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Camp Boiro Mémorial


Sako Kondé.
Guinée, le temps des fripouilles.

La Pensée Universelle. Paris. 1974. 225 p.


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Chapitre V.
L'impossible reconversion
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« Il y a quelque chose de pénible à voir les mêmes sentiments, les mêmes mots reprendre du service sous d'autres lois. »
(A. Maurois.)

Ce qui se passe en Guinée depuis une quinzaine d'années, on ne le dira jamais assez, est loin d'être le déroulement d'un grand combat de haute idéologie. Pour peu qu'on écarte les oripeaux, on s'aperçoit rapidement de l'extrême étroitesse de l'horizon psycho-social des hommes du « parti démocratique de Guinée ». C'est à se demander, à la faveur du recul dont on dispose aujourd'hui, quel égarement a bien pu pousser le pays vers des dirigeants de cette engeance. Il est vrai qu'au commencement, il avait tout d'abord hésité. Devant certaines de leurs manières d'agir, le pays les avait traités de « voyous », de « crapules ». Mais les « voyous » ont su prendre les masques voulus, se rendre intéressants, capter l'attention et la confiance populaires, en déployant une activité et une passion qui eussent entraîné toute autre société. Alors le peuple a fait silence sur ce qu'ils avaient d'inquiétant. Il les a adoptés et suivis, impressionné qu'il était par les premières conquêtes sociales. En signant le pacte social dans la foulée de ces conquêtes, la population a fait une pétition d'hypothèse, à savoir que ce qu'elle avait déjà constaté constituait un corps de présomptions, sinon de preuves, de la capacité de gouverner des dirigeants P.D.G., de leur élévation au rang d'homme libre. Mais les masques ne tardèrent pas à tomber. Alors, les Guinéens comprirent à leurs dépens toute la fragilité de leur hypothèse. Ils se souvinrent de leurs hésitations des débuts. Nombre d'entre eux qualifièrent le régime dans lequel le pays se trouvait impitoyablement corseté, de « voyoucratie ». En fait, rien dans le comportement des nouveaux maîtres ne permet de conclure au caractère excessif de ce néologisme, bien au contraire.
Mais qui sont, au juste, ces « fripouilles » auxquelles la Guinée se trouve être livrée depuis le lendemain du référendum du 28 septembre ? Que représentent-elles ? Quel est leur gabarit exact, une fois écartés les clichés ? On pourrait construire ici une véritable galerie de portraits des créatures qui animent le « Parti Démocratique de Guinée ». Mais cela risquerait de trop personnaliser nos propos. Il est donc préférable de dégager un « idéal-type », c'est-à-dire un ensemble de traits constants à quoi se reconnaissent les hommes de ce parti, leurs aspirations profondes, leurs faiblesses. Des traits que l'on retrouve à tous les niveaux, des chefs supérieurs invétérés dans la démagogie primaire, aux chômeurs militants, sans oublier les « cadres », ces voleurs sans vergogne.
Cette bande de médiocres évolue dans une atmosphère où dominent, il faut y insister, l'incivisme, l'inconscience et l'irresponsabilité érigés en système, le refus délibéré de l'effort créateur, la duplicité et toutes sortes de tricheries. Voilà en quelque sorte, la toile de fond l'environnement socio-politique de cette équipe qui, après le coup d'éclat du 28 septembre, fait aujourd'hui honte non seulement à la Guinée, mais aussi à l'Afrique consciente.

L'homme du P.D.G. est un ignare. Voilà qui, aux yeux d'un Guinéen, relève du truisme. Mais il faut y insister quelque peu. D'abord, parce que les hagiographes de Sékou Touré, pour des raisons évidentes, préfèrent garder le silence sur les zones d'ombre de la vie de leur héros. Ensuite, parce que la délirante phraséologie du despote fait perdre de vue, à l'extérieur, cette donnée primaire mais combien agissante de la situation guinéenne. Ce qui saute aux yeux quand on jette un coup d'oeil sur cette réunion de quasi-illettrés appelée P.D.G., c'est, en effet, une moyenne intellectuelle extrêmement basse. La moyenne, sans doute la moins élevée des classes politiques de l'ouest africain qui ont conduit leur pays à l'indépendance. Elle dépasse péniblement le niveau du certificat d'études primaires élémentaires. N'allons pas chercher trop loin l'exemple. Le cas du chef de cette étrange équipe est typique. Son histoire individuelle est trop connue pour être longuement développée ici. Disons seulement un mot de son échec sur le plan scolaire, échec qui continue, de déterminer très étroitement son comportement tant au plan humain que politique. Trop en retard pour pouvoir suivre la voie royale de l'époque (Ecole Primaire Supérieure, Ecole Normale William-Ponty ou Ecole de Médecine Africaine), le futur tribun avait dû se contenter du centre d'apprentissage de Conakry alors considéré comme la voie de garage des sujets peu doués. Il en a gardé une amertume, un sentiment d'humiliation incurable, en dépit de sa fulgurante ascension sur le plan syndical, puis politique. On dit qu'il continue de poursuivre d'une haine inextinguible son dernier maître d'école primaire, ainsi que les descendants de celui-ci ! Pourtant, ce brave directeur d'école n'avait fait qu'appliquer la réglementation alors en vigueur sur la limite dâge. Mais l'ancien èlève lui impute la responsabilité d'un échec jugé irréparable. Les non-Africains auront du mal à comprendre une telle réaction. Sékou Touré n'a-t-il pas largement compensé cet échec sur le plan politique ? Alors, pourquoi serait-il inconsolable ? Les raisons sont d'abord d'ordre personnel. Elles sont aussi, ainsi que nous le verrons, d'ordre psycho-social : la valorisation, dans les sociétés africaines, de l'instruction.
Il reste que si l'on trace une ligne horizontale à ce niveau (celui de Sékou Touré), on ne voit émerger aucun dignitaire ou cadre du parti. Sans doute, voit-on évoluer marginalement au parti, quelques hommes à diplômes. Mais ces hommes ne sont là qu'à titre accessoire; le parti les utilise un peu à la manière du commerçant qui expose tel ou tel article en vitrine, pour « faire bien », pour attirer la clientièle
Précisons qu'en consacrant ces lignes à la crasse ignorance de Sékou Touré et son équipe, nous n'entendons nullement faire l'éloge, a contrario, des diplômés. Ni rêver, pour la Guinée, d'une république des princes du parchemin. Nous devons même avouer, au passage, que nous avions eu à l'époque, comme nombre de Guinéens et d'Africains, quelque admiration pour les hommes du P.D.G. Car alors nous nous disions que, partis de rien, ils avaient magistralement démontré que le simple amas de connaissances n'est nullement un critère de prise de conscience ou d'engagement politique. Mais à présent que leur faiblesse intellectuelle se manifeste d'une façon aussi désastreuse, force est de la dénoncer sans complaisance aucune.
Il ne s'agit donc pas d'une simple question de diplôme ou d'instruction. Sinon, la dénonciation des quasi-illettrés du P.D.G. risquerait de rejaillir sur l'écrasante majorité des Guinéens et Africains illettrés. C'est dire que nous sommes loin de confondre culture et possession de parchemins, les hommes du P.D.G. avec l'ensemble des Guinéens illettrés ou semi-lettré.
En Afrique et, d'une manière générale, en pays anciennement colonisé, on ne peut parler de culture indépendamment de l'incidence de la confrontation de deux civilisations, de deux humanismes : le fonds culturel local, et l'apport du colonisateur. Sous cet éclairage, l'homme du P.D.G. est un être social qui n'a plus rien à voir avec l'écrasante majorité des
Guinéens (illettrés mais pas forcément ignorants, ou intellectuels de tous niveaux) restés fidèles à l'héritage africain. C'est un raté culturel qui exerce le pouvoir à sa façon, un inutile, un aliéné. Car chez lui, le choc des deux cultures a entraîné l'éclatement des valeurs locales. S'il a acquis quelques bribes de la civilisation du colonisateur, il les a mal digérées. et, bien souvent, il est allé les pêcher dans les lots les moins recommandables. Inutile d'insister sur les graves conséquences morales de la superposition de ces acquisitions douteuses sur un substrat local brisé et mentalement renié. Qu'on ne s'illusionne point sur la mascarade présentée dans la Guinée du P.D.G. comme une héroique tentative de revalorisation du fonds culturel africain. Ce n'est pas un enrichissement, mais une dégénérescence. Qu'on ne se trompe point sur les discours grandiloquents, les belles phrases plus ou moins bien balancées qui fusent de Conakry. Chez le despote et les hommes qui rampent autour de lui, tout est resté superficiel, creux. Des enfants qui parlent bien ou qui savent aligner des mots inattendus dans leur bouche, on dit qu'ils « parlent comme une grande personne ». Le Guinéen qui a côtoyé de près les hommes du P.D.G. ne peut malheureusement pas les situer à un niveau plus élevé, toutes proportions gardées.
Hier, sous le régime colonial, l'homme du P.D.G. occupait, bien évidemment, les plus bas échelons des activités de bureau : dactylographe, commis aux écritures ou tous autres emplois subalternes soit dans l'administration, soit dans le secteur privé. Le travail manuel était et reste dévalué à ses yeux. Il se croyait, il se croit encore « trop instruit » pour l'accepter. Ici aussi, l'exemple de Sékou Touré est typique. En effet, après le centre d'apprentissage, le futur tribun préféra devenir gratte-papier successivement au Niger Français, aux P.T.T. et au Trésor, avant de se lancer à corps perdu dans le syndicalisme …
Dans la société africaine, l'être social qui nous intéresse, était le plus violemment exposé aux humiliations du régime colonial. Car, exception faite de l'ère du travail servile, les masses paysannes, elles, étaient oubliées dans leur misère séculaire, pourvu qu'elles payassent l'impôt de capitation dit minimum fiscal. Certes, sur le plan matériel, l'homme du P.D.G. se trouvait relativement favorisé par rapport au paysan. Mais sa situation était précaire. De surcroît, c'était un citadin. C'est-à-dire, qu'il côtoyait quotidiennement un mode de vie, un niveau de vie autre que le sien, et auquel il aspirait intensément. Les stigmates mentaux provoqués par une telle situation ont noms : sentiment de frustration, ressentiment, pulsions et contre-pulsions diverses, haine non seulement du Blanc, mais aussi de l'Africain qui a un tant soit peu r éussi à spélever dans la hiérarchie coloniale.
Voilà, à grands traits, le profil du type social que représente l'homme du P.D.G. Un naufragé culturel entre les mains duquel une conjoncture historique a fait tomber le pouvoir, et qui, depuis, l'exerce sans frein d'aucune sorte.
Mais, sera-t-on en droit de dire, il y a avait tout de même, dans la Guinée coloniale, d'autres hommes répondant à un autre profil social que celui des hommes du P.D.G. De fait, il y en avait. Ici, comme dans la quasi-totalité des colonies françaises d'Afrique, la couche éclairée était essentiellement composée de fonctionnaires, surtout d'instituteurs. Des gars très solides au point de vue tant intellectuel, politique ,qu'humain, formés, pour la plupart d'entre eux, dans les Ecoles Normales William Ponty et de Katibougou. La section guinéenne du R.D.A. comptait bien, au départ, un certain nombre d'hommes de cette trempe. Mais l'histoire de ce parti, c'est aussi celle de l'élimination progressive de tels hommes. Un peu comme cette vieille loi économique suivant laquelle lorsque deux monnaies sont concurremment en circulation, la mauvaise chasse la bonne. Cette élimination systématique des éléments valables commença avant même l'indépendance. Elle se poursuivit pendant la durée d'application de la Loi-cadre pour revêtir, à partir du 28 septembre 1958, la forme sanglante. Que sont devenus les Madeira Kéita, les Ray Autra, les Traoré Samba Lamine, Pleyah Koniba, et autres éléments de valeur ? Où sont donc ces grands militants qui, du reste, n'avaient pas attendu Sékou Touré pour engager la lutte contre l'arbitraire colonial ? Les non-guinéens ont rejoint leur pays d'origine, tandis que les Guinéens sont morts, en prison ou en exil. Une longue hémorragie qui a singulièrement appauvri le P.D.G. et dangereusement faussé sa composition humaine et sa capacité politique. La situation ainsi engendrée n'a cessé de s'aggraver à cause de l'isolement du parti sur les plans tant interne qu'extérieur. En effet, nous avons vu que l'application qui est faite du « principe de la primauté de l'engagement politique », n'est en fait qu'un moyen, pour les médiocres ainsi restés seuls, de se barricader, de bloquer le mouvement. Et, sur le plan africain, leur premier souci fut de se détacher de la famille R.D.A. d'origine. Et, depuis lors, ils se privent volontairement de toute possibilité d'oxygénation, en multipliant les obstacles à une coopération véritable.

La situation matérielle qui était celle de l'homme du P.D.G. était telle qu'il ne pouvait qu'aspirer farouchement au mouvement, au changement. Quand on est aussi fortement motivé, on est porteur de progrès. On est « réaliste ». Réaliste, au sens que donne à ce terme J.-P. Sartre dans « Le Diable et le Bon Dieu », lorsqu'il fait dire au banquier :

« Voyez-vous, je divise les hommes en trois catégories : ceux qui ont beaucoup d'argent, ceux qui n'en n'ont point du tout et ceux qui en ont un peu. Les premiers veulent garder ce qu'ils ont : leur intérêt, c'est de maintenir l'ordre ; les seconds veulent prendre ce qu'ils n'ont pas : leur intérêt, c'est de détruire l'ordre actuel et d'en établir un autre qui leur soit profitable. Les uns et les autres sont des réalistes. Les troisièmes veulent renverser l'ordre social pour prendre ce qu'ils n'ont pas, tout en le conservant pour qu'on ne leur prenne pas ce qu'ils ont. Alors, ils conservent en fait ce qu'ils détruisent en idée, ou bien ils détruisent en fait ce qu'ils font semblant de conserver. Ce sont eux les idéalistes. »

Ce texte rend assez bien compte de la composition de la société guinéenne sous le régime colonial. Certes, n'y avait-il pas de bourgeoisie au sens économique et politique du terme, susceptible de figurer « ceux qui ont beaucoup d'argent ». Mais on a reconnu sans peine, « ceux qui en ont un peu » pour avoir réussi peu ou prou à s'insérer dans les structures de l'Administration coloniale : cadres supérieurs et moyens qui étaient des privilégiés relatifs. On a également identifie dans « ceux qui n'en ont point du tout », les hommes du P.D.G. Ceux-ci n'avaient donc rien à perdre dans l'ordre colonial, et avaient tout à gagner dans sa destruction. On les a vus à l'oeuvre et on les voit encore aujourd'hui, en effet. Bien sûr, on pourrait approfondir les raisons qui ont fait d'eux, à une période précise de l'histoire, des éléments progressistes. Mais les remarques qui précèdent suffisent à compléter leur portrait socio-politique. Elles apportent également la précision suivante, à savoir : que la « faute » des Guinéens réside non pas dans le fait d'avoir suivi une catégorie d'individus dont l'intérêt a coïncidé à un « moment » précis de l'histoire, avec celui du pays ; mais d'avoir politiquement démobilisé, relâché l'imprescriptible contrôle au lendemain de l'indépendance, comme si la lutte était achevée, alors qu'elle ne faisait que commencer véritablement.

En effet, le fait même de l'indépendance nominale posait, ou devrait poser en Guinée, un certain nombre de questions centrales. Les hommes du P.D.G. ont donc « pris ce qu'ils n'avaient pas ». En servant leur intérêt, ils ont, en même temps, servi la Guinée et l'Afrique. Mais pour faire quoi, après ? L'indépendance imposait impérativement un changement de stratégie, puisque les nouveaux objectifs et exigences étaient radicalement différents de ceux de la période précedente. Les hommes du P.D.G. allaient-ils pouvoir opérer les ajustements d'optique requis, réussir leur propre affranchissement après avoir signé la page de la libération nominale du pays ? Cette question mérite qu'on s'y arrête 26.
Tout d'abord, reconnaissons à Sékou Touré, le mérite d'avoir formulé très tôt ce problème fondamental, celui de la « reconversion des mentalités ». Voici en quels termes il le posait dès novembre 1958 - « Que nous le voulions ou non, que nous nous en rendions compte ou non, nous sommes les uns et les autres marqués par le régime colonial que nous avons subi qui, pendant vingt ans, qui pendant trente ou quarante ans. Plus nos contacts avec ce régime ont été longs, plus nous sommes marqués, plus profondément les racines du colonialisme sont en nous. » 27. Voilà qui est fort lucide. En effet, l'indépendance formelle est une chose, et l'effort d'adaptation des hommes aux conditions nouvelles, à commencer bien entendu par les dirigeants eux-mêmes, cet effort-là en est une autre. Mais l'ennui est que les idées les plus justes et les plus généreuses proclam ées par les hommes du P.D G. deviennent méconnaissables lors du passage à l'acte. A vrai dire, l'insistance avec laquelle le despote est revenu sur ce thème, est fort symptomatique. Qu'on nous permette de citer ce long passage qui date de 1961 28. « Or, le passage à la souveraineté impose une reconversion fondamentale conçue en tant qu'action de “repersonnalisation” sur laquelle prend nécessairement assise le mouvement révolutionnaire. A défaut de quoi, il n'y a pas d'action révolutionnaire positive qui soit possible. Il peut, tout au plus, y avoir agitation stérile, mouvements désordonnés, actions négatives et tout ce que cela comporte comme moyen de démagogie, de mystification. Il ne saurait y avoir qu'une cascade d'erreurs se succédant les unes aux autres, telles des vagues. C'est ainsi que le processus irrationnel s'établit au niveau de l'exercice de la souveraineté qui cesse d'être le fait du peuple, pour devenir celui d'un homme, d'une catégorie d'hommes, ou d'une oligarchie... » Ce texte laisse rêveur, à cause de sa force d'anticipation, de la précision avec laquelle il décrit le processus déclenché en Guinée par le P.D.G. Il est vrai qu'en 1961 déjà, à peu près toutes les conditions de l'échec se trouvaient réunies. On ne sait plus combien de fois le dictateur est revenu sur ce même thème en lui donnant tous les noms imaginables. En le ressassant indéfiniment, il agissait non pas comme un apôtre passionnément tendu pour faire prévaloir une idée-force, mais à la façon d'un pauvre homme obsédé par un besoin lancinant ou, plutôt, par son impuissance à l'assouvir.
Sur ces entrefaites, jaillit de Chine, une expression nouvelle : celle de « révolution culturelle ». Aussitôt, elle est importée en Guinée par Sékou Touré, comme hier « l'investissement humain », la « démocratie nationale ». Elle devint alors « révolution culturelle socialiste ». Voilà qui est plus « corsé ». Un point de plus que Mao Tsé-Tung. « La révolution culturele, disait Sékou Touré au deuxième séminaire de formation idéologique, vient donc à son temps pour assurer la conformité absolue de tous les comportements individuels et collectifs à la nature et à la qualité des tâches que la révolution nous prescrit dans tous les domaines. »

Mais que penser de la « révolution culturelle » revue et corrigée par Sékou Touré ? Référons-nous plutôt à M. J. Suret-Canale. On sait la sympathie militante de cet intellectuel français pour le régime P.D.G. Il a servi en Guinée, et consacré à notre pays, plutôt au régime de Sékou Touré plus d'un écrit. Son dernier ouvrage, « La République de Guinée », date de 1970. C'est une étude fort documentée. Mais c'est aussi l'exemple même de tension d'“objectivité” de l'intellectuel communiste qui croit pouvoir concilier exigences scientifiques et parti-pris idéologique. En ce qui concerne le thème qui nous occupe présentement, J. Suret-Canale se montre pour le moins sceptique devant les singeries de ses amis de Conakry.

« Cette “révolution culturelle” est-elle possible ? s'interroge-t-il. Les dirigeants du parti démocratique de Guinée répondraient sans doute qu'elle est possible parce qu'elle est nécessaire, sauf à renoncer à l'option de l'indépendance … »

Puis il poursuit :

« Ajoutons que pour réussir, elle ne saura se contenter de prendre ou de poursuivre les méthodes et le style de la bataille politique pour l'indépendance. Cette mobilisation et cette transformation des esprits ne peuvent se maintenir et se développer que si elles débouchent sur des résultats concrets, fussent-ils limités. Et pour cela les bonnes intentions ne suffisent pas ; elles doivent s'accompagner d'une étude et d'une connaissance approfondie des réalités que l'on se propose de modifier, de l'acquisition de méthodes scientifiques propres à opérer cette modification. Faute de quoi, l'expérience en a déjà été faite et répétée, les meilleures intentions peuvent aboutir à l'échec, voire déboucher sur des résultats diamétralement opposés à ceux qu'on se proposait d'atteindre. »

Et de dire en substance sur le ton paternel relevé plus haut : nous autres Européens sommes mal venus à « faire reproche aux Africains de leur mauvais départ, ou de se demander même si l'Afrique peut partir. » L'allusion est transparente 29. Pour J. Suret-Canale, les mauvais coups passés et présents de l'Europe, interdisent de faire état des erreurs que peuvent commettre les Africains eux-mêmes. Et l'auteur de la « République de Guinée », d'ajouter toujours sur un ton paternel : « L'Afrique a d'abord besoin d'être comprise … » Tente-t-il d'adoucir quelque peu les critiques qu'il a dû formuler comme à contre-coeur dans son livre ? Ou bien s'agit-il du vieux réflexe paternaliste, du néo-colonialisme de gauche dont nous avons parlé plus haut ? Les deux cas ne sont d'ailleurs pas exclusifs l'un de l'autre. Il s'agit bien de néo-colonialisme de gauche. A cet égard, la seule différence qu'on peut faire entre R. Lambotte et J. Suret-Canale, c'est le brutal cynisme de l'un par opposition à la pseudo-objectivité de l'autre.
Bref, qu'un sympathisant si actif des hommes du P.D.G. en arrive à écrire qu'ils sont en retard d'un combat et d'un objectif, que leur pays attend d'eux autre chose qu'un comportement de révolté, ou de colonisé victime de complexes incurables, voilà qui en dit long sur leur totale incapacité à s'élever au rang d'homme libre. Les idées les plus justes, les principes les plus valables, quand ils sont mis en oeuvre par des dirigeants incultes et irresponsables, ne peuvent qu'engendrer des « résultats diamétralement opposés … ».
Revenons sur l'exemple de l'enseignement déjà évoqué, plus particulièrement, sur la dangereuse situation provoquée par l'introduction de l'étude des langues nationales. L'importance de l'enseignement des langues maternelles n'est plus à démontrer : les pays nouvellement indépendants, qui sont à la recherche de leur identité culturelle et politique, n'ont de chance véritable d'y réussir qu'en déployant un réel effort sur ce terrain. On ne peut donc que louer Sékou Touré et son équipe d'avoir pris conscience de ce problème fondamental. Mais ont-ils jamais soupçonné ses implications, son ampleur et les difficultés qu'il soulève ? Se sont-ils astreints, pour réussir, à « une étude et une connaissance approfondie des réalités », à l'« acquisition des méthodes scientifiques » ? A lire Sékou Touré, on croirait volontiers que c'est à tort que J. Suret-Canale reproche au P.D.G. son mépris pour la science. En effet, on ne compte plus combien de fois le chef du P.D.G. a dénoncé l'improvisation et l'anarchie qu'il constatait, et fait l'éloge de la rationalité. Voici, par exemple, ce qu'il disait des exigences de la planification : « La planification ne peut atteindre les objectifs que nous lui avons assignés que si l'exécution du Plan est dominée par des méthodes et par un esprit rationnels et un sens des responsabilit és élevé. »30.

Mais que constate-t-on dans la r éalité ? Toujours l'improvisation, la démagogie primaire, le simplisme le plus élémentaire. On peut même parier à un contre mille que Sékou Touré et son équipe confondent volontiers « méthodes scientifiques » et colonialisme, rigueur intellectuelle et imitation du Blanc 31.
Rappelons, pour revenir à notre exemple tiré de l'enseignement, que le P.D.G. a cru tout bonnement pouvoir introduire l'étude des langues nationales sans même poser le problème des manuels, des méthodes et de la formation des maîtres. L'indigence intellectuelle du « Responsable Suprême » ne lui a jamais permis de comprendre que c'étaient là des conditions irremplaçables. A moins que, hypothèse à ne pas rejeter, il ait poursuivi de « mauvais desseins » tout en proclamant de « bons principes ». Il lança donc sa « réforme ». Le résultat ne se fit pas attendre : l'école guinéenne baigne depuis lors dans une confusion inimaginable. L'enseignement du français a notablement reculé, sans que les élèves et les étudiants aient fait le moindre progrès dans la connaissance de leurs langues maternelles respectives. Ne disposant pas de manuels ni d'aucune méthode, les maîtres demandent, depuis la « réforme », à aller servir dans leurs régions d'origine : les Malinkés en Haute-Guinée, les Peuls au Fouta-Djallon … En effet, l'urbanisation avait opéré un certain brassage de populations, et tel instituteur en poste dans telle agglomération ne parlait ou ne comprenait pas forcément la langue qui y prédomine. On devine les conséquences extrêmement graves sur le plan de l'unité nationale. Bref, l'introduction de l'enseignement des langues nationales, menée comme elle l'a été dans la Guinée de Sékou Touré, a non seulement achevé de désorganiser l'école, mais encore, et surtout, renforcé les frontières ethniques et régionalistes. Elle a suscité et précipité, si je puis dire, un processus de « retribalisation ». Le domaine économique, nous le verrons, foisonne de « résultats diamétralement opposés » conformes d'ailleurs, à l'idéologie réelle des dirigeants P.D.G. et non à celle affichée par eux pour donner le change. En vérité, il y a quelque chose de dramatique à voir Sékou Touré, quinze ans après l'indépendance, accuser les réflexes les plus typiques du petit employé colonisé ou du petit militant cégétiste, revendiquer frénétiquement ce qu'il peut prendre, tourner en rond plutôt que d'entreprendre, bref, traîner désespérément les lourds impédimenta de sa condition première.Sa mégalomanie et sa mythomanie ne trahissent rien d'autre que son propre échec sur le plan de la « reconversion des mentalités », de la « repersonnalisation » M. Sékou Touré se donne pour le grand thaumaturge de la Guinée et même de l'Afrique entière On le voit enseigner le droit aux magistrats, le commerce aux commerçants, leurs techniques aux techniciens ; rédiger des poèmes de son goût et de son niveau ; publier une littérature infinie ; raconter inlassablement des histoires sur les nombreuses tentatives d'assassinat auxquelles il aurait échappé, afin de frapper l'imagination populaire. Il est ou se dit :

Il est le descendant et le continuateur de Samory. Précisons au passage que la liste des titres ci-dessus rappelés est loin d'être complète. C'est au huitième congrès du P.D.G. (25 septtembre-2 octobre 1967) que le tyran a déclaré qu'il faisait “don sans retour” de sa personne, et souhaitait être le “fidèle serviteur du peuple”. Qu'à cela ne tienne, dirent ses féaux. Vous êtes proclamé : « Fidèle Serviteur du Peuple » ! Depuis lors, on invente à qui mieux mieux les titres. Et le tyran ivre y trouve un plaisir morbide. Il est devenu bien plus qu'un simple épigone de Samory. Il est le messie. Il ne sait plus parler sans se citer lui-même, ni prophétiser : « Rappelez-vous, je vous avais dit … j'avais annoncé … j'avais prédit … » M. Ahmed Sékou Touré se dit tout cela. Mais en dépit de tous ses attributs mystiques et mystificateurs, il est resté désespérément figé dans l'attitude d'un type social historiquement défini : le petit commis quasi-illettré profondément marqué par les blessures reçues du régime colonial et demeurées saignantes depuis, d'un « anti-impérialisme » fait de réactions primaires, et éternellement mineur.
L'exercice du pouvoir, dans les conditions que l'on sait, par un homme de ce conditionnement social, l'entraîne fatalement aux pires aventures. Son échec devant des difficultés qu'il n'était manifestement pas capable de surmonter, brise en lui les derniers et fragiles freins moraux. C'est alors qu'il verse dans le fascisme ou toute autre monstruosité similaire.
Les hommes du P.D G ont eu l'impéritie ou l'inconscience d'autoriser à Conakry la projection du film : « Le fascisme tel qu'il est. » La population ne s'y est pas trompée. Quand on subit intensément une situation donnée, on n'a aucune peine à en saisir la représentation même quand celle-ci concerne d'autres peuples. Rappelons également la réaction, des spectateurs dakarois, quand ils assistèrent à « L'aveu » : le film de Costa Gavras leur fit penser unanimement à la Guinée de Sékou Touré.
Le fascisme, c'est un type d'organisation politique. C'est aussi la démesure du meneur du jeu politique, son mépris de l'homme, ses méthodes effroyablement sommaires, son racisme militant.

Le racisme des hommes du P.D.G. est, si je puis m'exprimer ainsi, structuré en cercles concentriques, lesquels peuvent être figurés par la couleur de la peau, la xénophobie pure et simple, la religion, le niveau d'instruction, l'appartenance ou la non-appartenance au clan de Sékou Touré (sa famille et ses alliés). Retenons ici, seulement les deux premiers. Le racisme anti-blanc était, au départ, larvé. On pouvait facilement s'y méprendre parce qu'il était enrobé dans un anti-colonialisme boursouflé. Mais il est quasi viscéral ; il s'applique à tous les Blancs, qu'ils soient capitalistes ou socialistes, et même aux orientaux établis de longue date en Guinée. Les Guinéens se souviennent sans doute, d'une certaine déclaration de Sékou Touré remontant aux années 1960-1961 : déjà il exprimait sans équivoque son hostilité à l'égard des mariages avec des Blanches ; parlant des étudiants boursiers de l'Etat, il établissait une sorte d'incompatibilité entre de tels mariages, et le devoir de ceux-ci envers leur pays. Comme s'il entendait ainsi préserver la pureté de la race guinéenne 32. Mais, ce n'étaient encore que des menaces ; le despote fasciste n'osait pas franchir certaines limites sur ce terrain combien haïssable. C'est au fil des années que son racisme s'est exacerbé et est devenu xénophobie. A cet égard, chaque « complot » lui a servi de prétexte pour faire de l'excitation raciale. Nous avons observé, d'une façon directe, les ignobles procédés utilisés en ce domaine, à une époque où, d'ailleurs, le régime n'avait pas encore montré jusqu'où il pouvait aller dans cette honteuse direction. Dans la Guinée de Sékou Touré, les appels à la « vigilance » ne sont rien d'autre que des incitations à la méfiance réciproque, à la délation et à l'hostilité à l'égard des étrangers (au sens banal et politique du terme). Dans le schéma de Sékou Touré et son équipe, le Blanc a été et restera à jamais le « colonialiste ». Et le Libanais, quoi qu'il fasse, le « trafiquant ». Ne parlons pas ici des « intellectuels », ni de tous ceux en qui les dirigeants P.D.G. ne reconnaissent pas leur propre profil socio-politique … Le tyran a d'autant plus été obligé de trahir son racisme viscéral, que le peuple de Guinée est sans doute, de tout l'Ouest africain, l'un de ceux qui sont le moins enclins aux manifestations et complexes racistes ou contre-racistes. Son racisme au détail mais combien profond, ne l'a, certes, pas conduit à prendre des mesures aussi massives que celles opérées par Idi Amin Dada en Ouganda à l'automne 1972. Mais un de ses récents discours invite à ne pas exclure une telle éventualité. Il l'a prononcé à l'occasion de sa « réforme » monétaire intervenue en 1972. D'après lui, les responsables de l'imbroglio guinéen sont, évidemment, les « trafiquants ». Bien qu'il s'en défende, il menace particulièrement la colonie libanaise : ordre formel a été donné de tirer à vue sur tous les “trafiquants”. Etait-ce l'annonce de sa « solution finale » ? Instruit par le tollé suscité dans le monde par l'exemple de son homologue ougandais, il semble préférer le racisme à petite dose. Ce qui reste tout aussi odieux que la forme spectaculaire.
A cet égard, on peut dire que les asiatiques massivement dépouillés et expulsés d'Ouganda ont connu, en définitive, un sort relativement moins pénible que la colonie orientale de Guinée. Car ceux-là bénéficièrent à l'époque d'un certain courant de soutien dans l'opinion mondiale, tandis que celle-ci continue de subir le racisme quotidien du despote, à l'insu du monde, dans la nuit guinéenne.
En un mot, quand la faiblesse atteint un tel degré, quand le comportement réel de dirigeants donnés ne reflète en fait aucune référence culturelle précise, comme c'est le cas de ceux du P.D G., on peut dire qu'on n'a pas affaire à des hommes libres. On ne saurait les qualifier tels, quelles que soient leurs jongleries verbales et les rationalisations auxquelles ils peuvent se livrer par ailleurs. On ne saurait comprendre vraiment l'évolution de la situation guinéenne sans identifier clairement et prendre en compte cette réalité profonde. C'est à travers cette réalité qu'il convient d'apprécier le lamentable échec du P.D.G., notamment dans sa politique culturelle, puis économique qu'il nous faut rapidement évoquer à présent.

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