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Camp Boiro Mémorial


Sako Kondé.
Guinée, le temps des fripouilles.

La Pensée Universelle. Paris. 1974. 225 p.


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Chapitre IV
Faiblesses d'une victoire

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« Un gouvernement et un parti ont le Peuple qu'ils méritent. Et à plus ou moins longue échéance, un peuple a le gouvernement qu'il mérite »
(Frantz Fanon.)

Il est malaisé de vouloir exhumer des erreurs imputables aux victimes, après une « expérience » aussi cruelle que la guinéenne. L'entreprise, pour un Guinéen, s'avère à la fois pénible et ingrate. Pénible en raison des souffrances indicibles qui déchirent le pays ; ingrate parce qu'une telle situation est toujours propice aux mauvaises passions et à l'incompréhension. Partant, on a peu de chance d'être entendu, la démarche pouvant toujours être interprétée comme une manière de trouver quelque justification à ceux qui asservissent, ou de témoigner contre les victimes. Telle n'est pas notre intention.
Quelque pénible et ingrate que puisse paraître la démarche, les Guinéens qui croient à la valeur pédagogique de l'expérience doivent s'efforcer de trouver des explications autres que celle qui consiste à dire : « Tout ça, c'est de la faute à Sékou Touré. » Ils doivent puiser dans dautres directions quelque enseignement de leur douloureux apprentissage. Les mêmes causes, dit-on, produisent les mêmes effets. Certaines des fautes les plus grossières que nous avons pu commettre, soit inexpérience, soit infidélité à nous-mêmes, nous auraient entraînés, même en l'absence de Sékou Touré, dans quelque mésaventure plus ou moins comparable. Son caractère plus ou moins sanglant n'aurait dépendu que du simple tempérament du despote en place.
En vérité, peu de Guinéens semblent comprendre réellement la nécessité d'un tel effort d'introspection collective, si j'ose m'exprimer ainsi. Même dans les milieux où l'on aime à s'intituler « intellectuels ». Qu'entend-on en général comme explication, en dehors de la perversion du tribun?
Certains imputent la « faute » au président Houphouet-Boigny. Car, disent-ils, c'est lui qui a, en sa qualité de chef de file du R.D.A. de l'époque, soutenu matériellement et politiquement son lieutenant guinéen: Sékou Touré, lequel s'est dépêché de rompre avec lui au lendemain de l'indépendance. Quelques-uns vont même plus loin ; à la responsabilité politique et morale du président ivoirien, ils ajoutent une part d'égoisme national : il ne serait pas fâché, somme toute, de voir la Guinée, hier la « perle de l'A.O.F. », à la traîne : l'éclipse guinéenne nourrirait, dans une certaine mesure, l'expansion ivoirienne dont on parle tant aujourd'hui … Nous y reviendrons.
Pour d'autres, c'est l'ancienne métropole qui a la plus grande responsabilité morale dans cette affaire. C'est bien elle qui a livré les Guinéens pieds et poings liés à Sékou Touré et son équipe. D'après eux, ce sont surtout les derniers responsables coloniaux en Guinée (gouverneurs, gouverneurs généraux) qui favorisèrent naïvement l'ascension du tribun de l'époque … Qui peut nier la responsabilité morale de l'ancienne puissance coloniale dans cette partie où le peuple de Guinée s'est vu sacrifié de part et d'autre ? Sékou Touré ne vient-il pas d'aborder à sa manière ce sujet qui mériterait tout un livre ? C'était en 1972, pendant l'agitation qu'il organisa pour marquer à sa façon le deuxième anniversaire du coup du 22 novembre 1970. Il dénonça, dans un de ses discours, l'« abandon de la Guinée par l'ancien Etat colonial ». Un tel argument venant de lui trahit à la fois son manque de fierté et de sens de la responsabilité, ainsi que sa duplicité. Duplicité parce qu'il ne tient pas du tout à une reprise des relations avec la France. Tout, dans son comportement, indique qu'il la redoute même. La raison en est bien simple : il ne peut plus régner qu'en isolant le pays, qu'en maintenant les portes du ghetto fermées ; dans ses calculs, tout relâchement en ce sens risquerait d'être fatal à son régime, d'autant plus dangereux qu'il sait parfaitement que le peuple est animé d'un réel désir de renouer avec la France.
Il y a, assurément, une part de vérité dans ces différents arguments. Mais ils ont l'inconvénient de conduire rapidement dans les discussions oiseuses. En effet, il est tout à fait vain de raisonner comme si l'on voulait refaire l'histoire ou tenter de rattraper les occasions perdues en jonglant avec des « si ». A la limite même ceux qui engagent la discussion dans cette direction, y compris Sékou Touré lorsqu'il parle d'« abandon », pourraient donner l'impression qu'ils déplorent le fait même de l'indépendance. Ce qui, bien évidemment, n'est pas le cas des Guinéens conscients et responsables.
C'est pour ces raisons que, pour notre part, nous préférons reconsidérer la situation à partir de l'indépendance, date après laquelle nous, Guinéens, étions désormais maîtres de nos affaires et de notre destin collectif. On nous dira qu'au lendemain de l'indépendance les jeux étaient faits sur le plan intérieur. Mais, dans tous les cas, rien n'autorise, comme le font aujourd'hui nombre de Guinéens, à nier globalement des vérités historiques telles que : le caractère démocratique du referendum du 28 septembre 1958, les actions positives que le P.D.G. a dû réaliser sur le plan intérieur pour pouvoir accéder au pouvoir, ainsi que les retombées de l'indépendance guinéenne sur le plan africain. Nier tout cela serait simplement ridicule. Le reconnaître, ce n'est pas justifier le sanguinaire régime qui en est résulté.
Pourquoi une telle perversion ? Essayer de répondre à cette question sous l'angle que nous avons choisi, c'est soulever l'éternel et vaste problème de la résistance aux inévitables tendances oppressives du pouvoir. Ici, nous voulons attirer l'attention sur deux séries de facteurs. D'abord ceux qui sont relatifs aux institutions, ceux qui ont occasionné en Guinée, dès le lendemain de l'indépendance, une situation de moindre résistance aux tendances oppressives : il s'agit, plus précisément, de l'institution du système de parti unique. Ensuite, ceux qui posent plutôt la question de l'attitude de la classe politique guinéenne au sens le plus large de l'expression. Qu'a fait, ou que n'a pas fait cette classe politique pour éviter le pire ?
Il sera question ultérieurement de quelques-unes des conséquences à moyen et long terme du système de parti unique à l'africaine. Il s'agit ici d'attirer l'attention sur les dangers immédiats, dans la mesure où ce système a faussé dès le départ le cadre d'organisation de la défense de la liberté contre les tendances dévorantes du pouvoir. Cela s'impose d'autant plus que nombre de Guinéens, victimes de la « grande confusion », ont du mal à dépasser la personne de Sékou Touré. En maintenant la réflexion à ce niveau et dans un cadre aussi étriqué, ils oublient que le premier coup sérieux porté à la liberté fut bien l'acceptation du système de parti unique par l'ensemble de la classe politique. Acceptation dictée, suivant les cas, par l'inexpérience, une certaine conception de l'unité nationale, les bas calculs, l'opportunisme ou la lâcheté. Ce faisant, la couche éclairée ou supposée telle s'est évidemment privée de toute possibilité d'opposition ouverte, d'équilibre et de contrôle du pouvoir. Du même coup, elle a congédié le peuple de la scène politique, l'a privé de toute occasion véritable d'éducation. Bref, en se privant du concours populaire, en faussant ainsi le jeu politique, la classe en question s'est livrée, pieds et poings liés, à la mécanique du parti unique, c'est-à-dire à l'oligarchie et, bientôt, à la tyrannie qui allait nécessairement en résulter.
Ce danger était d'autant plus réel qu'en 1958 la Guinée avait derrière elle à peine plus d'une douzaine d'années de pratique du suffrage universel, de la démocratie moderne. En effet, comme, d'ailleurs, les autres colonies françaises d'Afrique, elle ne bénéficia de ce début de démocratie qu'au lendemain de la seconde guerre mondiale : élection de ses représentants aux différents organes centraux et locaux prévus par la Constitution du 27 octobre 1946. Et c'est précisément dans ce cadre relativement démocratique, que le R.D.A.-P.D.G. organisa la lutte anti-coloniale jusqu'à la prise du pouvoir …
Rappelons brièvement les faits. A la veille du référendum il y avait, outre la section guinéenne du R.D.A., deux principales formations politiques minoritaires : le Bloc Africain de Guinée (B.A.G.) et le Mouvement Africain Socialiste (M.S.A.), dirigées respectivement par Barry Diawadou et Barry Ibrahima dit Barry III, tous deux assassinés depuis par leur ancien adversaire. L'« accord » entre ces deux partis et le P.D.G. intervint dans les tout premiers jours de l'indépendance. Sékou Touré pouvait alors exulter et déclarer que « notre peuple avait « transcendé les contradictions mineures qui le divisaient en de nombreux partis politiques » ; et que leur « unité » « donnait à l'option de la Guinée son entière signification politique et morale » 21. La population venait de rejeter la Communauté à plus de 94 %, conformément aux consignes concordantes de tous les dirigeants de parti. Mais s'agissait-il véritablement d'accord, d'unité ? Les faits n'allaient pas tarder à montrer que cette obscure convention entre états-majors n'était rien d'autre que l'arrêt de mort des partis minoritaires. Certes, leurs deux dirigeants étaient entrés dans le gouvernement P.D.G. Mais, en pratique, ils étaient désormais coup és de leur base, laquelle fut, en quelque sorte, aussitôt phagocytée par le parti unique. Et, déjà, le chef de cette dernière formation fourbissait ses armes et construisait, pièce par pièce sa machine à asservir. Il définissait le P.D.G. comme le « lieu de rencontre et d'expression de tous les courants de la vie nationale », en même temps qu'il affirmait que son parti « se confond avec la Guinée » ! 21. Son aspiration totalitariste et impérialiste était évidente, déjà. Et il ne s'agissait pas seulement d'une simple affirmation de principe. Car, ainsi que les Guinéens n'allaient pas tarder à en faire la cruelle expérience, le nouveau maître était pret à réaliser ses vues avec une âpreté effrayante.
Assurément, ce fut une erreur immense que le sabordage des partis minoritaires. Il faut le dire même si l'on doit encourir le reproche de la critique facile parce que faite a posteriori. Il faut y insister, sans toutefois insulter à la mémoire des deux anciens dirigeants.
Ils se sont sans doute trompés ; mais, dans le feu de l'action, ils ont fait ce qu'ils ont cru devoir faire. Nous avons eu l'occasion de connaître de très près Barry Diawadou, pour avoir collaboré avec lui pendant les deux ann ées qu'il passa au ministère des Finances, dans un climat, croyons-nous, d'estime réciproque. Un homme d'une honnêteté intellectuelle et d'un sens du bien public exemplaires. Certains ont pu dire de lui qu'il était « trop droit pour réussir en politique ». C'est sans doute, vrai. De toute façon, les Guinéens savent de longue date la part qu'il prit dans l'indépendance du pays. Beaucoup d'entre eux se souviennent de cette entrevue qu'il eut avec Sékou Touré à la veille du référendum : celui-ci vint le trouver pour lui dire en substance :

« Le sort de la Guinée est entre tes mains ; tout dépendra de toi … »

C'était intensément vrai. Barry Diawadou choisit, dans l'honneur. Ainsi, il évita à la Guinée une certaine situation qui se produisit ailleurs en Afrique dans cette période référendaire 22.
En un mot, Barry Diawadou est tombé victime d'un adversaire (Sékou Touré) bien plus à l'aise dans les marécages de la basse « politique politicienne » que sur le chantier de la construction nationale. L'histoire sait jouer des tours révoltants où l'on voit les tricheurs, les ignares, prendre le pas sur les honnêtes, les capables. Ce fut bien à un de ces tours qu'on assista en Guinée dans les premiers jours de l'indépendance. 23.

Que retenir de tout cela ? Certains ont mis en avant le climat émotionnel qui régnait alors dans la Guinée post-référendaire pour expliquer l'institution du système monopartisan dans les conditions évoquées précédemment. Mais enthousiasme n'est pas raison. Il se justifie au niveau populaire, mais pas à celui de la classe politique. D'autres ont fait état du rapport des forces, rapport qui était, bien entendu, en faveur du P.D.G. De fait, l'ascension du R.D.A. en Guinée n'avait pas eu lieu sans secousses violentes, surtout à partir de l'année 1956 : maints troubles sanglants avaient ponctué la vie politique du pays après avoir presque tous dégénéré en fraticides bagarres inter-ethniques, dont le souvenir était encore tout récent. La plupart des Guinéens avaient pensé alors aue l' « accord » entre les partis était de nature à favoriser la paix sociale et l'unité nationale. Il a sans doute prévenu la répétition de troubles sanglants dans les premiers mois ou semaines de l'indépendance. Mais, bien vite, ce fut l'ère des « complots » à la Sékou Touré.
Nous avons déjà dit qu'il n'y a pas de différence entre ces deux formes d'une même visée sanguinaire. En tout cas, rien n'autorise à dire que la dernière est moins dangereuse pour l'unité nationale. Nous y reviendrons, à propos de la question ethnique, en relation avec le système de parti unique.
L'enseignement extrêmement banal qu'il faut retenir c'est qu'il n'est pas bon, pour une classe politique, de se détacher du peuple, de continuer le jeu politique sans lui. En s'isolant, elle s'offre en holocauste au Léviathan que l'absence de contrôle appelle toujours.
Ce seul fait aurait suffi en soi à réserver au pays, et tout d'abord à la couche supposée éclairée, des lendemains sanglants. Mais il y a eu pire : la faible consistance politique et humaine de celle-ci qui n'a permis aucune sorte de résistance aux tendances despotiques.
Quelle était, en gros, la composition de la classe politique au lendemain de l'indépendance ? Il y avait tout dabord les responsables d'extraction P.D.G. : une marée d'anciens agitateurs de quartier tout à coup promus à la tête des affaires à la faveur du partage du gâteau P.D.G., ou en attente de quelque « récompense». Fiche signalétique collective:

Au milieu de cette cohorte grouillante et suant de d émagogie, la catégorie des travailleurs intellectuels : cadres supérieurs et moyens de l'administration. Certains d'entre eux croyaient venu le moment de rejoindre le parti, de s'identifier à son profil politique et humain. En revanche, il y en avait de très valables sur le plan tant civique que professionnel. L'ennui était qu'ils 'étaient peu nombreux, qu'ils se trouvaient littéralement submergés par la marée P.D.G. Bref, l'ensemble de la classe politique ainsi dominée par le poids physique et l'esprit du parti unique formait, si j'ose parler ainsi, une pâte politique et humaine de molle consistance. Et cela allait rapidement fausser des critères tels que :

On me permettra, pour me faire bien comprendre, de rappeler ici un exemple personnel ou, plus exactement une constatation que j'ai pu faire en ce début d'indépendance. La république P.D.G. avait juste trois mois quand je débarquai à Conakry, mes études et stage une fois terminés. Une république chloroformée par la liesse générale. D'un côté les masses populaires avec leurs tamtams et leur montagnes d'espoirs. De l'autre, les nouveaux maîtres, éblouis par la gloire et étourdis par l'admiration populaire. Entre eux et les masses, la catégorie des intermédiaires, catégorie à laquelle me rattachaient les fonctions que je me suis vu confier. (J'eus la chance d'exercer la profession que j'avais apprise et que j'aimais suffisamment pour penser à convoiter quelque honneur ou avantage dispensé par le nouveau maître.) Ce que je constatai alors dans les allées du pouvoir ? En vérité, rien de rassurant. On parlait du chef P.D.G. comme d'un dieu olympien ou d'un grand prêtre des forêts sacrées, avec un mélange d'admiration, de soumission et de frayeur devant ses attributs. Il y avait inflation de hautes fonctions et de titres, mais personne, sauf exceptions rarissimes, n'était ou ne se croyait responsable à son propre niveau. « Le président a dit... » « Je te conseille d'aller voir directement le président, lui seul peut résoudre... » entendais-je dire partout, tout le temps, et à propos des choses les plus insignifiantes. On eût dit que la Guinée et ses structures d'Etat s'étaient subitement volatilisées devant le parti unique, et le parti unique devant un seul homme élevé par les uns et les autres au rang d'un deus ex machina. Et je ne tardai pas à apprendre que tel ou tel grand dignitaire du régime n'osait prendre femme ou donner sa fille en mariage sans la bénédiction du grand « fama » 24. Que signifiait cette situation ? L'abdication de la classe politique. Une dangereuse conception de la relation pouvoir-obéissance, de l'attitude du citoyen face à l'autorité politique. L'émergence de l'esprit servile.
Ce qui arrive généralement dans une telle conjoncture arriva. En effet, évoluant sur un terrain politique désormais sans obstacle et dans un paysage humain aussi plat, le nouveau maître ne pouvait absolument pas résister aux tentations du démon du despotisme. L'absence de noyau dur, conjuguée avec ses propres faiblesses et l'admiration populaire qui appelle lauto-admiration, l'eussent indubitablement conduit à la démesure. C'est dans ces conditions que s'est déclenchée en Guinée, un processus qui s'est développé cumulativement, les effets amplifiant sans cesse les causes et réciproquement. Puisque la classe politique s'est effacée, elle est devenue, du même coup, le jouet et, bientôt, la victime du maître. Celui-ci a commmencé par opposer les uns aux autres, pour les frapper successivement, avec l'aide de ceux qui étaient provisoirement épargnés. Il a procédé ainsi jusqu'au moment où aucune considération d'aucune sorte ne put plus l'arrêter. Alors, le vertige du pouvoir illimité aidant, il se mit à frapper aveuglément, jusques et y compris ses serviteurs les plus zélés … On l'a vu pendant les « procès » radiophoniques. Le tyran ne se contente plus de broyer physiquement ses victimes. Il lui faut les anéantir d'abord, les tuer moralement. C'est sous cet angle qu'il faut interpréter la technique utilisée au cours des dits « procès » : juxtaposition brutale des déclarations de fidélité faites peu de temps avant l'arrestation, et des humiliants « aveux » des mêmes personnalités.
Le cynisme du despote d'une part, l'inconsistance et l'extermination de la classe politique de l'autre, ont donc évolué circulairement et ramené la vie politique guinéenne à un niveau des plus primitifs. A Conakry, les hauts dignitaires du régime ne peuvent plus parler à Sékou Touré qu'à genoux au sens propre de l'expression. Les ministres ne sont que de mis érables figurants terrorisés et méprisés à la fois par le maître et les populations. Le petit fait qui suit est, en définitive, plus éloquent que tout ce qu'on pourrait dire à ce sujet. Il s'agit de la distribution, en 1970, de « Mercedes » de fonction à l'équipe gouvernementale. Ce jour-là, après avoir présidé à ce qu'on ose encore appeler le Conseil des ministres, Sékou Touré alla se mettre à une fenêtre pour jouir du spectacle offert par ses valets : la ruée vers les voitures neuves garées dans la cour de la Présidence ; ce fut, dit le chauffeur qui raconte la scène, une véritable course de vitesse entre les ministres, chacun visant le coloris de son choix ! Le malheur, pour un certain nombre de ces courtisans serviles, est qu'ils furent arrêtés peu de temps après. Des témoins occulaires rapportent des faits à peine croyables : bassesses dégradantes de l'entourage, démonstration puérile d'autorité de la part du tyran, sa morbide nervosité. . Ce genre de relation politique et interpersonnelle n'est, en somme, que le fidèle reflet du profil psycho-social de cette réunion de médiocres.
Voilà bouclé le processus infernal que déclenche nécessairement le défaut de résistance aux poussées despotiques. La classe politique est allée de justification en reculade. Evolution propice au développement de l'attentisme avec ses mille et une motivations. « Il faut un début à toutes choses, disait-on au commencement ; dans quelques années, tout peut s'arranger. » Pure naïveté chez les uns, lâcheté chez les autres. Quand la machine P.D.G., actionnée par un seul homme, eut lancé ses premiers assauts contre la société guinéenne, ces attentistes de tous bords trouvèrent à dire :

« Ce sont là des bavures regrettables , elles sont malheureusement inévitables. Il faut reconnaître que le pays affronte une situation exceptionnelle... »

Plus tard encore, ce fut :

« Il (Sékou Touré) est sans doute sincère, mais c'est son proche entourage qui est pourri. Un nouveau départ reste encore possible, à condition que le président se débarrasse des pires éléments... »

Mais on n'abolit pas la réalité en imitant l'autruche ou en s'efforçant de croire à l'impossible.
En un mot, disons une fois de plus que, dès le départ, la situation fut dangereusement hypothéquée par deux faits intimement lies : l'institution du système monopartisan d'une part, et la faiblesse et l'attitude négative de la classe politique, de l'autre. L'adoption du parti unique, en fait, se traduisit par le verrouillage des accès au peuple ; le seul lien qui subsista fut celui, unilatéral et contraignant, que le dictateur se réserva, et qui ne tarda pas à se rompre malgré les apparences. En même temps, ce même dictateur garda prisonnier l'ensemble de la classe politique, en attendant de la décimer... Sous cet angle, on peut rectifier la formule de Frantz Fanon citée en épigraphe, en disant qu'une classe politique sécrète le régime qu'elle mérite.
Quant au peuple, il se montra plus attentif aux réalités dès lors que la spontanéité et l'espoir cessèrent d'inspirer ses tam-tams. Comme tout s'abîmait irrémédiablement, il se mit à murmurer sa colère à l'adresse du régime et de l'homme qui l'incarne. « Qu'il confie le travail à ceux qui savent le faire, et tout ira mieux ! » En tenant ce langage, le peuple montrait qu'il n'était pas dupe du tyran. Il exprimait en même temps sa traditionnelle confiance, voire son respect quasi religieux de l'instruction, de la capacité professionnelle, de l'efficacité. Ce sentiment populaire est fortement enraciné dans la société guinéenne. Ainsi que nous le verrons, il a une traduction politique directe : la réaction du dictateur, sa volonté d'exterminer les cadres de valeur. Mais, disons tout de suite que l'instruction n'est pas la seule cause de ce sentiment populaire. Elle doit être associée, pour que joue la présomption favorable, à un coefficient humain ou un support moral que notre peuple, comme tous les autres, aime à retrouver chez les individus composant la classe politique.
Ce support, on peut l'appeler caractère, force d'âme, ou tout ce qu'on voudra. Il reste que, lorsque le peuple s'aperçoit qu'il fait défaut aux intéressés il cesse de se reconnaître en eux. Et, puisquil ne retrouve, dans leur jeu, aucune pièce maîtresse du fonds socio-culturel propre, sa propension au respect cède alors la place au mépris … Donc, lorsque le peuple se fut réveillé dans les chaînes de la tyrannie, son premier mouvement fut de se tourner vers les Guinéens qu'il distinguait des viles créatures du P.D.G. Suprême déception, il ne trouva, en général, que le vide. « Ils se sont tous couchés aux pieds de Sékou ! » dit-il plein de mépris. Quelquefois, il eut volontiers recours à une certaine forme d'humour :

« Nos chefs ont peut-être quelque chose dans le ventre, mais en tout cas ils n'ont rien dans la culotte … »

Parfois aussi il se montra vindicatif et cruel quand la machine P.D.G. eut commencé à broyer jusqu'à ses servants les plus zélés. Versatilité populaire ? Regain de confiance dans le régime et en Sékou Touré ? Tant s'en fallait. Tout simplement parce que le peuple a fini par comprendre clairement qu'il a été trahi non seulement par le tribun devenu dictateur, mais encore par tous ceux en qui il avait cru pouvoir trouver quelque recours contre la servitude. On aurait bien tort de sous-estimer le peuple de Guinée. Privé des moindres miettes et illusions de progrès, il a appris à voir clair. Il fait la part des choses face à ce féroce et interminable règlement de compte qui déchire la classe politique et le pays tout entier.
Quelques fois, il porte le deuil, discrètement par nécessité, mais sincèrement : ainsi de l'assassinat de Barry Diawadou et de bien d'autres compatriotes de valeur. Mais il applaudit à chaque fois que le système broie ses propres hommes, en attendant de faire justice du P.D.G. et de son maître exécré.
Illustrons les propos qui précédent par deux exemples précis choisis entre mille autres.

D'abord, le cas deKéita Fodéba. Quel triste destin que celui de cet ancien directeur de ballets devenu ministre de la République de Guinée, avant d'être la victime de son maître et l'objet de la haine populaire ! C'est l'exemple même du conflit entre la fidélité à son peuple et celle envers son maître, de la confusion du devoir à l'égard de son pays et de l'aliénation à un homme. Mais revenons un peu en arrière. Frantz Fanon, on s'en souvient, consacre à Kéita Fodéba des pages élogieuses dans son célèbre ouvrage 24. Ces pages font revivre plutôt l'auteur de poèmes anti-colonialistes et le ministre en début de carrière. Qu'eût écrit l'apôtre de la révolution africaine s'il eût vécu seulement quelques années plus tard ? Eût-il reconnu en Kéita Fodéba l'auteur de Minuit, Aube Africaine et autres poèmes engagés, ou même le ministre sur qui on voulait alors fonder quelque espoir ? On peut dire, sans faire parler les morts, qu'il est permis d'en douter. Les Guinéens, pour leur part, ont vu évoluer Kéita Fodéba successivement aux ministères de l'Intérieur, de la Défense Nationale et de la Sécurité et, enfin, de l'Economie Rurale. A peu près jusqu'à la fin de la deuxième année de l'indépendance et au début de la troisième, la population voyait généralement en lui un homme d'énergie, un serviteur déterminé du peuple, partageant ainsi l'appréciation de Frantz Fanon. Certes, applaudissait-elle encore à la démagogie de Sékou Touré plus ou moins spontanément d'ailleurs. Mais son bon sens le conduisait déjà à redouter la concentration de la totalité du pouvoir entre les mains d'un seul homme. Elle déplorait le vide politique et moral de l'entourage du dictateur, mais faisait à Kéita Fodéba une place à part :

« Lui seul est resté debout devant Sékou, tous les autres … » disait-on alors.

Ou bien :

« C'est le seul qui se fait respecter de Sékou »,

et bien d'autres réflexions encore de la même veine. Presque une invitation à l'audace ! Bref, le Ministre de la Défense d'alors était « l'homme fort ». Il fallait être à l'époque en Guinée pour mesurer toute l'intensité de l'attente, de l'espoir populaire placé en lui. Mais le régime ayant sombré dans la tyrannie, deux directions, et seulement deux, pouvaient se présenter à Kéita Fodéba : ou bien rester fidèle à son pays ou bien suivre son maître dans son égarement. Le ministre choisit. Et il alla loin, trop loin dans sa funeste direction : il mit sur pied les polices du régime et leur apprit des méthodes de terrible réputation, multiplia les camps de détention d'où l'on ne revient pas, et dirigea, avec la férocité et l'aveuglement que l'on sait, toutes les vagues de répression jusqu'au « complot » qui devait l'emporter lui-même en 1969. En acceptant le rôle d'exécuteur des hautes de son maître, Kéita Fodéba a non seulement trompé l'attente populaire, mais encore perdu de son honneur. Bien entendu, conformément à une méthode archi-connue, le maître ne manqua pas de chefs d'accusation contre son ancien serviteur : il lui imputa non seulement les difficultés et échecs de l'agriculture, mais encore, et surtout, les crimes commis sur ses propres instructions par l'ancien ministre de la Défense. Le peuple n'avait d'ailleurs pas besoin de cette macabre explication pour manifester toute sa haine à l'arrestation, puis, à la mort de Kéita Fodéba dans les mêmes conditions que les victimes d'un régime qu'il avait servi d'une manière aussi sanglante.

« Ce n'était pas un homme, celui-là ! s'écria-t-on ; quand on pense qu'à un moment donné il n'avait qu'à lever le petit doigt pour que s'écroule la dictature comme château de cartes... Non, il n'avait pas la baraka ! »

Les Guinéens savent que ce mot arabe, en passant dans presque toutes les langues du pays, exprime bien autre chose que la simple notion de grâce ou de bénédiction comme il semble le signifier à l'origine. Ils n'ignorent pas qu'en Guinée, « avoir la baraka » ne veut rien dire d'autre qu'avoir la force d'âme nécessaire pour réussir. Mais parler de « baraka » en pensant à Kéita Fodéba, c'est supposer encore qu'il avait une juste appréciation du devoir. En définitive, il n'est pas besoin de recourir à cette notion pour comprendre la trame du destin de l'ancien ministre. Il n'est que de jeter un rapide coup d'oeil sur l'histoire individuelle de cet ancien instituteur qui avait eu quelque vague ambition d'ordre universitaire : son échec, sur ce plan, avait entraîné chez lui un complexe et la haine à l'égard des jeunes cadres. Et une telle attitude, nous le verrons, est loin d'être négligeable dans le contexte guinéen.

L'exemple de Kéita Fodéba constitue un cas extrême, tandis que celui qui va suivre représente le cas de figure le plus banal que peut offrir la cour du roitelet guinéen.

Il nous est donné par Diallo Telli. Plus précisément, par le truchement de sa lettre adressée d'Addis-Abéba à son « président et cher frère », correspondance parue dans la publication hebdomadaire de « Horoya » du 12-18 juillet 1969. Diallo Telli est suffisamment connu tant en Guinée qu'à l'extrieur pour être longuement présenté. Rappelons simplement qu'il est l'un des tout premiers intellectuels au sens courant du terme : brillantes études universitaires, Ecole Coloniale, haut-fonctionnaire au Gouvernement Général à Dakar, représentant de la Guinée à l'O.N.U. après l'indépendance, puis Secrétaire Général de l'O.U.A. depuis la création de cet organisme international en 1963 jusqu'en 1972 et, depuis, ministre de la justice à Conakry. Donc, un grand bonhomme par ses titres et fonctions, sinon par ses qualités humaines. Mais, de quoi s'agit-il précisément ? Diallo Telli apprend qu'une agence de presse étrangère a mêlé son nom au « complot » de mars 1969. Alors, il entreprend laborieusement de se disculper à sa façon auprès de son maître. Précisons tout de suite que pour nous la question n'est pas de savoir si l'auteur de la lettre en cause a pris ou n'a pas pris part audit « complot ». Ce qui est à noter, c'est plutôt sa façon d'organiser sa défense En effet, le ton en est serf, l'encre visqueuse, le souffle déprimant. Et par-delà l'écriture se profile clairement une pauvre créature tremblant et suant de frayeur. Le rappel de ses états de service ne lui suffit point. Il lui faut psalmodier à longueur de pages des liens de servilité avec son maître, se traîner à terre pour montrer sa « fidélité » et sa soumission corps et âme. On croirait lire un morceau datant des temps moyen-âgeux. Relisons plutôt ce passage de cette quête infinie de soumission :

« Comment sortir de cette situation ? s'interroge l'auteur, visiblement anéanti. Je n'arrive pas à me faire une idée claire. Plus j'y pense, plus je me convaincs qu'il n'y a pour moi, dans la pénible situation où je me trouve, aucune meilleure alternative que de m'en remettre à vous, à votre amitié, à votre compréhension et à votre sens de la justice pour m'apporter, selon les modalités que vous jugerez appropriées, la réparation que méritent mon action à vos côtés, ma fidélité à notre pays, à ses intérêts, et mes efforts pour servir au mieux notre idéal commun et les intérêts supérieurs de l'Afrique. »

Des pages entières sur le même mode et le même tempo ! Mais que peuvent signifier des mots comme « idéal », « fidélité », « intérêts supérieurs » … quand ils sont écrits de cette encre-là ?
Remercié par l'O.U.A., Diallo Telli se gratta plus d'une fois la tête, et sua rudement avant de se décider à aller manifester sur place sa « fidélité » à son maître. « Mais pourquoi donc est-il rentré, celui-là ? » s'interrogea-t-on un peu partout à Conakry. On comprend l'étonnement des Guinéens de l'intérieur, eux qui applaudissent in petto à chaque fois qu'un haut cadre réussit son évasion. On les comprend parfaitement, eux qui sont convaincus que Sékou Touré, à l'heure finale, fera assassiner la totalité des cadres valables encore en vie en Guinée.
En revanche, dans certains milieux guinéens de l'extérieur, j'entends dire ici et là:

« Diallo Telli est un fin calculateur. S'il a choisi de rentrer, c'est qu'il a une idée précise derrière la tête. Il ne vaut d'ailleurs pas mieux que Sékou Touré, mais enfin … »

C'est prendre ses désirs pour des réalités, tout en en rejetant les conséquences prévisibles. Une chose est certaine: quand on s'appelle Sékou Touré et qu'on a crée autour de soi un monde à sa propre image, c'est-à-dire un monde suant de démagogie et de bassesses, on sait ce que vaut une allégeance du genre de celle désespérément proclamée par Diallo Telli. Au demeurant, le despote guinéen doit se souvenir, notamment, comment certains de leurs « dévoués » ministres ont brusquement tourné le dos à ses anciens collègues Modibo Kéita et Kwamé N'Krumah 25. Une autre chose est certaine, c'est qu'au fond, le dictateur guinéen ne renouvelle pas tellement son jeu macabre. Un jeu élémentaire qui comporte deux temps d'abord « tuer » politiquement ceux qu'il veut perdre, en leur commandant les besognes les plus dégradantes ; ensuite, les précipiter du haut de la roche tarpéienne en leur imputant les négativités et turpitudes de son régime. Je ne prédis rien du tout. Seulement, il y a de ces évidences qui méritent qu'on s'y arrête. En tout cas, on l'a vu avec les Kéita Fodéba et bien d'autres.

Mais, dira-t-on, la Guinée n'est pas le seul pays africain à avoir adopté le système monopartisan, et pourtant on a pu éviter le pire ailleurs. On dira également que sa classe politique n'était pas, comparativement à la moyenne africaine, la plus faible. Tout cela est vrai. En sens inverse, des anciens camarades d'université africains ont pu dire que la mésaventure du type guinéen était et demeure inconcevable dans leurs pays respectifs. On pourrait en discuter à perte de vue, aligner à loisir des « si » et un certain nombre de conditions « objectives », notamment : les circonstances respectives de l'accession à l'indépendance, les situations économiques locales, l'importance numérique des classes politiques ainsi que leur degré de formation et de prise de conscience, l'enracinement plus ou moins profond de la pratique du jeu politique moderne … Mais il nous paraît important de prendre en compte aussi cette autre variable combien déterminante en Afrique : le tempérament, la culture, l'histoire individuelle des leaders, bref, leur coefficient personnel. On peut dire, sans entamer une discussion infinie, que ce critère concourt à expliquer l'inégalité des tendances despotiques suivant les pays. En Guinée, celles-ci furent extrêmement fortes et brutales, dès le d'épart. D'où l'importance corrélative qu'aurait dû revêtir la résistance à leur opposer.
Précisons que la question n'était pas, pour les Guinéens, de traverser sans incertitude la période qui a suivi immédiatement l'indépendance, ni de mener sans faute aucune le combat pour la libération effective du pays. Même les vieux pays ont commis et commettent des erreurs souvent si grosses qu'on est en droit de se demander à quoi leur sert leur millénaire apprentissage. C'est dire que les Guinéens, peuple jeune, ne pouvaient pas ne pas en faire. L'enseignement élémentaire que j'ai voulu rappeler, c'est que la défense de la liberté est un combat sans trêve. Quand, dans un pays, ceux qui sont normalement supposés aptes à mener ce combat aux premières lignes perdent de vue un seul instant l'enjeu, quand ceux-là renoncent à la nécessaire résistance aux inévitables tendances oppressives, alors c'est l'aventure et la servitude. Cette lutte de tous les jours ne peut en aucun cas être gagnée sans le peuple, et sans un minimum de civisme et de générosité. Pour l'avoir oublié, la classe politique guinéenne s'est trouvée réduite à la servitude et menacée jusque dans son existence. L'un des aspects de cette tragique mésaventure réside dans la sorte de guerre d'extermination menée par le « parti démocratique de Guinée » contre les intellectuels. Cette absurde hostilité n'est vraiment intelligible que si l'on cerne de près le profil des hommes du P.D.G., tel qu'il a été modelé par les données concrètes de la vie publique locale et non pas tel qu'il résulte de la surimpression de clichés artificiels.

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Fulbright Scholar. Rockefeller Foundation Fellow. Internet Society Pioneer. Smithsonian Research Associate.