La Pensée Universelle. Paris. 1974. 225 p.
| < | Chapitre VI « Socialisme », obscurantisme et féodalisme |
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« Rien n'est plus odieux aux gens médiocres que la supériorité de l'esprit » (Stendhal.)
On imagine aisément ce qu'il peut advenir dans une société livrée à des individus échoués entre deux civilisations, qui n'ont pas réussi leur propre libération. Leur système référentiel ambigu hypothèque lourdement leur stratégie sociale. Leur ignorance leur interdit d'en entrevoir les implications et difficultés. Elle les condamne nécessairement à des résultats aberrants, « diamétralement opposés ». Autant de négativités qui débouchent sur une situation qui a nom : traumatisme du corps social 33. On imagine également, compte tenu de la conscience qu'ils ont de leur propre faiblesse et des conclusions politiques qu'ils croient devoir en tirer, le type de relation qu'ils sont susceptibles d'avoir avec ceux de leurs compatriotes qui ont réussi là où ils ont échoué, eux: le plan de la formation intellectuelle ou technique. Cette relation leur est dictée par une haine irréductible. Il ne s'agit, d'ailleurs, pas d'un banal conflit de générations, ni des classiques vicissitudes qui marquent les rapports d' un pouvoir et de la catégorie des intellectuels. La haine que les dirigeants P.D.G. manifestent en cette direction, participe à la fois de l'antagonisme politique, du racisme militant et, à la limite, de la persécution religieuse sous sa forme la plus primitive. Elle plonge ses racines dans l'histoire individuelle des dirigeants P.D.G., la composition humaine du parti unique, et la perception populaire de l'image de l'instruction.
Un ancien proche collaborateur de Sékou Touré, aujourd'hui en exil, affirme que celui-ci aurait menacé, déjà en 1959, de « supprimer » tous les intellectuels qui s'aviseraient de contester son autorité, c'est-à-dire, de ne pas se soumettre, corps et âme à sa loi ! Que le despote l'ait dit ou non, son comportement en ce domaine reste significatif.
Quand les populations disaient hier : « Sékou n'aime pas les gens instruits », ou bien : « Il veut être le premier partout », elles ne traduisaient rien d'autre que cette inquiétante disposition d'esprit du tyran. Mais elles passèrent bien vite de la constatation amusée, au sentiment d'horreur ou de révolte, quand les choses prirent l'allure d'une extermination systématique et sanglante « Il (Sékou Touré) finira par tuer tous les Guinéens capables de résoudre une équation du second degré ! » s'indigna-t-on à Conakry en 1971, alors que se poursuivaient les arrestations massives, les « procès » et les massacres. A l'heure actuelle, les anciens étudiants guinéens de ma génération, c'est-à-dire, ceux qui ont de trente-cinq à quarante-cinq ans, se comptent. Un peu à la manière d'une génération fauchée par une guerre meurtrière. Les survivants sont ceux qui ont pu fuir, ainsi que quelques éléments restés au pays, ces victimes toutes désignées des prochaines crises de fureur du tyran sanguinaire. Et même les intellectuels formés au sérail P.D.G ou en cours de formation, fuient massivement le régime. Les uns et les autres se sont retrouves, en général, au Sénégal, en Côte d'Ivoire et en Europe, particulièrement en France.
Pourquoi, comment en est-on arrivé là ? Retraçons rapidement quelques-unes des séquences de l'effrayante action obscurantiste du tyran rétrograde.
La thèse officielle est connue. C'est, en gros, la reproduction des traditionnels clichés répandus sur le compte de l'intellectuel ressortissant de pays sous-développé. En voici l'économie : les cadres guinéens constituent en quelque sorte une race à part, surtout ceux en place avant et aussitôt après l'indépendance. Ce sont des nostalgiques des privilèges auxquels ils avaient vocation hier sous le régime colonial. Or, dans la « démocratie fondamentale » guinéenne, de tels privilèges n'existent plus. L'attitude des travailleurs intellectuels d'un certain niveau est donc contre-révolutionnaire. Donc il y a incompatibilité absolue entre les exigences de la révolution et la présence de ces intellectuels aigris et tarés, prêts à tout moment à se faire les valets de l'impérialisme …
Remarquons au passage que, d'entrée de jeu, le despote récusa radicalement les intellectuels guinéens de la classe d'âge considérée, encore que, par la force des choses, il dût recourir à eux. Car à ses yeux, ceux-ci sont « tarés ». Pourquoi ? La réponse se trouve dans le passage cité au chapitre de la « reconversion ». « Plus nos contacts avec ce régime (colonial) ont été longs, plus nous sommes marqués … » Il est clair qu'il entendait par « contacts », non pas le simple fait de côtoyer physiquement le colonisateur, mais le commerce intellectuel qu'on a pu avoir sous son règne, le niveau de ce commerce. Voilà son postulat de base, postulat consolidé par ses autres vues subjectives. Le tout se rattache, bien entendu, à son histoire individuelle. Ayant donc condamné définitivement les intellectuels en question, il a tenté de former des cadres à sa propre image, des « hommes nouveaux ».
Mais avant de poursuivre, le rappel d'un fait indéniable s'impose, même si, comme nous le faisons, on se refuse à se faire l'avocat de la catégorie des intellectuels. Il s'agit du comportement de nombre d'universitaires africains et guinéens dans les mois qui suivirent immédiatement l'indépendance de notre pays. La Guinée se trouvait, dès le lendemain du referendum du 28 septembre 1958, dans une situation fort difficile. Donnant l'impression d'oublier soudainement la règle du jeu qu'elle venait de proposer elle-même, l'ancienne métropole parlait de sécession et multipliait les signes de mauvaise humeur. Il y avait surtout le retrait brutal de ses ressortissants fonctionnaires, mesure prise pour punir la Guinée de sa mauvaise conduite lors du vote référendaire. Bon nombre d'universitaires africains et guinéens, pour ne pas dire tous, virent un défi dans cette décision sans grandeur. C'est pourquoi, ils volèrent aussitôt au secours du nouveau régime de Conakry, certains allant jusqu'à interrompre leurs études. Ils étaient Sénégalais, Togolais, Dahoméens, Voltaïques, Antillais, notamment, sans compter les Guinéens eux-mêmes Le geste était beau, généreux et tout à fait conforme aux idées alors défendues au sein de la Fédération des Etudiants d'Afrique Noire en France (F.E.A.N.F.). Une geste, pourrait-on dire. Certes, tous n'étaient pas des héros au sens wébérien du terme dans le « Savant et le Politique ». Mais je les ai vu opérer sur place. Ce qui dominait chez eux, c'était, dans l'ensemble, le dévouement sans calcul. Souvent même, ça en était émouvant. Bref, ils ont montré: qu'ils pensaient ce qu'ils disaient et écrivaient dans leur journal, et ils étaient animés d'un réel désir de faire ce qu'ils disaient. Des dirigeants intelligents et ayant le sens du bien public auraient accueilli et utilisé avantageusement tant de jeunes capacités et énergies disponibles. Au lieu de cela, les hommes du P.D.G. virent en eux des concurrents dangereux ou des candidats indésirables à la curée qu'ils s'apprêtaient à organiser eux-mêmes. Et ce fut la persécution. Ce fut aussi le contact corrosif et corrupteur du régime P.D.G., auquel seuls les éléments solides résistèrent.
Ce rappel fait, l'attitude des actuels dirigeants de Conakry paraîtrait inintelligible si on ne la rattachait pas à la donnée historique et psycho-sociale qui la sous-tend.
L'homme instruit, avons-nous dit, a toujours suscité considération et fierté au sein de la population guinéenne. Sous le régime colonial, il était regardé comme la preuve vivante que le Noir est à même d'égaler le Blanc sur son propre terrain. C'était aussi l'homme capable de défendre avec compétence la cause des Noirs, d'abord sur place, ensuite à Dakar et même jusqu'à Paris, respectivement à l'Assemblée Territoriale, au Grand Conseil et à l'Assemblée Nationale.
Mais c'est progressivement que s'est cristallisée l'image populaire de l'instruction-capacité. En effet, surtout dans les contrées éloignées de la côte, l'influence du colonisateur ne suivit pas immédiatement sa conquête militaire : l'essentiel de l'ordre précolonial subsista pendant les premières décennies, au cours desquelles les populations restèrent méfiantes à l'égard des nouvelles institutions : école, service militaire, administration. C'est ainsi que, pour satisfaire aux besoins scolaires et militaires du colonisateur, les notabilités africaines préféraient le plus souvent s'adresser aux familles modestes. Ce faisant, elles entendaient limiter le plus possible leur commerce avec le Blanc. Mais les attitudes changèrent au fur et à mesure de la consolidation de l'ordre colonial au détriment des anciennes hiérarchies et valeurs sociales, et de la monétarisation de l'économie. On vit aussi ceux qu'on avait cru sacrifier hier, à leur sortie de l'école ou à leur retour du service militaire : des fonctionnaires qui, ma foi, étaient d'un autre niveau de vie, toutes proportions gardées. Longtemps boudée, l'école devint au fil des années le critère privilégié de la réussite sociale, et l'instruction presque un titre d'anoblissement. La course ainsi amorcée allait être de plus en plus vive, serrée. Loin de se confondre avec un simple engouement grégaire ou un excès de zèle de néophyte, elle traduisait, bien au contraire, une soif, un besoin intense de considération, de dignité. Un besoin d'autant plus exacerbé que le colonisateur, pour sa part, n'était pas tellement empressé de diffuser largement l'instruction. Car, pour lui, il était avant tout question de pourvoir son système d'agents d'exécution. Il a fallu attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour voir les portes de l'école s'ouvrir davantage devant les masses de petits Guinéens qui s'y pressaient Et ce fait, loin de banaliser l'idée que l'on se faisait des avantages moraux et matériels de l'instruction, n'a fait que la valoriser encore.
Quand un sentiment populaire est aussi profondément ancré, il devient une donnée politique. Et cette donnée-là a toujours puissamment influencé la vie publique guinéenne, du moins depuis l'insertion du pays dans un système relativement démocratique. Il n'est que de se souvenir des campagnes des premiers candidats aux fonctions électives, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Les électeurs se montraient plus sensibles aux capacités professionnelles et intellectuelles des candidats, qu'à leurs programmes politiques. L'insistance des candidats sur leurs propres titres n'était donc pas pure vantardise, mais une manière jugée efficace d'emporter la confiance de leur clientèle. Qu'on se souvienne aussi des débuts difficiles de Sékou Touré. Qui n'a entendu alors, dans les rues de Conakry des réflexions de ce genre sur le compte du tribun à la recherche d'une assise populaire « Il est dynamique, mais... c'est dommage qu'il n'ait pas beaucoup d'instruction ? » Mais la nature a horreur du vide ou du déséquilibre. Le tribun apprit la phraséologie sonore. Ses conquêtes syndicales firent le reste.
Une petite décennie lui suffit pour conduire les masses urbaines de la réserve à la sympathie, et de la sympathie à l'admiration. Il n-était pas rare à l'époque, d'entendre ses nouveaux adeptes s'exclamer après une réunion de quartier : « Il n'est pas licencié en droit, mais mon vieux.... il parle mieux qu'un avocat!... » Ce n'était pas peu dire, à une époque où la licence en droit était considérée comme le summum du savoir, et dans un pays où le verbe a un pouvoir magique sur les foules.
Ces brefs rappels aident, semble-t-il, à situer l'origine et le contexte social de l'hostilité des hommes du P.D.G. à l'égard des couches éclairées de la population. Cette hostilité traduit aussi, une sorte de déviation, de transfert, sur l'intellectuel, de leur racisme anti-blanc, sans que cela signifie, du reste, atténuation de cette dernière forme de racisme. Ajoutons également les évidentes raisons d'ordre économique que nous exposerons à leur place. Toutes ces considérations conjuguées aident à comprendre pourquoi les actuels dirigeants de Conakry, regardent l'intellectuel guinéen comme leur ennemi héréditaire. Elles expliquent aussi leur politique obscurantiste. Les esprits primaires du parti unique peuvent donner telle présentation rationalisée de leur comportement en ce domaine. Ils peuvent donner le change en confiant tel poste de simple figuration à tel homme à diplômes. Mais il n'est plus possible de se tromper sur leurs motivations profondes. Depuis toujours, ils discréditent, humilient, frappent d'ostracisme les cadres guinéens, ils les traquent et les anéantissent au sens moral et physique du terme. Ce faisant, ils visent un certain nombre de buts intimement liés. D'abord, détruire la croyance populaire dans les vertus de l'instruction, de la capacité professionnelle. Ensuite, détruire la relative indépendance qu'elles peuvent conférer ; et faire du parti unique une réalité centrale, ubiquitaire et oppressive, en substituant à l'effort d'acquisition de connaissances modernes, la médiocrité et l'allégeance au parti. D'où la promotion, sous le règne P.D.G., d'éléments sociaux des plus douteux, notamment d'« intellectuels » ratés, d'anciens étudiants hier assidus dans les lieux peu recommandables des capitales européennes, d'individus chez qui la « fidélité » au parti tient lieu d'idée politique, de morale civique et de compétence professionnelle. Sous cet angle, l'exercice du pouvoir par le P.D.G. a entraîné non seulement l'élimination sanglante des cadres capables et honnêtes, mais encore l'avancement de la racaille, de tous ceux qui ont accepté, ou fait semblant, le profil politique, social et humain des dirigeants. En vérité, une telle situation est la traduction concrète du néologisme dont il a été question plus haut : la « voyoucratie » P.D.G. Enfin disons qu'en privant le peuple guinéen de ses fils capables de lui proposer autre chose que les stupidités du P.D.G., qu'en voulant le castrer littéralement, le tyran croit se faciliter la tâche : régner par l'obscurantisme.
Mais exterminer et contraindre à l'exil les intellectuels en place au lendemain de l'indépendance est une chose. Autre chose est d'assurer leur remplacement grâce à la formation de cadres compétents. Assurément, le régime de Sékou Touré aurait été conséquent avec lui-même, s'il avait déployé un minimum d'effort pour pourvoir à la relève des « intellectuels aigris et tarés », c'est-à-dire, répétonsle, l'ensemble des cadres guinéens dont la formation n'a pas été influencée par le P.D.G. S'il avait enregistré en ce domaine le moindre succès, les nombreux travailleurs intellectuels vivant actuellement à l'extérieur auraient été bien vite oubliés. Car l'essentiel de son encadrement technique étant alors en voie d'être réalisé, le pays aurait appris de longue date à se passer des absents
C'est dès le lendemain de l'indépendance, que le P.D.G. annonça ses desseins en matière de formation technique et culturelle. Le grand objectif visé, était de faire du Guinéen un « homme nouveau », c'est-à-dire un homme conscient des nouvelles exigences, guéri des séquelles du régime colonial. Quoi de plus indispensable ? Sur le plan de l'enseignement, on prit un certain nombre de mesures : aménagement des programmes scolaires, suppression de l'enseignement privé, création de l'Institut Polytechnique et de l'Ecole Nationale d'Administration, envoi de boursiers à l'étranger, notamment dans les pays de l'Est …
Mais l'expérience a constamment enseigné qu'il faut rester circonspect même quand on entend les dirigeants P.D.G. faire joujou avec les idées les plus généreuses. Leur savoir-faire est si sommaire et leur duplicité est telle, qu'il faut toujours se poser la question suivante : quelles inepties vont-ils commettre encore tout en se réclamant de principes valables en théorie ? Rappelons à ce sujet, ce que Sékou Touré disait déjà en 1961 : « Le fait de ressasser des slogans, d'agiter des idées … ne fait pas la révolution », ni même, peut-on ajouter, un simple commencement d'exécution. Il faut se rendre à l'évidence : on retrouve ici les mêmes carences et la même impuissance que dans tous les autres domaines ; la même « trahison majeure », trahison qui consiste, selon Sékou Touré lui-même, à « utiliser une cause juste pour des fins injustes, et à servir de mauvais desseins avec de bons principes ». On peut résumer tout son règne par cette « trahison majeure ».
Qu'a-t-il fait des « bons principes » proclamés dans le domaine de la formation et de la culture ? Nous limiterons notre propos en nous contentant de rappeler quelques exemples entre mille autres, qui sont bien significatifs de sa manière extrêmement simpliste de voir et de faire. Tout d'abord, rappelons pour mémoire, qu'en 1962, il supprima, purement et simplement le corps des « Médecins Africains ». Ces derniers, on s'en souvient, étaient des cadres médicaux moyens forrmés à l'école de médecine de Dakar. Ils n'étaient pas docteurs, mais ils avaient la possibilité d'accroître leurs connaissances théoriques en suivant la filière normale : baccalauréat, études complémentaires de médecine, stage et thèse de doctorat. De fait, plusieurs d'entre eux, souvent les meilleurs, avaient emprunté ce chemin. Détail et mesquinerie que tout cela ! dit Sékou Touré, l'homme des idées courtes et définitives. Puis il nomma “docteurs” par décret les professionnels intéressés !!! Il se trouvait un certain nombre de ces médecins en cours d'études à Paris. Quelques-uns acceptèrent de devenir « docteurs » par cette voie Ils furent récompensés de leur docilité. C'est ainsi que Nanamoudou Diakité se vit nommer Ambassadeur de la République de Guinée à Paris Mais la plupart refusèrent d'obtempérer au diktat du tyran. Ils eurent raison à plus d'un titre. En tout cas, ce qui arriva par la suite à leurs collègues qui acceptèrent la médiocrité et les honneurs du P.D.G., constitue une preuve irréfutable de la justesse de leurs vues.
Le cas des « Dabadins » est lui aussi fort révélateur. Les « Dabadins » tirent leur appellation ironique du nom de leur établissement ; l'Ecole Normale de Dabadou (Kankan). C'étaient des jeunes gens du niveau de la quatrième ou de la troisième des lycées et collèges, devenus « professeurs » après une scolarité de deux ou trois ans ! Professeurs dans les établissements secondaires ! Certes, a-t-on dû renoncer à « produire » plus longtemps des maîtres de ce niveau. Mais les « Dabadins » constituent le plus fort pourcentage du corps professoral de l'enseignement secondaire conçu par Sékou Touré. Il fallait « fabriquer » le plus grand nombre possible de « bacheliers ». Les « Dabadins » y pourvurent. « Enseignement de masse » oblige.
Ecourtons nos propos en rappelant que maîtres et élèves passent le plus clair de leur temps à deux choses principalement : la récitation des élucubrations du tyran, et les répétitions des « quinzaines artistiques ». Inutile de dire que l'enseignement de masse ainsi compris et pratiqué, s'est soldé par une baisse catastrophique des niveaux. Il a ramené l'école guinéenne à la ligne d'horizon des hommes du P.D.G. Tout s'est passé comme si ces derniers avaient voulu systématiquement en détruire l'image aux yeux des Guinéens. De fait, il n'est pas rare d'entendre une réflexion de ce genre : « Pourquoi, au fond, envoyer les enfants à l'école ? Sékou Touré a-t-il fait l'E.P.S. (Ecole Primaire Supérieure) ? Mais n'est-ce pas lui qui fait la loi à tout le monde ? … » Pourquoi envoyer ses enfants à l'école du P.D.G. ? La question mérite d'être posée. L'exemple suivant permet de comprendre pour quoi, en même temps qu'il révèle l'attitude des hommes de ce parti à l'égard du travail manuel. Il s'agit de la réforme relative à la création de C.E.R. : primitivement, Collèges d'Enseignement Rural, ensuite, Collèges d'Enseignement Révolutionnaire. C'est en 1966 que furent créés ces établissements, c'est-à-dire, après les échecs répétés dans le domaine de la coopération agricole. Il en était prévu un par arrondissement et plus tard un par village. Ces C.E.R. étaient conçus pour être non seulement des établissements d'enseignement, mais aussi des unités de production. Leur recrutement s'adressait aux jeunes élèves qui, au terme de la scolarité primaire, n'étaient pas orientés vers l'enseignement secondaire. Voilà enfin qui était bel et bon. L'enseignement au service du développement économique et agricole en particulier ! Il a fallu huit années pour qu'une idée aussi banale effleure les hommes du P.D.G.! Enfin… ne soyons pas trop exigeant à leur égard. Mais leur simplisme, voire leur simplesse est là qui gâte tout. On ne le rappellera jamais assez. Il ne faut donc pas s'étonner de leur complet échec lors du passage à l'acte. Enumerons-en rapidement quelques-unes des causes. Il y a d'abord le caractère anti-démocratique du recrutement dans les nouveaux établissements. Dans la Guinée de Sékou Touré, les dirigeants sont « révolutionnaires » pour les autres, pour les plus faibles, jamais pour eux-mêmes. Ils sont les premiers à violer leurs propres lois, à les vider de tout contenu. Après avoir brisé et défiguré l'école guinéenne, ils se sont dépêchés de mettre à l'abri leurs propres enfants et ceux de leur alliés et féaux. Comment ? En prenant des précepteurs' des instituteurs de l'ancienne formation (donc compétents), et en envoyant leurs progénitures à l'étranger, aux frais de leur Etat. C'est ainsi qu'ils envoyèrent dans les nouveaux établissements les enfants des couches sociales modestes, alors que ceux des dirigeants et de leurs clientèles fréquentaient les Collèges d'Enseignement Général (C.E.G.) ou étaient dépéchés à l'étranger. La population ne tarda pas à brocarder la « réforme ». Elle traduisit à sa manière les sigles : C.E.R. qui devinrent : Collèges d'Enseignement pour Ratés. Voilà pourquoi le régime troqua le terme « Rural » contre celui de « Révolutionnaire » Comme si ce changement dérisoire pouvait jamais effacer les tricheries des dirigeants ! La seconde raison qui explique l'image défavorable des C.E.R. tient à leur échec en tant qu'unités de production. Les paillottes hâtivement construites, ne répondaient ni aux normes de sécurité ni aux règles élémentaires d'hygiène ; elles correspondaient à un niveau technologique bien inférieur à celui de nos cases traditionnelles ! Il en va de même en ce qui concerne les cultures proprement dites : champs moins bien cultivés et moins bien entretenus que ceux des villageois ; rendements médiocres et bien plus dérisoires... Dans ces conditions, les paysans peuvent-ils jamais envoyer volontairement leurs enfants dans de tels établissements ? En Guinée, comme partout ailleurs dans le monde, on inscrit ses enfants à l'école pour qu'ils avancent et non pour qu'ils régressent.
En un mot, les élèves des C.E.R. et autres établissements d'enseignement technique, se trouvent aujourd'hui exactement dans la même situation psycho-sociale que Sékou Touré lui-même quand il fréquentait, il y a une quarantaine d'années, le centre d'apprentissage Georges Poiret : l'acceptation forcée, mais provisoire, d'une condition jugée humiliante, en attendant l'évasion et l'obtention d'un emploi de gratte-papier. La similitude est frappante.
Précisons d'ailleurs, que le P.D.G. a dévalué aux yeux de nombre de jeunes Guinéens, non seulement le travail manuel, mais encore la notion même d'effort. Les dirigeants méprisent tellement l'effort « d'acquisition des méthodes scientifiques », ils tiennent tant à imposer leur propre profil implicitement présenté comme le modèle, que beaucoup de ces jeunes gens sont aujourd'hui persuadés que leur avenir se trouve du côté de la « politique ». Le régime a déformé leurs jeunes cerveaux, et fait d'eux des apprentis agitateurs de quartier. Ainsi, la production « d'hommes nouveaux » a entraîné la multiplication d'éléments ratés, de bavards impénitents, d'ignares agressifs, bref, d'êtres sociaux calqués sur le modèle Sékou Touré.
Un mot de cet autre volet : l'émancipation de la femme guinéenne. Une remarque préliminaire s'impose ici : on a sans doute quelque peu exagéré ou mal interprété l'action du P.D.G. en ce domaine. Car, inconsciemment ou non, l'Européen a tendance à assimiler la condition de l'Africaine à celle de la femme arabe : l'une comme l'autre est en marge de la société, littéralement recluse. Or, celle-là a toujours bénéficié dans la cité d'une grande liberté, ainsi que le notèrent les voyageurs arabes qui visitèrent les grands empires noirs du Moyen Age.
Ceci dit, nul ne contestera au P.D.G. d'être le parti qui a fait descendre massivement les femmes guin'ennes dans l'arène politique. On les a vues, à l'époque héroïque, militer avec toute la passion et la véhémence qui caractérisent leur sexe. On les voit encore aujourd'hui dans la grande agitation savamment entretenue par le parti unique. Si l'on devait s'en tenir à cet aspect extérieur, on dirait volontiers que la Guinéenne a pris plusieurs longueurs d'avance sur l'Européenne.
Mais que signifie concrètement l'émancipation féminine style P.D.G. ? La perversion et, au-delà, l'éclatement de la famille.
Rappelons, pour mémoire, quelques aspects folkloriques de l'« action » du P.D.G. en ce domaine ; il s'agit d'un certain nombre de critères aussi spectaculaires que superficiels présentés par le régime comme autant de preuves de l'« évolution » du sexe dit faible: la création d'un corps de « motards » et d'orchestres de danse animés par des femmes, de la profession, devenue vite douteuse, de filles du protocole ; sans compter, bien entendu, l'existence au sein du parti d'organisations féminines, et la présence de Guinéennes dans les instances supérieures du parti …
Mais pour bien comprendre l'esprit et les méthodes qui prévalent en cette matière, il faut se souvenir de cet appel lancé par Sékou Touré aux femmes, au plus fort de la lutte anti-coloniale. « Chaque matin, chaque midi, chaque soir, les femmes doivent inciter leur mari à adhérer au R D A ; s'ils ne veulent pas, elles n'ont qu'à se refuser à eux; le lendemain, ils seront obligés d'adhérer au R.D.A. » 33. Nous voilà prévenus : cette phrase jette une lumière crue sur les conceptions, les méthodes et le niveau de l'émancipation féminine style Sékou Touré. Ce qui est remarquable, c'est que les moyens mis en oeuvre depuis lors par le despote, n'ont guère varié ; ils n'ont jamais dépassé, si j'ose m'exprimer ainsi, le niveau infra-ombilical. En ce domaine comme ailleurs, les hommes du P.D.G. « ont pris ce qu'ils n'avaient pas ». Et ils en font un usage que les règles élémentaires de la pudeur interdisent de décrire ici … La femme « émancipée » à la manière du P.D.G., est à la fois reine et esclave. Reine, parce que, en fait le parti a introduit un bien curieux régime de matriarcat : en « élevant » les femmes au-dessus de leurs maris c'est, du même coup, la famille qui s'est trouvée brisée. Reine également, parce que la dégradation générale des moeurs confère à la Guinéenne un pouvoir de fait qui n'a de limite que celui du despote en personne. Esclave, parce que celui-ci ne l'a invitée à s'affranchir de ses obligations de mère et d'épouse, que pour la tenir à sa merci, l'asservir au parti. Ainsi débauchée de la famille, la Guinéenne est venue se dissoudre littéralement dans les structures tournant à vide du P.D.G. …
Prenons un exemple : la condition matrimoniale de la femme. Inscrite à l'ordre du jour dès le lendemain de l'indépendance, cette question reste d'actualité en dépit des nombreuses « décisions » intervenues en la matière au triple plan politique, « législatif » et gouvernemental On se souvient, en effet, des premières mesures prises dans l'improvisation et la démagogie : fixation de l'âge du mariage et du montant de la dot, versement des allocations familiales aux mères plutôt qu'aux pères de famille... Mesures plus ou moins appliquées. Il y avait, il y a encore à l'arrière-plan, cette très importante question qu'il serait illusoire de considérer comme résolue : le sort de la polygamie. Que de grandes phrases creuses et de bouffonneries à ce sujet ! Que de turpitudes aussi ! Mais à supposer même le P.D.G. capable de venir à bout des difficultés objectives, consentira-t-il jamais à supprimer réellement la polygamie comme il fait semblant de le faire depuis son accession au pouvoir ? Autrement dit : malgré toute l'agitation organisée autour de ce thème, le despote et son équipe sont-ils animés d'une réelle volonté politique en ce domaine ? Voilà qui est extrêmement douteux. Pourquoi ? Parce que très tôt, le despote rétrograde apprit à se servir des faiblesses de cette institution, tout comme, d'ailleurs de celles découlant de la différenciation ethnique. En effet, la famille polygamique est, par définition, pluricellulaire : elle comporte autant de « maisons » que d'épouses d'un même mari. En Guinée, son équilibre et son unité reposent sur le fait de cohabiter dans une même « concession », contrairement à ce que l'on peut voir à Dakar, par exemple. Ils reposent surtout sur l'autorité du chef (le mari) et sur un certain nombre de traditions de force variable suivant les régions. Quand, pour une raison ou une autre, ces deux facteurs ne jouent pas d'une façon satisfaisante, c'est alors l'unité et la cohésion de la famille qui risquent d'être remises en cause : mésentente entre épouses d'une part, entre leurs enfants respectifs, de l'autre.
D'un autre côté, la morbide mesquinerie du despote guinéen et ses méthodes féodales sont devenues de longue date légendaires. Cette bassesse, conjuguée avec la servilité des gens de sa cour, fait de lui, dans la réalité quotidienne, le juge des querelles domestiques : mariages, condamnations de mari à reprendre des épouses « émancipées », c'est-à-dire lancées à corps perdu dans la joyeuse vie du P.D.G., décisions concernant des mineures outragées par tel ou tel haut dignitaire du parti, etc. On sait également que la vue d'une famille unie est insupportable à ce petit roi-nègre décadent qui se dit « révolutionnaire » ; qu'il pousse la petitesse jusqu'à semer la zizanie dans les foyers formant bloc, qui ont donc résisté aux influences déliquescentes du parti. Comment ? En favorisant les femmes mécontentes dans leur ménage, et qui ont la stupidité de chercher une compensation au comité de quartier ou auprès de Sékou Touré en personne. Puisque tout est rare et rationné en Guinée, le despote a un stock personnel de divers produits destinés à ce genre d'opération : tissus, bons de ravitaillement, devises, argent liquide en monnaie locale. C'est ainsi qu'à Conakry notamment, il se sert de femmes « émancipées » pour espionner leurs maris. Il n'est pas rare de les voir dénoncer leurs époux et provoquer leur emprisonnement ! Il en use de même auprès des veuves des prisonniers politiques assassinés dans les camps. Enfin, quant aux demi-frères issus de familles désunies, il est facile au tyran de jouer sur les rivalités et les ambitions des uns et des autres, grâce à une stérile distribution de postes et de prébendes … Le jeu du despote est détestable, tout comme le modèle socioculturel qu'il veut imposer au pays. La destruction aveugle et insensée des assises sociales, a rapidement débouché sur une situation style « empire décadent ». De sorte que la société guinéenne fait penser à un monde privé de tout point d'ancrage, à la dérive.
Cependant, pour peu qu'on tente d'aller au fond des choses, on ne peut que noter ce qu'on a déjà relève plus d'une fois : la résistance de l'immense majorité de la population, son refus du modèle P.D.G. La peur n'a jamais signifié acceptation, adhésion intellectuelle ou même sentimentale. Sékou Touré ne fera pas exception : qu'il perde le pouvoir, alors on verra dans la minute qui suit, ces millions de Guinéens applaudir et danser de joie. S'il y a quelqu'un qui en reste conscient, c'est bien lui.
Revenons aux intellectuels et à la jeunesse. Comment ont-ils réagi face à tant d'indigences ?
Il y a beau temps que la plupart des universitaires africains non-guinéens ont rejoint leurs pays respectifs, découragés, littéralement chassés par des politiciens qui ne voulaient ou ne pouvaient ni comprendre leur bonne volonté ni désirer sincèrement ce qu'ils apportaient de fécond à la Guinée. Très rares sont ceux qui sont restés, malgré tout. Ce sont, le plus souvent, des individus peu recommandables, des aventuriers. Puisqu'ils sont devenus de zélés « militants » du parti unique et que, de toute façon, leur titre d'étranger ne leur ouvre aucune perspective politique réelle en Guinée, alors le P.D.G. les a adoptés. Louis Béhanzin, l'actuel ministre de l'information, en offre l'exemple le plus typique. Son cas mérite à ce titre qu'on s'y arrête quelques instants. Voilà, en effet, un
universitaire dahoméen [béninois] d'environ cinquante ans, qui traîne derrière lui une confuse histoire d'agrégation de mathématiques manquée, et d'un violent racisme anti-blanc qui n'a d'égal que son anti-cléricalisme d'ancien élève révolté des Pères
missionnaires. Béhanzin a été successivement l'ami personnel de Kéita Fodéba et d'Ismaël Touré, avant d'être celui de Sékou Touré lui-même. Il a, pendant plusieurs années, servi au ministère guinéen de l'Education Nationale, puis il s'est vu confier la charge de l'« idéologie » du parti. Mais dans la réalité, il détient de longue date un pouvoir de fait bien plus étendu que ne semblent l'indiquer ses fonctions officielles. Un Ismaël Touré, un « Général » Lansana Diané et autres grands dignitaires P.D.G., en définitive, pèsent beaucoup moins lourd face à un Béhanzin. Comment expliquer une telle situation que n'élucident ni la hiérarchie du parti ni même de simples liens d'ordre personnel ?
Il y a, de prime abord, quelque chose d'incompréhensible à voir
Béhanzin exercer tant d'influence sur Sékou
Touré, et saboter littéralement l'enseignement guinen avec la
bénédiction de celui-ci. L'explication qu'on entend souvent dans
les milieux guinéens, est que les rapports des deux hommes ressortissent
au domaine de l'occultisme. Dans ce cas, le compère dahoméen du
despote ferait penser plutôt à l'Italien Gagliostro sous Louis XVI
ou au Russe Raspoutine. Mais évitons de faire des comparaisons susceptibles,
en définitive, de grandir d'une certaine manière, les deux complices
de Conakry. Restons en Afrique où l'on voit ici et là ressurgir
les vieilles pratiques fétichistes sous toutes leurs formes. En tout cas, le
commerce que le tyran guinéen entretient dans ce domaine ténébreux est à présent
suffisamment connu. Certains disent même qu'il ne le pratique pas innocemment
; qu'ici aussi, il s'est couvert … de
sang humain ! Dans quelle mesure existe-t-il un pacte inavoué entre
lui et un Béhanzin originaire du Golfe du Bénin, c'est-à-dire
d'une région où, peut-être plus qu'ailleurs, le fétichisme
est resté vivace ? La nature même du sujet interdit a priori toute
réponse tranchée. Mais la question méritait d'être
posée. Le piège, sur ce terrain c'est, sous prétexte de
rationalisme, d'éluder purement et simplement un fait aussi intensément
réel que la résurgence de la vieille Afrique en Guinée et
ailleurs.
Ceci dit, revenons à la lumière du jour pour constater un certain nombre de données élémentaires qui suffisent à elles seules à créer un climat de parfaite entente entre Béhanzin et Sékou Touré, sinon tous les aspects de leur inquiétante complicité. Chez l'un comme chez l'autre, la démagogie est comme une seconde nature. Béhanzin est le type même du courtisan
habile dans l'art d'aller au-devant des désirs de son maître, de lui administrer la drogue de la flatterie. Or, on peut rarement être sensible à la flagornerie et à la génuflexion autant que Sékou Touré. Un exemple. Il nous est donné par l'histoire d'un bibliobus reçu en don par la Guinée. Un bibliobus? Pouah! s'écria Béhanzin devant son maître; c'est un instrument de culture bourgeoise qui ne peut profiter qu'à une infime minorité. Il ne répond donc pas aux exigences de notre politique d'enseignement de masses … Quoi de plus délicieux à l'oreille d'un Sékou Touré englué dans la démagogie, borné et buté ? Il reste que le bibliobus fut détourné de sa destination. A quoi servit-il, en définitive ? A la distribution du pain et autres denrées aux familles ministérielles ! Un autre point commun aux deux complices : le racisme anti-Blanc, anti-Français plus précisément Que ce racisme ait pris corps chez l'un, dans une ténébreuse affaire d'agrégation de mathématiques et, chez l'autre, dès le niveau primaire, voilà qui ne change pas grand-chose à l'affaire. En donnant dans ce racisme virulent, ils réagissent à leur manière, à ce qu'ils considèrent comme une sorte d'excommunication prise à leur encontre par l'ancien colonisateur.
Les cadres africains sont donc rentrés de longue date dans leurs pays respectifs ayant accédé, entre-temps, à l'indépendance. Quant aux Guinéens, beaucoup d'entre eux avaient cru devoir frapper aux portes du parti unique, à la demande de celui-ci. Les uns le firent de bonne foi, trompés par le psittacisme des dirigeants P.D.G. Les autres, par pur opportunisme, n'ayant pas un sens civique assez solide pour résister aux avantages corrupteurs que leur offrait le régime. Le parti entrebâilla ses portes aux uns et aux autres, mais sans les naturaliser jamais. Il faut insister sur le fait qu'il a toujours existé un noyau de cadres guinéens qui croyaient, qui croient encore sincèrement à leur devoir envers leur pays. Mais, d'entrée de jeu, le parti leur a fait concrètement savoir que l'heure de l'effort créateur n'avait pas encore sonné, qu'il fallait tout d'abord savoir applaudir et croire à la république du tam-tam. En vérité, il n'est rien de plus cruel que la situation de ces éléments encore en vie, en Guinée ou en exil. En effet, est-il sentiment plus révoltant que de se voir forcé à une existence aussi vide que la leur, et d'assister à l'agonie de son pays livré à une bande de fripouilles sans foi ni loi ?
Il reste que le P.D.G. n'a épargné ni les uns ni les autres. Il a brisé et continue de briser les braves comme les lâches, les forts comme les esprits serviles.
Dans son livre déjà cité, M. J. Suret-Canale traite assez longuement du problème de la fuite des cadres et étudiants guinéens. Qu'en dit-il ? Visiblement, l'homme de science s'efface devant l'homme d'appareil, la rigueur intellectuelle, devant le parti pris politique, la relation de la réalité, devant l'application routinière d'un certain schéma d'analyse tyrannique. L'auteur range globalement les travailleurs intellectuels guinéens dans une catégorie hétéroclite qu'il appelle les « éléments à vocation bourgeoise » et qu'il oppose, bien évidemment, aux dirigeants P.D.G. qui sont, eux, les révolutionnaires, les socialistes... Ces « éléments » (affairistes, fonctionnaires … ) poursuit l'auteur, sont animés du désir de « prendre la place des coloniaux éliminés », et se trouvent « de par leurs intérêts privés en conflit permanent avec le régime ». On reconnaît le sempiternel cliché, le souci de falsifier par tous les moyens la réalité comme savent le faire les gens de cette église. Chemin faisant, M. J. Suret-Canale critique violemment des auteurs qui ont osé écrire que l'Etat P.D.G. est aux mains d'une nouvelle bourgeoisie tournée vers la défense de ses intérêts de classe 35. Mais comment explique-t-il la massive fuite des cadres et des étudiants ? « Il faut reconnaître, affirme-t-il, que l'austérité des conditions de vie des “cadres” n'est pas étrangère au refus de nombreux diplômés guinéens ayant achevé leurs études d'exercer leur métier en Guinée, refus auquel ils donnent parfois des prétextes politiques. » C'est, on le voit, l'exemple même de l'explication simpliste, superficielle, du dogmatisme du type stalinien. Rappelons à M. Jean Suret-Canale, sans d'ailleurs avoir la naïveté de croire pouvoir le convaincre, que dès le départ, plus d'un « élément à vocation bourgeoise », avait prêché l'austérité, mis en garde les dirigeants P.D.G. qui ne visaient qu'à se substituer tout simplement au colonisateur, en s'arrogeant les avantages coloniaux et en aggravant les inégalités. Rappelons-lui également que nombre de cadres guinéens, plutôt que de se faire les complices du pillage organisé par le parti, ont préféré prendre le chemin de l'exil ; que, ce faisant, ils fuyaient en même temps la férocité sanguinaire d'un despote obscurantiste qui, de toute façon, s'est juré de les exterminer.
Ceci ne veut pas dire que tous ceux qui ont ainsi fui le régime sont, ipso facto, des opposants résolus, ni que les raisons de leurs départs sont plus héroïques les unes que les autres. Autant nous nous élevons contre des « explications » aussi tendancieuses que celle proposée par M. J. Suret-Canale, autant nous voulons garder notre indépendance et notre liberté d'esprit à ce sujet.
Pour notre part, n'ayant à nous conformer à aucune « ligne » d'aucun appareil bureaucratique, nous conviendrons volontiers de ceci : à côté des cadres qu'on ne peut discréditer sans enfreindre les règles élémentaires de l'honnêteté intellectuelle, il en existe d'autres qui semblent n'avoir rien oublié ni appris, depuis. Nous ne pensons pas ici à ces nombreux jeunes étudiants qui ont fui le climat étouffant de la Guinée de Sékou Touré, manifestant ainsi leur refus du modèle socioculturel P.D.G., mais à ces universitaires déjà d'un certain âge. Absents du pays à un moment décisif de son histoire, quelques-uns d'entre eux croient pouvoir se donner raison aujourd'hui en disant : « Moi j'avais prévu tout ça. Je savais que le régime allait verser dans la dictature … » On en voit à l'heure actuelle se dandiner au Quartier Latin ou ailleurs, et palabrer abstraitement de la Guinée qu'ils ont l'illusion de connaître encore. « Nous les intellectuels … ; en tant qu'intellectuels … » C'est en ces termes qu'ils aiment à commencer leurs pédanteries. Comme s'ils subsumaient sous ce titre équivoque quelque marque distinctive d'une sorte de confrérie juchée sur je ne sais quelle altitude. Quelques-uns d'entre eux s'épuisent dans une course effrénée aux diplômes de prestige. Que visent-ils au juste, en se bardant ainsi de parchemins impressionnants ? Ils croient qu'à la chute du régime, rendue exsangue par une tyrannie féroce, et se retrouvant presque sans cadres valables, la Guinée se verra dans l'obligation d'implorer leur retour ! Ces Guinéens « trop intelligents » accusent, peut-être, les classiques signes de négativité de la vie d'exil quand elle n'est pas ordonnée autour d'un projet collectif, d'un grand dessein capable de mobiliser les esprits et les coeurs. Rappelons-leur simplement avec le philosophe Alain que la « pensée commence toujours dans les bras, dans les jambes et dans la poitrine ».
Et la jeunesse ? Comment réagit-elle face à l'agression permanente dont elle est l'objet ? C'est à juste raison que les Guinéens conscients s'interrogent sur les conséquences, au sein de la jeunesse guinéenne, du refus d'effort et de l'obscurantisme qui caractérisent le système P.D.G. Comment reprendre en main et remettre au travail, tant de jeunes cerveaux déformés et faussés ? Assurément, le problème en perspective est immense.
Cependant, un certain nombre de faits incitent à dire que la jeunesse est moins atteinte que le remue-ménage P.D.G. semble le faire croire a priori. En allant au fond des choses, on s'aperçoit vite que la majorité, mue par une sorte d'instinct collectif, a toujours refusé sa confiance au régime et lui a opposé une résistance visible.
Il n'est que de noter l'irrépressible courant d'exode de nos jeunes compatriotes des établissements secondaires. Chaque année, en effet, ils sont des dizaines et des dizaines à fuir le régime, au risque de leur vie et de celle de leurs parents restés au pays. Ils parcourent à pied des distances considérables à travers la brousse et les mailles de toutes les polices du P.D.G., sans autre ressource que leur jeunesse et leur refus de l'abrutissement. C'est pour aller s'inscrire dans des universités francophones, au Sénégal, en Côte-d'Ivoire et jusqu'en France. Ce mouvement, qui est le fait de jeunes gens de quinze à vingt ans, dure depuis 1961-62. Il n'a cessé de s'amplifier à cause du pourrissement de la situation intérieure guinéenne. Et c'est à ces étudiants qui ont aussi intensément manifesté leur choix, que M. J. Suret-Canale demande d'aller s'offrir en holocauste au tyran guinéen, une fois leurs études terminées !
Rappelons pour finir, un dernier fait tout aussi révélateur de l'attitude de la jeunesse scolaire et universitaire. Il s'agit du Conseil national de la révolution du P.D.G. tenue au Palais du Peuple en janvier 1970. De nombreuses délégations étrangères étaient présentes, de même que les étudiants de l'Institut Polytechnique, invités par le dictateur au même titre que les fédérations politiques du parti. Quelle était la signification profonde de cette invitation aux 'étudiants ? Sékou Touré entendait montrer avec éclat aux délégations étrangères, son succès sur le plan de la formation d'“hommes nouveaux” ; leur exhiber en quelque sorte le plus beau fleuron de son oeuvre. En effet, il a toujours suivi avec une attention particulière, la “formation idéologique” de ses futurs cadres : fréquents séminaires, et même des cours directement dispensés par lui. Bref, en invitant les étudiants formés suivant ses vues, le despote s'attendait naïvement à les voir rivaliser d'éloges à l'égard de son régime. Mais les choses ne se passèrent pas ainsi. Invités à prendre la parole, les jeunes gens parlèrent comme il convient à leur âge, c'est-à-dire qu'ils dirent ce qu'ils pensaient, sans trop de restrictions mentales ni circonlocutions. Ils soutinrent notamment que l'échec du régime P.D G. est patent, que les structures politiques actuelles ne peuvent en aucun cas permettre de redresser la situation ! … Le despote n'en crut pas ses oreilles. Il fit répéter. Même verdict. En vain chercha-t-il à rejeter la responsabilité de ce crime abominable sur quelques boucs émissaires parmi le corps enseignant. Alors, il fit emprisonner des jeunes gens, sans autre forme de procès. Certains restèrent à l'ombre jusqu'à dix-huit mois !
Sans vouloir grossir démesurément la portée de cet incident, on peut dire, cependant, qu'il traduit significativement l'état d'esprit de la majorité de la jeunesse. On peut dire aussi, qu'en humiliant publiquement le dictateur, les polytechniciens de 1970 poursuivaient une résistance commencée depuis le « complot » de 1961 En effet, on avait vu les lycéens d'alors manifester contre cette première atteinte grave à la liberté. Leur mouvement fut réprimé avec une férocité bestiale, dans le silence apeuré de leurs aînés devenus des cadres « raisonnables ».
Enfin, une dernière remarque relative à la fermeture de l'Institut Polytechnique ordonnée par le dictateur au mois d'avril 1973. Il a pris cette mesure, après avoir annoncé la présence de la “5e colonne” dans un certain nombre de secteurs dont l'Armée, l'Administration et l'Institut Polytechnique. Réaction de dictateur aux abois. Le fait de le voir trembler devant une jeunesse qu'il avait cru modeler à sa guise signifie : échec de son entreprise ; ou, à tout le moins, résistance déterminée d'une fraction de la jeunesse, considérable tant par le nombre que par la prise de conscience et la qualité civique.
Voilà quelques-uns des aspects d'une volonté d'élimination physique des uns, d'abrutissement des autres, et d'imposition d'un modèle social régressif. Pendant qu'il s'emploie à défigurer ainsi la société guinéenne, le despote la maintient délibérément dans une misère dissolvante.
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