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Camp Boiro Mémorial


Sako Kondé.
Guinée, le temps des fripouilles.

La Pensée Universelle. Paris. 1974. 225 p.


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Chapitre VII
Une misère entretenue
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« Toute destruction brouillonne, affaiblit les faibles, enrichit les riches, accroît la puissance des puissants. »
(J.-P. Sartre.)

Chemin faisant, nous nous sommes efforcé de mettre en lumière certains aspects du comportement des dirigeants P.D.G , notamment : leur refus délibéré de travailler et d'acquérir les connaissances et méthodes modernes que requiert le progrès social, leur ignorance dangereusement aggravée par les conditions dans lesquelles ils exercent le pouvoir, leur opportunisme, leur duplicité … Ces traits généraux aident à se faire une idée de l'univers socio-économique pouvant en résulter. Cependant, il importe de serrer de plus près les réalités en cette matière, sans prétendre, toutefois, analyser dans le détail ce sujet qui mérite bien plus de temps que nous ne pouvons lui consacrer dans ces pages.
Il ne s'agit pas de donner ici dans une discussion oiseuse sur les « succès divers » dont parle R. Lambotte cité plus haut, le « demi-échec » selon J. Arnault 36, les demi-succès du régime, ou toutes autres arguties. Ce à quoi nous nous attachons, c'est d'aller au-delà des « bons principes » proclamés par le P.D.G., mettre au jour les « fins injustes » et les « mauvais desseins », pour parler comme Sékou Touré. C'est-à-dire, ainsi que nous avons tenté de le faire jusqu'ici, dépouiller les réalités des emprunts verbaux et des considérations exogènes illusoires.
L'économie politique selon un ancien militant cégétiste du niveau de Sékou Touré ? Un gaspillage insensé des ressources humaines et matérielles de la Guinée. Un gaspillage qui a directement abouti, en pratique, à l'institution d'un colonialisme autochtone. Un colonialisme grossier, féroce et pouilleux parce que greffé sur la misère, et inspiré par le niveau d'aspiration incroyablement bas des dirigeants P.D.G.
De fait, même s'ils usent d'euphémismes embarrassés pour ne pas appeler les choses par leur nom, les défenseurs attardés du régime sont aujourd'hui obligés de s'incliner devant le verdict impératif des réalités socio-économiques guinéennes.
Un verdict centré sur un mot bien simple : l'échec. Nous avons déjà cité J. Suret-Canale au nombre de ces défenseurs. Tout au long des pages qui suivent, nous nous référerons souvent à sa « République de Guinée », pour deux raisons bien simples. D'abord parce que l'ouvrage en question contient suffisamment de documents et de données chiffrées qui dénotent un effort de recherche indiscutable, encore que l'auteur en limite la portée scientifique par des affirmations pour le moins hasardeuses. Ensuite, parce que les appréciations critiques d'un sympathisant du P.D.G. ont une valeur plus démonstrative que celles que pourrait faire un « capitaliste » ou un « néo-colonialiste ». Que M. J. Suret-Canale ait formulé ses critiques et réserves en se référant à ses propres convictions idéologiques, ne change pas grand-chose à l'affaire.

Tout commença en 1960-1961, avec :

Tout ceci, à un moment et dans un pays où les masses laborieuses et un certain nombre de cadres étaient prêts à consentir l'effort requis, mais où toutes les données objectives concouraient à faire des nouvelles structures politiques, un frein. Et au nom du « développement non-capitaliste ». Il y a beau temps qu'il n'est plus possible de s'illusionner sur le modèle socio-économique par quoi s'est soldée cette formule équivoque. Avant de décrire le colonialisme indigène qu'elle a sécrété en fait, disons un mot des trois volets ci-dessus énumérés.
La planification style P.D.G. ? En réalité, une vaste mascarade. Le Plan triennal (1960-1964) devait en théorie, jeter les bases économiques de l'indépendance politique : décolonisation des structures économiques, modernisation du pays et élévation du niveau de vie, le tout axé sur un objectif majeur, l'« égalité des hommes et des femmes et la démocratie fondamentale ». Voilà les « bons principes ». L'ancien scribe de la « Compagnie du Niger Français », devenu tout à coup le grand magicien de l'économie guinéenne, annoncait alors une ère de « bonheur populaire » dans son sempiternel style boursouflé. Relisons, sans sourire, ce passage de son allocution sur le Plan triennal : « L'entreprise politique de la Guinée n'est pas seulement limitée à notre nation ; elle n'est pas seulement limitée à l'ensemble de l'Afrique ; elle déborde le cadre continental pour s'inscrire désormais au niveau de la vie universelle »37.
C'était grandiose.
Ce Plan d'environ 40 milliards de francs guinéens d'investissements, était financé à près de 80 % grâce à l'aide attendue de l'extérieur 38. La source de financement locale était donnée, en théorie, par l'accumulation nationale et l'“investissement humain”. Mais une gestion désastreuse ne permit pas la formation interne de capital. Et l'investissement humain, ainsi qu'on l'a déjà dit, tomba bien vite en désuétude, après avoir été appliqué à des travaux non productifs, et après avoir pris, ici et là, l'allure de travail servile au profit de quelque mandarin du parti. Les seules réalisations qui virent le jour, furent celles financées, exécutées et, parfois directement gérées par les prêteurs, notamment :

L'“action coton” se situe en amont du complexe textile de Sonoya construit par la firme Platt Bros. et mis en service en 1966. Cette usine n'a jamais fonctionné au-dessus de 50 % de sa capacité normale, à moins que, chose fort improbable, elle n'ait connu une amélioration toute récente. Les raisons en sont toutes simples : le gaspillage des devises ne permet ni l'importation régulière des pièces de rechange ni celle des matières premières. L'“action coton” devait donc en théorie supprimer ce goulot d'étranglement, en fournissant en 1970 (prévision) 4.000 tonnes de coton-graine sur les 10 000 tonnes que le complexe consomme annuellement. Rappelons qu'il avait été prévu dès 1964, la création d'une plantation moderne à haut rendement. Mais en fait rien n'avait été entrepris. C'est alors que le « Responsable Suprême » mit en oeuvre tout son savoir économique, agronomique et statistique. « Si chaque militant avait sa plantation de coton… » Ses calculs lui donnèrent en idée plusieurs milliers de tonnes de coton. Sitôt dit sitôt fait. Il fit distribuer des semences à tous les « militants », ceux de brousse comme ceux des villes. Résultat : nul. « Initiative typiquement “volontariste” » constate M. J. Suret-Canale. On pourrait multiplier à l'infini les inepties de la planification P.D.G. Mais l'une des situations les plus aberrantes, c'est bien la disette endémique qui sévit dans le potentiel « grenier à riz » de l'ouest africain. Si la Guinée de Sékou Touré échappe de justesse à la famine de type indien c'est, on le sait, grâce à l'importation de riz américain (au titre du programme Food for Peace — PL 480). Ce riz est payable en monnaie locale, et a atteint en 1966 l'équivalent de 2.380.000 dollars 41. Ainsi, après quinze années d'indépendance, la Guinée continue de dépendre d'une façon quasi ombilicale de l'aumône extérieure. Une aumône qui fluctue d'ailleurs au gré de l'humeur de Washington, et des frasques « anti-impérialistes » du dictateur de Conakry ; l'appoint fourni par la Chine populaire venant à temps pour éviter aux populations guinéennes l'extermination par la famine. A cette réalité implacable, Sékou Touré oppose un slogan combien dérisoire : « Produire pour se suffir » !
Comment enrayer ce déficit chronique de riz ? M. J. Suret-Canale a une solution toute prête, qui brille par son simplisme :

« On doit lutter contre l'engouement pour le riz, aliment “noble”, que chacun veut consommer exclusivement en abandonnant les produits jugés “pauvres” comme le manioc, dont une grande partie reste inutilisée. » !

Des dirigeants ignares et inconscients empêchent un peuple de gratter sa terre pour en tirer sa subsistance, une denrée de base ; le spectre de la famine pèse sur le pays. Qui est responsable ? Le peuple, dit un intellectuel communiste français ! Et il décrète produit de luxe, la denrée en question. Il dit qu'il faut en décourager la consommation. C'est le type même de la solution réactionnaire.
Disette persistante, « action coton » et autres preuves d'indigence des dirigeants P.D.G., se situent dans un contexte général : l'échec dans le domaine agricole et, en particulier, celui de l'organisation coopérative. Les effets de cet échec se trouvent cumulativement aggravés par la baisse de la productivité et par un taux de croissance démographique égal à 2,6 % 42. Le mouvement coopératif tel qu'on l'a vu dans la Guinée de Sékou Touré ? Un cliquetis de sigles d'organismes qui ont lamentablement échoué les uns après les autres, qui se sont dissous dans des abus et des scandales socialement insupportables et humainement dégradants. Il serait fastidieux de retracer la succession des échecs des :

Qu'a donné tout ceci ? « L'organisation coopérative du monde rural et la modernisation de l'agriculture, écrit Samir Amin, n'ont reçu en fait jusquà présent aucun début sérieux d'exécution. Sur ce plan, la Guinée demeure très en retard ; et les progrès de l'intensification de l'agriculture (usage d'engrais et de matériel) n'ont rien de comparable à ceux enregistrés au cours de la même décennie ailleurs. » Ailleurs, c'est-à-dire, en Afrique.
Mais les dirigeants pourraient récuser cet économiste pour cause de « néo-colonialisme ». Reférons-nous donc à M. J. Suret-Canale. Que dit-il ? Après s'être penché sur le mouvement coopératif style P.D.G., l'auteur de la « République de Guinée », s'étonne : « Paradoxalement, l'effort consenti pour préparer la mise en place des structures socialistes avait abouti, dans bien des cas, à renforcer le secteur capitaliste... » Puis il constate, un peu plus loin : « L'un des résultats de l'évolution de ces dix dernières années est en effet l'apparition en Guinée d'une agriculture capitaliste africaine. » On ne finirait pas de citer les passages où il parle de « bourgeoisie du tracteur », et de l'émergence d'une classe de « gentlemen-farmers » absentéistes... Naturellement, il voit et dit tout cela en fonction de son propre prisme idéologique, et discute sur la Guinée en partant d'un postulat ; l'option socialiste du régime P.D.G. ; postulat qui ne résiste pas à l'épreuve des faits, et dont une analyse rigoureuse établit rapidement l'inanité. En vérité, cela le place dans une situation intellectuelle pour le moins inconfortable. S'agissant de la constitution d'une « bourgeoisie du tracteur », l'auteur entame une discussion théorique, et l'on se demande alors où il veut en venir exactement. Réfuter le « socialisme » P.D.G. ? Ou bien, dire qu'après tout, l'existence de cette bourgeoisie ne compromet en rien le modèle de « développement non-capitaliste » ? Toujours est-il qu'on le voit se réfugier derrière la référence suprême : Le Capital. Karl Marx, rappelle-t-il, avait déjà montré que la nationalisation de la terre n'est pas en elle-même une mesure « socialiste »; bien plus, elle répondait aux exigences d'une mise en valeur capitaliste optimale … Et puis, il s'interroge : « Peut-on refuser la terre disponible à qui dispose des moyens de la mettre en valeur, en pleine bataille de la production ? » Question fondamentale qui mérite qu'on s'y arrête quelques instants. Elle mérite d'être élargie à l'ensemble du modèle de « développement non-capitaliste » du P.D.G. Car enfin, on a vu depuis l'indépendance, ce régime d'incapables et de médiocres, voler d'échec en échec, et montrer à la face du monde son inaptitude à traduire dans les faits sa soi-disant « option ». Et l'“expérience” se poursuit sans autre perspective que l'aggravation du chaos économique et social. Dès lors, on est en droit, surtout lorsqu'on est Guinéen, de reformuler la question de la manière suivante, l'angle sous lequel se place M. J. Suret-Canale étant finalement trop étroit. Peut-on, en pleine bataille de la production, en prétextant un « choix » irréel, et après tant d'années perdues, s'obstiner à geler les initiatives et les intelligences guinéennes ? Peut-on s'entêter, dans un pays sous-développé comme la Guinée, à barrer la route aux éléments capables d'entreprendre ? De quoi s'agit-il enfin ? Se cramponner aveuglément à une prétendue option que toutes les conditions objectives font apparaître comme illusoire, l'imposer de force à un peuple et végéter dans la misère ? Ou bien, engager la « bataille de la production » avec les ressources humaines et matérielles disponibles, et suivant les préférences nationales démocratiquement exprimées ? Nous posons ces questions à l'auteur de la « République de Guinée », sans trop d'espoir, du reste, de le convaincre, ni même d'être motivé par les mêmes intérêts que lui.
En un mot, pour parler comme M. J. Suret-Canale, la planification guinéenne a manqué de « ressort humain » au niveau des dirigeants P.D.G., lesquels avaient l'impéritie d'attendre de l'équipe de M. Bettelheim, des « solutions toutes faites ». C'est bien ainsi qu'ils conçurent les choses.
Nous étions en Guinée lors du lancement du Plan triennal. Le spectacle qu'ils offraient dans les allées du pouvoir (de la présidence au dernier ministère) avait quelque chose d'à la fois candide et inquiétant. Ils parlaient du Plan comme d'un instrument magique, et des planificateurs comme de grands sorciers tout-puissants. Leur plate ignorance leur faisait promettre aux populations une ère de « bonheur populaire », le paradis sur terre. Bref, il est impossible d'imaginer, pour des dirigeants, un niveau aussi bas que celui de Sékou Touré et son équipe. Mais ces derniers gagnent en ruse stérile, ce qui leur manque d'intelligence et de coeur. Sous cet angle, on peut affirmer que, probablement, ils n'ont jamais vu dans la planification, autre chose qu'un moyen de démagogie, qu'une sorte de foire aux illusions. Une foire destinée à tromper l'attente populaire. L'échec était-il prévisible ? On pourrait en discuter à perte de vue, aligner à loisir des « si », alimenter un débat tautologique. En tout cas, il existe quelqu'un qui eut le « mérite » d'en prévoir les conséquences dès 1961. Il est vrai qu'il 'était très bien placé pour le faire, et que toutes les conditions du chaos se trouvaient déjà réunies. Il s'agit de Sékou Touré, lorsqu'il disait à la conférence P.D.G. 43 du 14 au 17 août :

« Si nous enregistrons des échecs dans l'exécution du Plan, ceux-ci ne se limiteront pas à l'aspect économique et social de la révolution, ils affecteront, sans nul doute, le cours ultérieur de la révolution nationale. »

Ceci confirme bien que toute l'agitation qu'il a orchestrée depuis, sous prétexte de planification et de « développement non-capitaliste », n'est que mystification 44.
A présent, retraçons rapidement quelques-unes de ses étapes sur les plans monétaire et commercial.
Le franc guinéen fut créé le 1er mars 1960. Il mourut en 1972, après une carrière fort tumultueuse (dont deux changements de coupures), victime d'un processus circulaire dont voici les principaux moments :

Dans son ouvrage déjà cité, J. Arnault rapporte une conversation qu'il avait eue avec Sékou Touré en 1964. Celui-ci insiste, entre autres difficultés de sa politique monétaire et économique, sur son impuissance à juguler le trafic illicite provoqué par les inepties de son régime. Il a la candeur de s'étonner : « La répercussion de ce trafic sur le cours de notre monnaie atteint 50 % au cours parallèle. » En clair, cela veut dire que moins de quatre ans après son émission, le franc guinéen avait perdu la moitié de sa valeur ! De même, M. J. Suret-Canale fait état des résultats suivants :

Date Montant
(milliards de F.G.)
Masse monétaire en circulation fin 1960 14
1965 37
Prêts consentis par les banques fin 1960 10
1965 46

Ces quelques chiffres élémentaires suffisent à donner une idée de la gestion monétaire P.D.G. et des conséquences qui peuvent en découler. Celles-ci n'ont cessé de s'aggraver jusqu'en 1972, date à laquelle les dirigeants ont remplacé le franc guinéen par une nouvelle coupure : le « Sily » (l'éléphant, emblème du parti). La mise en place du nouveau signe monétaire a eu lieu dans la terreur et la plus grande confusion. Les sommes à changer ont été plafonnées dans un but déflationniste. Qu'à cela ne tienne, ont dit les riches du régime : commerçants, responsables politiques et administratifs, tous membres ou cadres du parti. Ils ont réparti leurs millions entre leurs parents et amis et ont pu ainsi convertir la totalité de leurs avoirs. Résultat : le plafonnement ne frappa que les petits porteurs : masses urbaines et, surtout, rurales, trop loin de la curée P.D.G. Depuis, le « sily » souffre des mêmes maux que le franc guinéen : manque de confiance des populations et gestion irresponsable des dirigeants …
Dans son livre, M. J. Suret-Canale annonce comme une découverte que « la situation monétaire de la Guinée ne favorise pas le développement de la production exportable ». En vérité, c'est le développement tout court qu'elle bloque.
Sékou Touré a promis la convertibilité de sa monnaie, une fois entrée en fonctionnement la Compagnie des Bauxites de Guinée. Parions qu'il ne tiendra pas parole, une fois de plus. Pourquoi ? Parce que dans tout cela, ce n'est pas la fonction économique de la monnaie qui lui importe. C'est ailleurs qu'il faut aller chercher sa motivation profonde. En effet, le despote rétrograde semble avoir retenu une leçon, une seule, de son « expérience », à savoir que la monnaie est aussi, et surtout, un instrument de domination, d'asservissement. Même s'il n'a pas lu Dostoïevski, il a appris qu'elle est la « liberté frappée ». Mais de quelle liberté s'agit-il en Guinée ? Liberté pour qui ? Pour un seul homme. Pourquoi faire ? Pour tenir à sa merci un peuple. Les Guinéens savent d'expérience que la monnaie aux mains d'un tyran est un verrou.
Il n'est pas question de relater ici toutes les péripéties de la politique commerciale du P.D.G. Disons simplement qu'elle n'est rien d'autre qu'une suite de « mouvements désordonnés » déclenchés sans ligne politique précise, poursuivis dans le plus plat opportunisme, la confusion et une misère infrahumaine. Les deux comptoirs (du commerce extérieur et intérieur) furent liquidés un an après leur création. M. J. Suret-Canale fait état, il est vrai dubitativement, d'un boni de liquidation de 3.386 millions de F.G. Quand on a assisté à la gabegie générale à laquelle ils ont donné lieu, quand on se souvient que Sékou Touré lui-même a reconnu publiquement qu'il y a eu dilapidation du patrimoine national et que, souvent il n'était même pas tenu de comptabilité (entrées et sorties), on ne peut que conclure au caractère fantaisiste de ce chiffre. Il faut dire, du reste, que cela s'est déroulé dans un climat d'incompétence et d'irresponsabilité tel, que les notions de bénéfice et de perte n'avaient plus aucune signification réelle … Une foule d'entreprises dites nationales ont vu le jour. Depuis lors, le despote guinéen n'a pas tari de déclarations opportunistes et contradictoires, en même temps qu'il étalait son ignorance et sa duplicité. Rappelons que toutes ces mesures furent prises au nom de la « décolonisation des structures économiques ». Il reste que, pour parler comme M. J. Suret-Canale, « le contrôle par l'Etat n'a pas fait disparaître les structures héritées de l'économie de traite ».

>A quoi a-t-on abouti concrètement ? Au colonialisme indigène qu'il nous faut analyser à présent. Cependant, avant de le faire, nous tenons à faire une remarque essentielle à nos yeux sur la démarche intellectuelle de M. J. Suret-Canale dans son livre intitulé “La République de Guinée”, dont nous avons assez longuement parlé. En écrivant cette thèse, il a bien été obligé d'appeler certaines choses par leur nom : échec, irresponsabilité, gestion désastreuse, émergence d'une catégorie d'exploiteurs … ; de noter ces réalités sans quoi son livre eût manqué de sérieux. Mais il restait à poser et à résoudre une question centrale : qui sont les exploiteurs dans la Guinée du P.D.G. ? On croit lire ici et là quelque élément de réponse. Mais en, définitive, l'auteur donne l'impression de présenter les choses comme si la Guinée vivait une situation manichéenne, une lutte pathétique entre le Bien et le Mal incarnés respectivement par le P.D.G. et ceux qu 'il appelle : « les éléments à vocation bourgeoise ». Cette présentation abstraite et idéalisée du parti est inacceptable, parce que superficielle et fausse. Bien sûr, M. J. Suret-Canale ne manque pas de dire que beaucoup de ceux qui profitent du « socialisme » P.D.G. sont des responsables politiques. Mais d'une façon générale, il semble poser une équivalence entre le parti unique et ce que proclame (sans le réaliser) ce même parti : résolutions de fin de congrès ou de conférence, rapports ou auto-critiques officielles à propos des abus persistants du régime. Ainsi de la fameuse «loi-cadre » du 8 novembre 1964. Celle-ci avait été présentée par le despote de Conakry et ceux qui le prenaient au sérieux ou faisaient seulement semblant, comme un « tournant » décisif, comme un effort réel de redressement de la situation économique, politique et morale. En voici le contenu théorique :

Qu'a-t-elle donné ? Elle en ajouta au chaos économique, sans opérer le moindre redressement sur les plans politique et civique. C'est pourquoi, le régime fit un nouveau tapage en 1967-1968. Mêmes résultats négatifs qui n'ont cessé de s'aggraver depuis. Pourtant les belles résolutions ne manquèrent pas. Relisons cet échantillon d'auto-critique extrait du rapport du Conseil National de la Révolution 45 :

« Des abus se sont produits dans la création de soi-disant coopératives de consommation. Dans certaines régions en effet, la coopérative couvre en réalité de son appellation un consortium d'anciens commerçants, ce qui laisse se perpétuer les erreurs constatées avant le coup d'arrêt du 8 novembre 1964. Dans d'autres, la coopérative est plus ou moins entre les mains de quelques responsables politiques ou administratifs, le taux de cotisation imposé pour être membre de ces coopératives de même que le mode de répartition des marchandises sont tels que la plus grande masse des populations rurales est éloignée de la distribution. »

Précisons que de tels « abus » et « erreurs » sont loin d'être exceptionnels. On les retrouve dans tous les secteurs d'activité Ils sont en quelque sorte consubstantiels au régime.
Tous ces rappels, pour dire qu'il n'est pas légitime de confondre, comme semble le faire M. J. Suret-Canale, un parti, un régime avec ses résolutions et ses auto-critiques, si fermes et si courageuses puissent-elles paraître ; qu'il est intellectuellement hasardeux de l'idéaliser ainsi pour pouvoir l'isoler et l'opposer avantageusement à des « éléments à vocation bourgeoise ». Bref, la loi-cadre du 8 novembre 1964 n'est rien d'autre qu'un semblant de réaction à une « évolution malsaine » commencée dès le lendemain de l'indépendance. Comme toutes les autres opérations de diversion et de mystification du P.D.G., elle ne traduit nullement une lutte héroïque entre un parti progressiste contre des éléments réactionnaires.
Ceci dit, esquissons rapidement les principaux traits du colonialisme institué pendant que le régime parlait sans vergogne de « développement non-capitaliste » Qui dit colonialisme, dit : exploiteurs et exploités.

Qui sont les exploiteurs dans la Guinée de Sékou Touré ? Comment opèrent-ils ?
Rappelons tout d'abord qu'au lendemain de l'indépendance, il y avait au sein de l'appareil du parti unique, deux tendances de forces inégales : celle qu'on peut qualifier de gauche, et celle de droite. Les derniers éléments de gauche furent éliminés ou contraints à s'aligner en 1962-63. Tandis que la seconde, restée maîtresse du jeu politique, continuait d'user d'un langage de gauche tout en aboutissant à des « résultats diamétralement opposés », à une situation socialement moins satisfaisante que dans les pays africains qui encouragent ouvertement l'éclosion d'une bourgeoisie nationale.
A cette remarque, il faut en ajouter une seconde : c'est qu'il n'y a pas de « sans-parti » en Guinée. Le P.D.G., avons-nous dit, est un parti-peuple, et même un parti-nation puisque certaines colonies guinéennes de l'extérieur sont constituées en sections. Qu'à un moment donné, on ait réglementé sévèrement les conditions d'éligibilité aux organes directeurs, ne change pas grand-chose au problème. Ces conditions, répétons-le, forment plutôt un ensemble de règles de caractère endogamique, qu'un moyen de préserver la pseudo-idéologie du parti. Bref, faut-il le préciser, l'« adhésion » au P.D.G est obligatoire, impérative, sous peine d'être traité de « contre-révolutionnaire » ou d'« agent de la 5e colonne ». Donc, les « éléments à vocation bourgeoise » sont, formellement, à l'intérieur du parti et non en dehors.
La bourgeoisie sécrétée par quinze années de règne est facile à présenter. Ce sont, tout d'abord, les membres de l'appareil du parti : Comité central, Bureau politique national, Fédérations, sections et comités de quartier ou de village. En général, ce sont les mêmes individus que l'on retrouve à la tête des secteurs administratifs et économiques : ministres, membres de cabinet ministériel, directeurs de service ou d'entreprise dite nationale, et autres responsables régionaux. Ils sont donc, soit membres originaires soit « militants » assimilés grâce au principe de la prééminence de l'engagement politique appliqué de la façon décrite plus haut. Dans l'ensemble, une réunion d'individus qui, probablement, n'ont jamais eu d'autre aspiration que le fait d'accéder aux avantages hier réservés au Blanc, de capter son héritage et de végéter dessus.
Voilà donc la structure de la minorité dirigeante et exploiteuse en place depuis dix-sept ans, en comptant la période d'application, en 1957, de la loi-cadre dite Loi Defferre. Elle a démantélé les structures d'Etat à sa façon pour en prendre le contrôle, et n'a cessé de se renforcer ni de défendre âprement ses interets de classe rendus évidents par la différenciation sociale. Le colonialisme qu'elle a institué en fait, est, bien entendu, un colonialisme de sous-développés avec tout ce que cela comporte de stupidité et de régression sociale. De cruauté, aussi. Car des pauvres qui en exploitent d'autres, ne sont pas susceptibles de la moindre générosité.
Bien pis, le colonialisme P.D.G. est fondé sur la corruption, une « corruption pauvre et mesquine par rapport à celle du Ghana ou du Nigéria, à la mesure de l'économie du pays, et donc encore plus insupportable pour des masses plus démunies » 46. A la mesure du très bas niveau de leurs aspirations, peut-on ajouter. Rappelons à cet égard, que c'est le despote lui-même qui avait encouragé dès le départ la corruption. En effet, en laissant s'enrichir frauduleusement responsables politiques et administratifs, il avait cru pouvoir les tenir à sa merci, avoir contre eux un moyen de chantage sûr. Il a peut-être réussi à renforcer son autorité personnelle sur sa bande de voleurs, mais les procédés utilisés par lui, ont en fait institutionnalisé la corruption. Comment peut-on le prendre au sérieux quand, débordé et effrayé par l'ampleur des forces négatives qu'il a ainsi déclenchées, il s'agite comme un apprenti-sorcier ? « Nous ne sommes trahis, dit Meredith, que par ce qu'il y a de perfide en nous. » Les moyens utilisés par la bourgeoisie P.D.G. sont trop connus pour être développés ici. Enumérons-en quelques-uns :

Le pays profite-t-il de cette curée éhontée ? Les nouveaux riches P.D.G. investissent-ils localement les profits de leur « développement non-capitaliste » ? Leur médiocrité le leur interdit. De même que la conscience qu'ils ont de la précarité de leur système. C'est, bien évidemment, aux banques européennes qu'ils confient leurs magots, comme on verserait une prime d'assurance. On dit que le despote guinéen investit, en outre, en placements immobiliers … en Espagne. Peut-être est-il inspiré par l'exemple de l'abbé Fulbert Youlou du Congo-Brazzaville.
On nous dira cue tout cela est bien banal propre et n'est pas propre à la Guinée. Nous en convenons volontiers. Mais ce que nous voulons montrer, c'est que parmi les bourgeoisies surgies en Afrique après les indépendances, celle de la Guinée du P.D.G. représente le spécimen le moins évolué aux sens biologique et socio-politique du terme. Née dans la « corruption mesquine », elle ne peut se survivre que dans la confusion sociale. Elle ne peut régner que sur la misère. En un mot, nous avons affaire, pour parler comme Sékou Touré, à la « forme primaire du capitalisme exploiteur ». Ce n'est même pas du capitalisme, mais du féodalisme.

Dans ce féodalisme, les « taillables » et les « corvéables » sont, bien entendu, les masses urbaines et rurales.
Le système commercial et de ravitaillement constitue, dans les villes, l'aspect le plus criard du colonialisme pouilleux du P.D.G. Il ne s'agit de rien d'autre que de l'accaparement des marchandises importées par les plus forts et les plus infuents. Rappelons quen Guinée tout est rationné : riz, sucre, lait, huile d'arachide, tomate … sans compter les autres produits répondant à des besoins moins primaires ; que depuis 1960, les marchandises, sont importées d'une façon irrégulière et en dépit du bon sens ; et qu'enfin, comme pour lier existentiellement les populations au P.D.G., les canaux de distribution ont été confondus avec les structures du parti. En fait, sur chaque arrivage de produits, il est opéré une cascade de prélèvements : la « part de la présidence », celle des fédérations, des sections et, enfin des comités de quartier. C'est à ce dernier niveau, et à celui des entreprises dites nationales que se situe le marché officiel. On a vu quelle utilisation fait de sa « part », le « Président bien-aimé ». D'une façon générale, les marchandises prélevées en amont du marché officiel (chroniquement déficitaire, pour cause), se retrouvent sur le marché parallèle, à des prix prohibitifs ; souvent même, elles sont réexportées frauduleusement vers les pays voisins !
Même les dons à caractère humanitaire reçus par la Guinée, se perdent dans cet étrange réseau commercial. Les denrées en question ne parviennent pas à leurs destinataires, à ceux dont la situation justifie le don. Les « puissants » du régime se l'approprient cyniquement. Question de souveraineté nationale, disent-ils. Mais c'est surtout au niveau des masses rurales que l'exploitation atteint un degré inimaginable Avant d'en analyser quelques aspects, précisons que le taux d'urbanisation de la Guinée est faible 47 : en 1969, la population des villes ne représentait que 9,50 % de la population totale. Pour fixer les idées, donnons les chiffres concernant deux pays voisins :

A l'époque coloniale, l'éventail des revenus moyens par tête était de 1 à 9 en Guinée. Il s'est ouvert davantage, puisque le produit par tête, aux prix de 1960, est de 9.500 F.G. pour les ruraux, et 96.000 F.G. pour les citadins (soit, de 1 à plus de 10)
« De ce point de vue socio-politique essentiel, conclut Samir Amin, le modèle de la croissance guinéenne n'est en rien, différent de celui des autres pays africains. » On peut même dire qu'il comporte à plus d'un égard, plus d'injustices que certains régimes africains que la bourgeoisie pouilleuse de Guinée a le front de qualifier de « néo-colonisés ». Voilà donc située la paysannerie dans le modèle socio-économique P.D.G. Comment est-elle exploitée ? Ne nous arrêtons pas aux procédés archi-connus tels que :

Retenons ici ces trois formes principales de spoliation :

L'effet spoliateur de l'inflation est trop connu pour mériter de longs développements. La trop grande abondance de monnaie par rapport à l'offre de biens et de services signifie concrètement : « appauvrissement des pauvres », « enrichissement des riches ».
La minorité P.D.G. a institué un système de fixation des prix agricoles économiquement insensé, et de prestations obligatoires socialement rétrograde. Ce faisant, elle croyait pouvoir atteindre trois objectifs :

Mais le bas niveau des prix, conjugué avec l'irrépressible défianc des populations à l'égard de la monnaie, n'a permis de réaliser ni les uns ni les autres. Voici la procédure applicable aux paysans : détermination des besoins de l'économie en fonction de la livrée à une véritable danse du ventre sur la scène internationale, pour grapiller des subsides, à droite et à gauche, de toutes les couleurs si je puis m'exprimer ainsi. La quête de l'aumône internationale est la règle d'or de leur économie politique.
Avançons quelques chiffres pour fixer les idées. « Fin 1965, écrit Samir Amin, cette dette extérieure s'élevait à 43 milliards (F.G.), et fin 1968 à plus de 65 milliards. » Et plus loin : « Le service annuel de la dette (intérêts et amortissement) s'élève depuis 1968-69 à plus de 4 milliards et absorbe un tiers des recettes d'exportation. » !
C'est le résultat de tout un arsenal d'accords : prêts d'équipement à long et moyen terme, de fournitures de biens de consommation, et autres « aides » et « dons ».
Les dirigeants P.D.G. n'ont pu tenir leurs engagements à cause de la baisse de la production interne, puisque, avons-nous déjà dit, la plupart des conventions signées avec les pays de l'Est étaient des accords de troc. D'ailleurs, tout au moins au début, il n'était pas du tout sûr qu'en apposant leurs signatures au bas des contrats, ils eussent la ferme volonté de les honorer. Ainsi, à force de mésuser du capital politique dont bénéficiait la Guinée au lendemain de l'indépendance, ils se sont discrédités sur le plan international. Aujourd'hui, les délégations P.D.G. que l'on voit sillonner le monde, cherchent autant à quémander qu'à obtenir la conversion de prêts à court et moyen terme en prêts à long terme. Les dirigeants sont aux abois. Mais cela ne les empêche nullement de proférer des slogans vides de sens, comme celui-ci :

« Toute aide qui ne nous aide pas à nous passer de l'aide extérieure est à repousser ! »

Quelle dérision ! Un fait est à peu près certain quand on les voit accuser aujourd'hui un grand nombre de pays de vouloir ourdir quelque sombre « complot » contre leur régime. La plupart de ces pays sont des créanciers de la Guinée P.D.G Il ne faut donc nullement exclure l'hypothèse que les dirigeants veuillent obtenir à leur manière quelque report d'échéance, ou faire du chantage. Quand on se comporte avec ses partenaires comme le font les dirigeants actuels de Conakry, on n'a droit qu'à leur mépris. Les dirigeants P.D.G. le savent. Les réticences et difficultés que rencontrent à l'extrieur leurs délégués le montrent. Prenons l'exemple de la dernière mission à l'étranger de Kouyaté Diéli Bakar, vieux militant P.D.G., alors ministre du commerce. Le but de son voyage, c'était évidemment de rapporter quelques subsides à son maître. Mais on ne respecte un co-contractant que lorsqu'on constate chez lui un effort pour tenir ses engagements. Quand il ne fait pas preuve de cette exigence minimum, on le congédie en lui disant quelque chose de ce genre : « Monsieur, aux termes de l'accord signé par votre gouvernement, il était convenu que … ; nous nous voyons malheureusement dans l'obligation de vous rappeler que … ; faites un petit effort, le reste, on verra. » Kouyaté Diéli Bakar rentra. Mais son échec avait opéré en lui une sorte de prise de conscience. En effet, à son retour à Conakry, il réunit ses principaux collaborateurs pour leur dire à peu près ceci : « Eh bien ! camarades, il ne nous reste plus qu'à travailler. On ne nous prend plus au sérieux à l'extérieur ! Nous ne pouvons plus compter que sur nous-mêmes, camarades … »
Naturellement, ces paroles héroïques tombèrent dans l'oreille du « Responsable Suprême » qui ne les trouva pas conformes à la gigantesque « révolution » qu'il conduit en Guinée Aussitôt, le ministre fut disgracié, tout heureux, d'ailleurs, de ne pas se retrouver dans les redoutables cachots comme « agent de la 5e colonne » . Ce fait, qui pose le problème de la défiance des partenaires des dirigeants P D.G., me rappelle un souvenir personnel qu'on me permettra d'évoquer. C'était en 1963, à Conakry. La Harvey Aluminium Limited, qui était alors en pourparlers avec le gouvernement guinéen, avait déposé un projet de convention d'établissement. Projet autour duquel se réunit un comité restreint auquel je participai. La présidence en était assurée par le ministre du Développement, Ismaël Touré, ce raté qui se dit ingénieur en je ne sais quoi, et se donne, concurremment avec son demi-frère, pour le grand théoricien de l'économie politique P.D.G. Dans son projet, la société intéressée avait pris un luxe de précautions juridiques contre … des troubles, révolutions ou tous autres événements politiques graves. Lorsque nous en vînmes aux clauses en question, Ismaël Touré s'indigna et se fâcha, ou fit semblant : « Comment ! Ces gens-là n'ont pas confiance en nous ? C'est une injure! Cet article est inacceptable. Rayez-le ! … » J'ajoute que peu de temps auparavant, j'avais donné mon avis sur les questions fiscales et usé au cours de mon intervention du terme « conjoncturel » qui n'eut pas l'heur de plaire, je ne sus pourquoi, au ministre et grand économiste du régime. « Retire ce mot ! », vociféra-t-il. N'étant ni un commensal, ni un obligé, ni, encore moins, une créature du parti, je m'y refusai évidemment.
Comment l'étranger peut-il faire confiance à des dirigeants de cette espèce ? On me dira que l'accord avec la Harvey Aluminium a cependant abouti ; que depuis lors, ont vu le jour, la Compagnie des Bauxites de Guinée (C.B.G.) et l'Office d'Aménagement de Boké (O.F.A B.) : l'ensemble représente un investissement de 190 millions de dollars (dont un prêt de 65 millions de la B.I.R.D.) ; il prévoit, à partir de 1972, et dans une première étape, un rythme d'exploitation annuelle de 5 millions de tonnes de bauxite (même pas d'alumine comme à Fria, lequel produit semi-élaboré présente l'évident avantage de comporter une plus grande valeur ajoutée). Mais que vaut le P.D.G., face à la puissante compagnie nord-américaine ? Il s'agit, d'ailleurs, d'un exemple typique de société multinationale, qui a une surface financière et un poids politique tels qu'elle n'a pas tellement besoin d'être rassurée par un tyranneau local. Sa stratégie s'insère étroitement dans celle des Etats-Unis sur le plan guinéen.
On sait de longue date que c'est ce dernier pays qui assure artificiellement la survie du régime P.D G. Tout comme d'ailleurs l'U.R.S.S. S'agissant de celle-ci, on peut relever un fait des plus significatifs : l'accord guinéo-russe conclu en novembre 1969. Cette convention montre comment Sékou Touré et son équipe bradent les richesses naturelles du pays, après avoir joué d'une façon irresponsable avec l'argent des autres. Elle porte sur l'exploitation des gisements de bauxite de la région de Kindia. Une entreprise d'Etat guinéenne, l'Office des Bauxites de Kindia (O.B.K.) a été créée dans ce cadre. La production prévue (3 millions de tonnes de bauxite par an), est destinée au remboursement des dettes guinéennes envers l'U.R.S.S. Car il fallait bien, un jour ou l'autre, penser au remboursement des prêts généreusement consentis par le premier partenaire accouru au lendemain de l'indépendance, et non moins joyeusement dilapidés par l'Etat P.D.G. Ce genre d'accord peut-il être plus « égal » que ceux conclus avec le capitalisme occidental ? Deux complexes: O.F.A.B.-C.B.G et O.B.K. Deux unités économiques qui traduisent parfaitement le double capitalisme, sous la surveillance duquel se déroule la « révolution » à la Sékou Touré : capitalisme de l'Ouest et capitalisme de l'Est. Une double exploitation. Un exemple typique de spoliation de la périphérie (pays sous-développés), par le centre (pays industrialisés de l'Ouest et de l'Est). Et ceci se passe pendant qu'un petit roi-nègre décadent clame sa « révolution », fait joujou avec les mots, écrase son peuple et trompe le monde.
En tout cas, les populations guinéennes, surtout celles de la côte, ne manquèrent pas de noter l'empressement des Russes dans les travaux d'infrastructure et d'équipement : la fébrilité de ces derniers était celle d'un créancier qui voit tout à coup l'occasion rêvée de rentrer dans ses fonds. C'était aussi celle de quelqu'un qui cherche à créer une situation irréversible
En Guinée, avons-nous dit, le calembour est devenu une sorte de moyen de résistance, une manière de ridiculiser le tyran à travers les sigles de ses institutions et créations. Hier, les habitants de Conakry avaient interprété « Nafaya » : magasin du genre Prisunic dont l'appellation signifiait en soussou : « Au bonheur » ; mais puisqu'il était plutôt vide et que les queues y étaient interminables, on l'appela Toreya : lieu où l'on souffre. Que sont devenus O.F.A.B. et O.B.K. ? Respectivement WO FA BE, c'est-à-dire: « Venez donc ici. » Et WO BE KANA, ce qui veut dire: « Détruisez ici… » Que signifient ces vilains jeux de mots, dans la capitale de la « révolution » africaine ? Il ne faut donc pas s'étonner que le despote les ait interdits. Ah ! s'il pouvait empêcher les Guinéens de penser !…

En conclusion, la situation guinéenne représente l'illustration la plus achevée d'un enseignement que, du reste, la littérature sur le développement économique n'a dégagé qu'à une date relativement récente. A savoir : que la croissance n'est pas une simple affaire de capitaux, d'investissements massifs. S'il n'y avait que cela, l'importance des capitaux investis dans l'industrie en Guinée (environ 18 % du P.I.B.) eût permis d'amorcer le « décollage » économique 50. Mais les structures d'accueil, c'est-à-dire l'organisation politique, étaient et demeurent parmi les plus inefficaces de la région. Et cela se traduit grâce à un paramètre socio-politique essentiel : la capacité d'absorption, c'est-à-dire l'aptitude de l'appareil gouvernemental à faire des flux extérieurs, un emploi économiquement et socialement rentable 51.
Après une quinzaine d'années d'indépendance, l'heure de comparer a sonné en Afrique. Pour y voir clair, ce n'est pas, semble-t-il, sur l'origine de l'apport extérieur (Ouest ou Est), ni sur l'orientation du commerce international, qu'il faut s'exciter ; ces critères n'ont aucune signification en eux-mêmes. Ce qu'il faut considérer, c'est le degré d'efficacité de la fonction gouvernementale. En Guinée, cette fonction s'avéra si inopérante dès le départ qu'elle devint le facteur numéro un de blocage économique et social. Voilà une constatation élémentaire que veulent ignorer les partisans d'un « économisme » étroit, c'est-à-dire ceux qui, dans l'analyse du sous-développement, méprisent les facteurs soi-disant « extra-économiques »
Nous nous sommes efforcé de retracer en peu de mots quelques séquences de l'évolution de la situation guinéenne depuis l'indépendance.

Le résultat est que la Guinée, ce pays naturellement promis à un grand destin économique et politique dans le cadre ouest africain, se trouve reléguée au rang des pays où le revenu per capita dépasse péniblement cinquante dollars. C'est-à-dire, dans le peloton des Etats les plus démunis de l'Afrique et du monde. Depuis, elle est plongée dans une situation explosive sans cesse rendue plus critique par l'interaction des causes et des effets.

Une situation plus intensément dramatique que les fictions les plus tourmentées. Face à la minorité dirigeante, trois millions et demi à quatre millions d'hommes, de femmes et d'enfants aspirent non moins profondément à en changer. Une opposition, voici sept ans, s'est constituée à l'extérieur, au sein de la diaspora, suscitant au-dedans un immense espoir.
Mais jusqu'ici ses faiblesses internes l'ont empêchée de se hisser au seuil d'efficacité désirable. A cela s'ajoutent les incertitudes et difficultés de l'espace géopolitique dans lequel elle évolue, espace figé par un certain nombre de données qui ont noms : solidarité de l'Afrique légale, interférences non-africaines, pesanteur des idées reçues, des conformismes et des fétichismes de tous bords … Mais les Guinéens sont pressés par un drame national sans équivalent dans l'Ouest africain. Cette situation leur impose un indispensable et urgent travail de clarification des idées. Pour se convaincre de cette nécessité, il n'est que de considérer la lamentable affaire du 22 novembre 1970, de même que la diabolique bombe que constitue le misérable jeu tribal du régime P.D.G. Bref, les raisons de lutter contre ce régime de la honte sont évidentes. Mais comment, par quels moyens faut-il engager ce combat pour l'honneur et la liberté ? Pour quoi faire ? Il n'est pas inutile de susciter la réflexion sur ces thèmes en ces heures ténébreuses combien propices aux passions négatives et à l'égarement.

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