe.
Ce qu'on a appelé l'« expérience guinéenne », offre l'exemple le plus achevé d'une telle absurdité. En effet, qui a-t-on vu à l'oeuvre depuis la proclamation de l'indépendance ? Des politiciens sans âme ni coeur, qui prennent la démesure et l'irresponsabilité pour de l'audace, le désordre systématique et la misère entretenue pour le “socialisme”, le verbalisme et l'agitation permanennte pour le travail, la cruauté mentale pour du « radicalisme révolutionnaire ». La fragilité de leurs charpentes politiques et intellectuelles, leur utopie guidée par l'ignorance, le bas niveau de leurs aspirations, le tout conjugué avec une certaine ruse inféconde du maître du P.D.G., s'est soldé en Guinée par une caricature effroyable.
Il n'est nullement étonnant que des dirigeants de cette engeance se montrent vite incapables d'assumer effectivement la révolution dans le sens simple et concret du terme, c'est-à-dire : la mobilisation de la somme d'efforts requis pour tirer la société guinéenne de son dénuement, lui faire franchir un seuil minimum en deçà duquel il est politiquement faux et intellectuellement malhonnête de parler de « dignité » ou de tout autre grand mot. La condition de la révolution était et demeure : la diffusion du pouvoir, autrement dit, l'association effective des capacités humaines disponibles. C'est là une exigence élémentaire qui n'a été à aucun moment sérieusement envisagée dans la Guinée de Sékou Touré, en dépit de toutes les déclarations de diversion. Pourquoi ? Parce que cette association signifiait, à court terme, l'utilisation de toutes les compétences du pays ; et, à plus ou moins longue échéance, le renouvellement de la classe dirigeante 20. En effet, l'étape à franchir après l'accession à l'indépendance nominale, exigeait et exige impérativement des aptitudes et une vision qui sont sans commune mesure avec celles des responsables du « Parti Démocratique Guinée ». Ceux-ci, d'entrée de jeu, ont parfaitement compris cette réalité. Comme, de toute façon, il n'était pas question, pour eux, de céder la moindre parcelle du pouvoir, ils se barricadèrent dans leur parti devenu unique. Dès lors, la raison d'être de leur régime fut l'affirmation obsessionnelle d'une révolution dont, en fait, ils se sont détournés après en avoir gelé le contenu et les conditions objectives. Pendant ce temps, la Guinée, ce pays virtuellement le plus riche de l'ouest africain, s'enfonçait irrémédiablement dans le chaos et la misère. Sékou Touré l'avait bien dit, pourtant : il préférait la pauvreté … Les Guinéens n'ont eu qu'un tort, c'est d'avoir interprété cette « pauvreté » comme une austérité spartiate, transitoire, bref, comme un pari sur l'avenir.
Les dirigeants P.D.G. nhésitèrent donc pas à tout bloquer en Guinée, afin de se survivre et de jouir de leur dividende.
Depuis, ils ont tout dit pour donner le change, emprunté et réinterprété à peu près toutes les formules connues, et mis sur pied, pièce à pièce, un parti de facture fasciste.
Mais citons plutôt un exemple concret personnellement vécu, qui montre significativement leur volonté de confisquer le pouvoir et de défendre âprement leurs intérêts de classe, volonté clairement exprimée d'ailleurs dès le commencement de l'« expérience ».
J'étais alors à Conakry, à une époque où, certes, le despotisme prenait encore quelques formes, mais où toutes les conditions en étaient réunies. Deux « complots » et autres événements sanglants avaient passé sur la Guinée. Le pays se « clochardisait » à vue d'oeil, à force d'impéritie et d'incapacité du personnel politique. Le mécontentement populaire était visible, lui aussi. Aux moments d'extrême tension, c'est-àdire, quand la famine sévissait particulièrement, les gouvernants convoquaient des réunions au « sommet » ou à la « base », pour éviter le point de rupture. Ce fut à une de ces périodes que Sékou Touré provoqua une conférence de cadres, la dernière à laquelle j'assistai, c'est-à-dire, quelques mois avant mon départ volontaire de Guinée. D'emblée, il la plaça sous le signe e la discussion ouverte, franche. Il invita l'assistance à faire des « propositions concrètes », non sans avoir violemment critiqué les cadres politiques (ses créatures) de se servir du parti, plutôt que de le servir. Etait-ce, enfin, l'annonce de la fin du verbalisme, de l'incivisme, ou le retour aux réalités ? On bien, visait-il simplement, comme il y excellait déjà, à opposer les deux catégories de cadres, quitte à jouir de son rôle d'arbitre ? Autant de questions que l'on se posait dans les rangs des cadres techniques. Instruits par l'expérience, la plupart de ces derniers cherchaient, dans leur for intérieur, à faire la part de la sincérité de l'invitation préliminaire, celle du sondage ou de la provocation. Bref, les interventions commencèrent, toutes plus conformistes et plus creuses les unes que les autres, naturellement, surtout celles des cadres politiques : membres du Bureau Politique National du parti, ministres et autres figures évanescentes du régime. Ce fut à qui citerait le plus de passages de discours de « notre camarade, le Président » ; (on ne l'appelait pas encore le « Responsable Suprême de la Révolution » …
Quelques hauts fonctionnaires (pas ceux nommés sans qualification correspondante) hasardèrent, cependant, quelques solutions plus ou moins osées. Non sans s'entourer, du reste, d'un luxe de précautions et de restrictions mentales. L'un d'eux poussa le courage ou la naïveté jusqu'à émettre des réserves sur le principe de la primauté de l'engagement politique, tout au moins sur l'application qui en était faite. Il dit notamment qu'à son avis, la gestion des affaires publiques (Administrations et entreprises d'Etat) serait nettement améliorée s'il 'était davantage tenu compte de la compétence réelle et du sens civique lors des nominations aux hauts postes de responsabilité et si des sanctions étaient prises à l'encontre des concussionnaires. Puis il ajouta que de telles mesures, loin de remettre en cause le nécessaire contrôle du parti, le renforcerait dans la mesure même où l'efficacité et la moralisation attendues rejailliraient sur le parti … Ce brave homme disait tout haut ce que chaque cadre technique pensait tout bas mais évitait de dire, par prudence ou par découragement. Ce qu'il oubliait, c'est que le parti préférait plutôt le chaos que la mise à l'écart des siens. Sékou Touré le lui rappela brutalement. Il fulmina contre cet « intellectuel non-reconverti », épilogua longuement sur les « acquis de la révolution », les « intérêts supérieurs du peuple, etc. Quoi ? s'écria-t-il. Renoncer à l'un des principes fondamentaux de notre révolution ? C'est comme si on demandait à un paysan, d'abandonner à d'autres ses récoltes après une saison de dur labeur, sous prétexte qu'il n'en userait pas efficacement ! … »
Précisons qu'en rappelant ce fait, nous n'avons nullement la naïveté d'attendre d'une minorité dirigeante donnée, quelle renonce purement et simplement au pouvoir. Mais cette scène et, surtout, l'image usitée par le chef du P.D.G., montrent non seulement la conception qu'il a de l'exercice du pouvoir, mais aussi le fossé, qui n'a cessé de s'élargir, entre son parti et le pays. Ainsi, très tôt, l'équipe P.D.G. s'est retranchée dans un microcosme de type endogamique fatalement condamnée à la dégénérescence. Et plus sa position s'avérait précaire, plus sanglants étaient ses coups contre les forces vives de la société globale.
Certains observateurs étrangers ont parlé de « tournant » à l'annonce de quelques-uns des tumultueux événements guinéens. Ainsi de la loi-cadre du 8 novembre 1964 : un ensemble de mesures spectaculaires prises, en théorie, pour assainir la situation politique et économique, et donner un nouveau départ à la « révolution ». Mais elles ne furent pas appliquées. On y revint en 1967 et même plus tard encore. De fait, périodiquement, les dirigeants P.D.G. portent l'agitation à son comble comme s'ils découvraient subitement la nécessité d'associer effectivement les Guinéens, ou d'épurer leurs propres rangs. Combien de fois ne les a-t-on pas entendu dire que, désormais, le « bon militant » se reconnaîtrait non pas à son verbalisme, mais à son travail concret ? « L'heure de la révolution économique » a tant de fois sonné dans la Guinée de Sékou Touré ! Enfin, énonçons l'un des derniers slogans lancés par le régime : « L'homme qu'il faut à la place qu'il faut ! » C'est ce genre de mots d'ordre lancés à l'emporte-pièce et jamais appliqués, que le régime et ses sympathisants étrangers appellent des « tournants ». Une succession de slogans évoquant plutôt un itinéraire circulaire, une révolution autour des problèmes vitaux du pays, qu'un effort tendant à leur solution.
Le refus de l'effort et du travail créateur, voilà une autre négativité qui fait de la « révolution » à la Sékou Touré, une misérable caricature. La « mobilisation des masses » est la priorité des priorités dans la Guinée du P.D.G. De même que la « révolution culturelle et socialiste » décrétée il y a quelques années, dont nous parlerons à propos de la « reconversion des mentalités ». Inutile d'évoquer ici l'investissement humain, institution copiée, mal comprise, mal appliquée, depuis longtemps tombée dans les oubliettes du parti.
La « mobilisation des masses » veut dire en termes simples : la démobilisation forcée des populations de leurs activités productives, la liquéfaction des énergies populaires dans l'agitation permanente entretenue par le régime. On sait, en effet, que tous les Guinéens, qu'ils soient des villes ou de la brousse, sont tenus d'assister aux manifestations du parti. Mais celles-ci sont nombreuses, dangereusement nombreuses: meetings, conférences, congrès, jours anniversaires, assemblées ordinaires et extraordinaires des différents organes du P.D.G., déplacements des dignitaires, réceptions de visiteurs étrangers de passage, sans compter le remue-ménage occasionné par la proclamation de l'« agression impérialiste permanente »... C'est ainsi que le passage en Guinée de Harry Belfonte, artiste au talent incontestable d'ailleurs, fut prétexte à « mobilisation ».
Quand le P.D.G. « mobilise », il décrète des demi-journées ou des journées entières « chômées et payées dans les deux secteurs », c'est-à-dire : public et privé. C'était l'expression officielle consacrée. Alors, les travailleurs désertaient de force champs, chantiers et bureaux, pour aller applaudir dans les permanences du parti, se masser le long des rues et des routes, danser et chanter les louanges des chefs, sous la pluie battante ou sous le soleil ardent. Quand j'étais à Conakry, il m'arrivait de me rendre à mon bureau alors que c'était repos ou festivit és obligatoires. Mais c'était à mon corps défendant. Je savais parfaitement que cette façon de faire constituait une grave violation de la légalité P.D.G., qu'elle pouvait me valoir un chef d'accusation redoutable : celle de « contre-révolutionnaire ». Une fois, c'était jour de travail, je reçus Sékou Touré en visite improvisée dans mon service. Il me gratifia d'un « démocratique » salut : « Bonjour, Camarade ». (On ne disait pas encore : « Prêt pour la révolution » ; je n'eus donc pas à répondre : « Elle est exigence... ») Nous fîmes le tour des bureaux. Il y avait plus de cinquante pour cent d'absents et de retardataires ! Et je dois ajouter, sans fausse modestie, que nous étions dans l'un des services centraux qui fonctionnaient le moins mal, à l'époque. Avec plus de cinquante pour cent d'employés absents ou en retard, il n'y a vraiment pas lieu d'être fier. C'est même catastrophique, pensera-t-on. Mais je dois dire que ce coefficient d'« exactitude » était déjà un exploit. En effet, les interventions de Sékou Touré sur le « principe » de la prééminence du parti n'étaient rien d'autre qu'un encouragement au relâchement, qu'une opération de dévaluation du travail. Et ceci pour faire du parti une réalité centrale, contraignante. Bref, le « camarade Président » me quitta sans mot dire. Pour ma part, je n'eus pas le zèle ni la candeur de lui expliquer des raisons qu'il savait parfaitement, ainsi que je l'eusse fait, peut-être, quelques années plus tôt. Car j'avais compris, sinon accepté l'esprit P.D.G. Et quand je vis mon visiteur s'installer au volant d'une voiture banale, je ne pus m'empêcher de penser : « Pauvre démagogue ! Tu flattes les bas instincts des hommes, et tu appelles cela « révolution. ». Mais tu as ainsi déclenché un processus qui te brisera... » En fait, la « mobilisation » est allée en s'accélérant. Elle a atteint, depuis, son régime de croisière, si j'ose m'exprimer ainsi. C'est devenu tout un cérémonial. Toute une liturgie avec : un accoutrement spécial, la tenue blanche que les habitants de Conakry appellent le « linceul » et qui, dit-on, a été prescrite au dictateur par ses féticheurs et sorciers patentes ; son lieu rituel : le stade du 28 septembre ; sa musique : le sempiternel tam-tam ; ses hymnes : les slogans et mots d'ordre. Hier, c'étaient les « journées chômées et payées » que l'on comptait. Aujourd'hui, il est devenu plus commode de dénombrer les jours où l'on travaille effectivement. Enfin, une dernière touche à ce déconcertant tableau : les conséquences des difficultés du ravitaillement ; elles sont telles que les travailleurs des villes passent leurs journées à aller de bureau en bureau, de magasin en magasin, pour tâcher de s'approvisionner en denrées de première nécessité.
Mais, aux dires du dictateur, c'est le peuple de Guinée qui préfère cette « révolution » et ce style de vie caractérisés par un haut niveau d'oisiveté. Témoin, l'anecdote suivante. Elle est assez vieille, puisqu'elle remonte à la dernière visite officielle en Guinée de Modibo Kéita alors président du Mali. Mais elle traduit bien le mépris, le cynisme du dictateur à l'égard du peuple. Voilà donc réunis Modibo Kéita et Sékou Touré, deux vieux compagnons de route du R.D.A., avec tout ce que cela peut comporter de familiarité et de liberté en comité restreint. D'après un témoin malien qui assistait à l'entrevue, le premier aurait exprimé sa surprise devant les difficultés de la Guinée, pays qui, tout de même, ne manque pas de potentialités en ce domaine.
Extrêmement susceptible et ulcéré par cette réflexion, le tribun guinéen aurait répliqué sèchement: « Donne-moi ton peuple, et je le conduirai au bonheur. Il est courageux … » Sékou Touré a, de longue date, épuisé son répertoire de contre-vérités et de cynisme. Mais ce qui apparaît aujourd'hui avec évidence, c'est que le mépris qu'il manifeste au peuple, est réciproque. Congédiée et opprimée, mais consciente des moindres ficelles de l'imposture du dictateur, la population vivote et résiste comme elle peut. Elle s'est mise en retrait, mentalement sinon physiquement, en attendant de pouvoir faire plus. Voilà une réalité profonde qui transparaît nettement à travers le remuement général de foules et les applaudissements orchestrés. Elle n'est d'ailleurs pas récente. Il fallait être alors en Guinée pour s'apercevoir que, malgré les apparences, c'est dès le lendemain de l'indépendance que le mouvement P.D.G. s'est mis à ricocher sur le pays réel avant de se retourner purement et simplement contre lui. Déjà, on pouvait le constater tant à Conakry qu'en brousse. L'instinct sûr des populations leur faisait comprendre clairement l'imposture qui se dessinait alors. Ces nombreux villageois et citadins rencontrés au cours de mes nombreuses tournées à l'intérieur du pays ne savaient ni lire ni écrire. Mais leur analyse, l'expérience l'a confirmé, était plus sûre que celle du jeune cadre que j'étais alors, qui avait tendance à intellectualiser la primaire démagogie du nouveau régime. Cinglante leçon de modestie à nous autres « intellectuels » devenus présomptueux pour avoir appris à faire joujou avec les idées abstraites !
Le peuple de Guinée comprend donc parfaitement, malgré la volonté obscurantiste du régime, la supercherie dont il est victime. Au fil des années, il a appris à se servir de ce moyen de résistance à l'oppression : la naïveté feinte, la malice, la goguenardise à l'égard du personnel politique P.D.G. Psychologiquement démobilisé parce que ne se sentant aucunement concerné, il regarde évoluer le despote, à la manière d'un chasseur qui ruse avec une bête fauve. Il enregistre avec une minutie souvent étonnante, tous les faits, grands ou petits, qu'il peut interpréter comme une humiliation du despote, ou comme un échec de nature à avancer la fin de son règne. Il ne faut donc pas s'étonner de voir les Guinéens aller jusqu'à souhaiter la défaite des équipes sportives de Conakry dans les comp'titions internationales. Ni de les voir se rejouir des déboires et mésaventures des missions et délégations P.D.G. à l'étranger. Quelques faits anecdotiques suffisent à illustrer la profonde cassure entre le peuple et celui qui s'intitule « dictateur populaire » et pousse la supercherie jusqu'à prétendre « libérer » les peuples sénégalais et ivoirien.
On sait que dans la république de M. Sékou Touré le tamtam est roi. De fait, s'il existe un domaine où le despote a déployé un effort considérable, c'est bien celui de l'art redéfini et ramené à son niveau. Ce n'est pas pour rien que la Guinée du P.D.G. se distingue dans les festivals internationaux d'Alger ou d'autres capitales africaines : l'importation d'instruments de musique et autres accessoires a priorité sur celle de matériels d'équipement productifs ; et il est plus « honorable » de faire partie d'un orchestre ou de quelque groupe « artistique », que d'avoir un bon métier... Rappeler tout cela, ce n'est pas être « contre » l'art, la mise en valeur du fonds national, encore que la façon dont le P.D.G. conçoit les choses soit des plus négatives. C'est pour dire que, lorsqu'on s'intéresse et qu'on s'adonne à une activité, quelle
qu'elle soit et qu'on y réussit en général. En ce sens, la « révolution » du P.D.G. a maîtrisé le tam-tam ; elle excelle dans son rôle d'« amuseur du monde », dans les joyeusetés folkloriques et autres trémoussements ou déhanchements frénétiques. Que les amateurs d'exotisme facile se rendent dans la république de M. Sékou Touré, ils y trouveront leur compte d'amusements bon marché … Les Guinéens, qui ne sont ni plus artistes ni plus austères qu'un autre peuple, ne peuvent évidemment pas se satisfaire de cette opération de prestidigitation exécutée au son du tam-tam et baptisée « révolution » par le maître du P.D.G. A preuve, cette réaction de la ville de Kankan, seconde cité guinéenne après Conakry : il s'agit d'une récente « quinzaine artistique », fête P.D.G. qui mobilise chaque année le pays tout entier au détriment de toutes activités créatrices. L'agglomération mandingue occupa une place peu flatteuse à cette occasion, ce qui fit suer de peur les responsables locaux du parti. Car ce mauvais classement pouvait entraîner leur disgrâce, voire leur emprisonnement pour « tiédeur » révolutionnaire. Le bon peuple de Kankan, lui, ne s'en émut nullement, bien au contraire. « Nous autres, dit-il, nous avons autre chose à faire. Nous ne sommes pas des batteurs de tam-tam. Il (Sé'kou Touré) peut garder ses prix et récompenses ! » Ce disant, les Kankannais exprimaient simplement l'attitude de la quasi totalit é des Guinéens : la colère, le refus d'un style de vie humiliant, du rôle d' « amuseur du monde ».
Le peuple de Guinée, avons-nous dit, est à l'affût des faiblesses du despote, de tout ce qui peut être interprété de près ou de loin comme un affront ou une humiliation infligée à celui-ci. Il en prend note comme autant de petites occasions
de vengeance, en attendant la grande. A cet égard, on peut relater certains aspects, vus du côté populaire, de la visite que Fidel Castro fit en Guinée, du 5 au 8 mai 1972. Le despote de Conakry s'est lourdement trompé s'il a cru pouvoir impressionner ou tromper son visiteur grâce au très classique scénario : foules en uniforme « mobilisées » partout où doit se rendre l'hôte, meetings-monstres, danses au son
du tam-tam, et tout l'attirail, destiné à montrer l' « attachement indéfectible des masses populaires ». Une telle mise en scène a pu réussir et pourrait encore réussir avec un homme de gauche complaisant en voyage en Guinée, un journaliste européen superficiel ou complice du régime, ou un visiteur africain hypocrite. Mais pas avec l'homme de la Sierra Maestra. Celui-ci se montra égal à lui-même et, tout d'abord, sur le plan vestimentaire : il consentit, certes, à revêtir le costume de rigueur pendant les festivités P.D.G., c'est-à-dire : chemise « col Mao » et pantalon blanc ; mais il ne fit rien pour ne pas froisser cet accoutrement : il introduisit notamment le bas du pantalon dans ses demi-bottes, et porta ceinturon. Une attitude, un langage, une leçon. Il y a fort à parier, en effet, qu'il ne croit pas, lui, à la révolution dans une tenue blanche et impeccable. Premier camouflet au despote guinéen. Deuxième camouflet : dans les discours qu'il prononca après un voyage à l'intérieur du pays, le visiteur s'en tint strictement aux choses concrètes et sérieuses : les exigences de l'agronomie tropicale, la nécessité de s'attacher à ce problème vital, de maîtriser la technique pour la mettre au service de la révolution … Le troisième camouflet se produisit à l'Institut polytechnique de Conakry où les étudiants parlèrent en toute liberté sous le regard gêné et assassin de Sékou Touré. Après ces choses sérieuses, le visiteur prononça des discours anti-impérialistes. Mais il avait, il a cet incomparable avantage sur son hôte : il sait de quoi il parle et, surtout, il ne se contente pas de le dénoncer verbalement, il travaille concrètement pour libérer son peuple. D'ailleurs, il faillit rendre un bien mauvais service à Sékou Touré : en effet, les discours anti-impérialistes prononcés en la circonstance ne plurent pas à Washington, lequel convoqua l'ambassadeur de Guinée pour menacer de couper les vivres à la « révolution » P.D.G... Rappelons au passage que deux à trois mille mercenaires cubains stationnent en Guinée depuis plusieurs années.
Enfin, ajoutons, pour la petite histoire, cette dernière anecdote qui circula à Conakry pendant et après la même visite : Fidel Castro et Sékou Touré survolaient, au cours de leurs déplacements à l'intérieur du pays, un paysage de plaine ; tout était jaune en ce mois de mai, brûlé par le soleil ou les feux de brousse ; le visiteur demanda de quelle culture était couverte cette vaste étendue dorée ; et Sékou Touré, ce maître bluffeur, de répondre tout uniment: « Tout ça, ce sont des champs de fonio ! » L'histoire ne dit pas s'il a convaincu son hôte, s'il a réussi à lui faire prendre une vulgaire plaine de savane pour un immense champ cultivé. Vraie ou imaginaire, elle suffirait à édifier sur le degré de fainéantise de cette « révolution » P.D.G.
En Guinée il y a, peut-être, une catégorie sociale qui croit en cette « révolution » : la racaille, les bandes de sans-travail qui dictent la loi P.D.G. aux masses laborieuses, et que le régime nourrit mieux que la jeunesse scolaire ou que les militaires, qui ne lui inspirent plus confiance depuis les coups d'Etat du Ghana et du Mali.
En un mot, Arthur Lewis a raison. Les Guinéens ont appris à leurs dépens comment des « fripouilles », « charmantes » au départ, sont devenues sanguinaires au contact du pouvoir. Certains d'entre eux ont pendant longtemps gardé les illusions premières, et nourri, tels des Epiméthée, quelque irréelle espérance.
Mais les maux que nous avons laissé s'envoler sur cette terre de Guinée, je me refuse à les imputer à un seul homme. Car ce serait non seulement le grandir d'une certaine manière, mais aussi nier à l'ensemble des Guinéens leur rôle d'artisan de leur propre destin. Dans cette aventure combien douloureuse, Sékou Touré na fait, en définitive, qu'exploiter à sa manière et avec la sorte de ruse inféconde qu'on lui connaît, les grandeurs et, surtout, les faiblesses d'une situation précise. Reconsidérer, à la faveur du recul temporel dont nous disposons aujourd'hui, et méditer quelques-unes de nos « fautes », ne présente pas qu'un intérêt exclusivement historique.
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