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Boiro Mémorial


Sako Kondé.
Guinée, le temps des fripouilles.

La Pensée Universelle. Paris. 1974. 225 p.


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Chapitre VIII
Une opposition, un paysage politique
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« La diplomatie, sous les conventions de forme, ne connaît que les réalités.
Tant que nous étions dépourvus, nous pouvions émouvoir les hommes ; nous touchions peu les services. »
Charles de Gaulle.

A peu près jusqu'à la fin de la première décennie d'indépendance, l'une des affirmations la plus constamment répétée des dirigeants de Conakry, était qu'il ne pouvait pas y avoir d'opposition à leur régime. Il y avait une sorte de logique dans cette assertion, tout au moins d'un point de vue purement formel ; en effet, il suffisait d'admettre leur postulat politique d'essence totalitaire : la confusion du parti unique avec le peuple, avec la nation guinéenne. Il suffisait aussi de tenir pour vrai ce qu'ils appelaient le « bonheur populaire »
Les mecontents éventuels ? Ceux qui refusaient ce « bonheur populaire » ? Eh bien ! ils n'avaient qu'à se déclarer ; ils avaient tout loisir de constituer tel organe politique à leur convenance. Le « Parti Démocratique de Guinée », pour sa part, n'avait pas du tout peur … En fait, c'était pure provocation. On se souvient comment le régime réagit devant l'unique tentative légale * de constitution d'un parti d'opposition : ce fut le « complot » de 1965 : arrestation de Mamadou Touré dit « Petit Touré », accusation lancée contre l'ambassadeur de France à Conakry, un certain nombre de ministres français et de gouvernements africains, dont celui de la Côte-d'Ivoire, rupture des relations diplomatiques avec la France …
En réalité, les dirigeants P.D.G. étaient les derniers à croire ce qu'ils disaient lorsqu'ils affirmaient que l'existence d'un autre parti ne les dérangerait nullement. Ils savaient parfaitement que par-delà les applaudissements provoqués et l'“attachement indéfectible” du peuple, se cristallisait un profond mécontentement du pays tout entier. Ils avaient le « réalisme » de comprendre que la moindre possibilité d'expression de ce mécontentement équivalait en fait à un acte suicidaire de leur part. Et comme leur premier postulat était manifestement réfuté par les faits, ils lui ont très tôt donné une autre version : s'opposer au régime P.D.G., c'est être « anti-guinéen », « traître », etc.
Naturellement, rien de tout cela ne pouvait empêcher les Guinéens de vouloir un système social humain. Ils ont lancé au dehors ce qu'un appareil politico-policier féroce n'avait pas permis de réussir au dedans : un mouvement d'opposition déclaré Front de Libération Nationale de Guinée (F.L.N.G.). Qui sont ces opposants ? Dans quel contexte politique opèrent-ils ? Quelle est la dimension réelle de leur combat ? Ces deux dernières questions méritent réflexion. Car, à notre avis, en laissant de côté pour l'instant les difficultés proprement internes, c'est parce qu'il n'a pas été tenu suffisamment compte de certaines lois de l'environnement politique que la confusion est devenue de plus en plus grande.
L'opposition est née au sein de la diaspora guinéenne alors forte de plus d'un demi-million d'hommes et de femmes de toutes conditions et de toutes les ethnies : citadins et paysans, illettrés et cadres, étudiants et anciens combattants globalement rejetés par le régime P.D.G. à leur libération de l'armée française 52. Une émigration sans cesse grossie par un courant ininterrompu de départs. Les colonies guinéennes, ainsi que nous l'avons déjà dit, sont particulièrement nombreuses au Sénégal, en Côte-d'Ivoire et en France. Dans ces deux premiers pays, leur masse et leur pression sur le marché du travail sont devenues telles que la précaire hospitalité dont elles bénéficient risque à tout moment d'être remise en cause par quelque flambée de racisme ou de xénophobie. Dahoméens et Togolais n'ont-ils pas été victimes, il n'y a pas très longtemps, d'une telle réaction en Côte-d'Ivoire ? Il faut rappeler qu'avant le 28 septembre 1958, c'était principalement vers ces deux pays limitrophes que se dirigeaient les courants migratoires guinéens, ainsi que vers le Soudan, l'actuel Mali. Mais l'exode avait alors un caractère exclusivement économique : travailleurs saisonniers en direction du Sénégal, dioulas vers la Côte-d'Ivoire et le Soudan. C'est à partir de l'indépendance qu'il s'est politisé, et même quelques années avant, si l'on tient compte des nombreux départs consécutifs aux troubles sanglants qui ponctuèrent l'ascension du R.D.A. en Guinée. Depuis lors, nos compatriotes fuient massivement l'enfer guinéen sans trop d'espoir de retour. Quand on quitte son pays dans de telles conditions, on est un opposant potentiel en principe tout au moins.
Cependant, il a fallu attendre l'année 1966 pour voir se former un mouvement plus ou moins structuré. Le signal partit de Côte-d'Ivoire et fut suivi successivement par les colonies guinéennes du Sénégal et de France. Il mobilisait d'une façon générale les éléments de l'émigration qui avaient en commun la détermination de faire de leur vie d'exil autre chose qu'une simple solution d'attente. Son but, sinon ses méthodes et les moyens à mettre en œuvre, était évident : renverser le régime P.D.G. On comprend aisément le retentissement que cela eut à l'intérieur de la Guinée et la hâte des populations de voir le pays enfin libéré d'un système exécré. Mais, de la constitution formelle d'un organe de lutte à l'exécution pratique de ses objectifs, le trajet, bien souvent, peut s'avérer long et encombré d'embûches. Surtout quand il s'agit d'une organisation mise sur pied à l'extérieur du pays concerné, directement exposé aux inévitables interférences étrangéres et aux vents fluctuants d'un paysage politique aussi incertain que celui de l'Afrique.
Qu'avait à affronter l'opposition ainsi constituée ? A quoi se trouve-t-elle confrontée aujourd'hui encore ? On peut dire que son adversaire, ce n'est pas seulement le régime P.D.G. considéré en lui-même. S'il n'y avait que cela, la tâche du mouvement guinéen aurait été relativement moins complexe et, probablement, le système P.D.G. ne serait plus aujourd'hui qu'une malheureuse page définitivement tournée de l'histoire de notre pays.
Mais il y a un faisceau de données qui confèrent au problème une toute autre dimension. A cet égard, les considérations exposées plus haut sur la solitude du peuple de Guinée peuvent être mutatis mutandi transposées ici. L'opposition a en face d'elle un pouvoir noir qui, par surcroît, a cru habile de se retrancher derrière le poids politique et moral du mouvement de décolonisation. Un pouvoir noir qui a trahi en fait ce mouvement, mais que les uns, par intérêt, et les autres, par paresse intellectuelle, trouvent commode de tenir pour un authentique serviteur de la libération africaine. S'attaquer à un pouvoir de ce genre et dans un tel contexte géopolitique, c'est du même coup affronter une montagne d'hypocrisies, d'égoïsmes, de conformismes et de dogmes charriés par l'ère de la décolonisation, toutes choses qui continuent d'avoir cours en Afrique et ailleurs ; à la limite, pour les esprits superficiels ou dépassés par la marche africaine en accélération, c'est aller à contre-courant de l'Histoire. Disons rapidement pourquoi.
C'est un truisme de dire que l'Afrique, qu'elle soit « révolutionnaire » ou « modérée », n'est pas un centre de décision autonome ; qu'en dépit de sa libération nominale, son destin continue d'être réglé en dehors d'elle, par les pays matériellement développés.
L'Occident semble avoir renoncé, pour l'essentiel, au colonialisme première manière, sinon aux avantages que la liberté formelle accorde toujours au plus fort dans ses relations avec le plus faible. Moyennant quoi, il lui suffit désormais de ronronner sa « bonne conscience » quant à son passé colonial, tout en gardant les yeux ouverts sur ses intérêts reconduits. De toute façon, il sait de longue date qu'il n'y a vraiment pas lieu de s'inquiéter de l'« anti-impérialisme » du type de celui des dirigeants P.D.G. Tout juste se montre-t-il de temps à autre agacé par certains de ses excès verbaux.
Entré en lice au lendemain des indépendances, l'Est, pour sa art, avait avant tout à se constituer une clietèle parmi les nouveaux Etats africains.
Mais, pour l'Ouest comme pour l'Est, l'attitude à l'égard des pouvoirs établis et des opposants est dictée par des intérêts précis. Le critère n'est évidemment pas la liberté des masses africaines. Pour les uns (ceux de l'Ouest), c'est là un luxe réservé aux peuples de pays industrialisés, alors que pour les autres, la question n'est même pas posée. Et d'ailleurs, qu'ont-ils à aider à la chute d'un régime dont le « socialisme » les favorise plus que nombre d'autres pays néo-colonisés offrant moins d'intérêts économiques ou stratégiques ?
Sur le plan interafricain, il y a tout d'abord cette énorme force d'inertie constituée par le conservatisme et la solidarité des pouvoirs établis. Une solidarité bien connue, qui résiste en général aux fausses querelles idéologiques et autres zizanies d'ordre personnel déguisées en d'héroïques conflits entre « révolutionnaires » et « réformistes ». Elle n'est rompue que dans les cas pour l'instant rares où l'on voit un pouvoir noir accueillir et aider les opposants d'un autre pouvoir noir, ou dans celui de querelle de frontière.
L'institution qui l'illustre au plus haut point et lui donne un cadre continental, c'est évidemment l'O.U.A., l'Organisation de l'Unité Africaine. Qu'est-ce ? En fait, le lieu d'orchestration du grand brouhaha « anti-impérialiste » dans lequel on a choisi de donner ici et là, comme dans la Guinée P.D.G., faute de pouvoir ou de vouloir assumer la nécessaire révolution. Force est bien de dire que cet organisme qui avait suscité quelque espoir à sa création en 1963, connaît depuis lors une sorte de maladie infantile. Cette maladie est le résultat d'un « anti-impérialisme » simplement nerveux et incantatoire, dicté lui-même par la démagogie et la surenchère des uns, l'hypocrisie et le manque de courage des autres. Les causes les plus légitimes ont leur maladie infantile. Elles risquent, sous l'action des imposteurs et tricheurs de tous bords, d'être déformées ou déviées de leurs justifications et finalités. Or, jusqu'ici, la tribune de l'O.U.A. a été dominée en fait par ceux de ses membres pour qui le trémoussement ou la hargne « anti-impérialiste » n'est qu'un thème de démagogie, qu'un moyen de cacher leur incapacité ou de fuir devant leurs responsabilités sur le plan intérieur. Pour les adhérents de cette obédience, dont les dirigeants P.D.G. offrent un exemple typique, il suffit de donner de la voix, de gesticuler toujours avec plus de frénésie, sans jamais se donner le temps de la réflexion lucide, de la recherche d'autres outils intellectuels ou politiques possibles, ni même se douter jamais que les droits et la dignité qu'ils revendiquent tumultueusement, se méritent, s'imposent grâce à l'effort, à l'action constructive.
Il est vrai qu'au milieu de ce vain brouhaha, des hommes libres se lèvent de temps à autre pour dire en substance : la procédure suivie jusqu'ici s'avère, décidément, peu concluante ; il est temps d'en changer, d'essayer d'autres approches... Honte à vous ! s'exclament les « anti-impérialistes » échevelés, dont la voix a dominé jusqu'ici l'organisation panafricaine en passe de devenir un grand cirque tumultueux. Mais ils sont de plus en plus nombreux les hommes libres qui rappellent à chaque occasion le caractère irremplaçable de l'action constructive, le danger de privilégier le verbe sonore 53.
L'anti-impérialisme purement verbal ne se rencontre pas qu'au niveau de l'Afrique légale ou qu'à la tribune de l'O.U.A. Il est très répandu dans les milieux intellectuels africains. On peut même dire qu'il y a pris une certaine connotation morale. Dans ces milieux, en général, on ne se croit progressiste ou Africain bon teint qu'en se proclamant violemment « anti-impérialiste ».
Tout ceci, non pas pour appeler à une quelconque démobilisation, ou à une acceptation résignée des injustices qui frappent les pays sous-développés, mais pour dire qu'au départ, et même encore aujourd'hui, l'opposition guinéenne ne pouvait pas bénéficier de sympathie dans les pays et les milieux où domine une telle attitude. Les uns ressemblent trop aux dirigeants P.D.G. pour avoir intérêt à les voir disparaître. Les autres sont trop routiniers ou trop égoïstes pour élargir leur définition du colonialisme à un pouvoir noir comme celui du « Parti Démocratique de Guinée ».
C'était, en quelque sorte, la toile de fond ou, si l'on veut, le fond sonore du contexte géopolitique que sa position extérieure impose à l'opposition.
A présent, on peut citer trois exemples précis pour prolonger les considérations générales qui précédent. Il s'agit des trois principaux pays limitrophes de la Guinée : le Mali, la Côte-d'Ivoire et le Sénégal.
Des pays de cette partie de l'Afrique, le Mali est sans nul doute l'un des plus proches du nôtre. La frontière qui sépare les deux Etats n'est rien de moins qu'un défi à l'histoire et à la géographie du pays mandingue, aux affinités humaines et aux solidarités économiques. Disons d'ailleurs, qu'en faisant son découpage, le colonisateur avait obéi plutôt à des raisons de commodité de son administration qu'à une volonté de séparer arbitrairement des peuples et deux colonies relevant alors de sa seule autorité. Mais avec les indépendances commencèrent les vicissitudes. Le Soudan devint le Mali en se fédérant avec le Sénégal, et se retrouva bientôt seul après l'éclatement de la fédération. Puis il se joignit à l'éphemère et irréelle Union Ghana-Guinée, laquelle tomba rapidement à son tour dans les oubliettes de l'histoire post-coloniale. Et le 19 novembre 1968, un coup d'Etat militaire évinçait Modibo Kéita du pouvoir au Mali. Qu'est-il resté de tout cela ? L'appartenance formelle des deux pays à l'Afrique dite « révolutionnaire », une certaine solidarité dont on chercherait d'ailleurs en vain les fondements objectifs. Pourtant, à Bamako, tant sous le régime de Modibo Keita que sous celui de Moussa Traoré, on sait depuis toujours qu'il n'y a rien de sérieux à attendre du régime P.D.G. ; qu'il est devenu un sérieux obstacle à la coopération intra-africaine et, a fortiori, à l'unité africaine tant ressassée.
Les dirigeants maliens ont au moins deux séries de preuves en leur qualité de responsables d'un pays continental sans débouché sur la mer, et de membres de l'ancienne O.E.R.S. (Organisation des Etats Riverains du Fleuve Sénégal).
Quand on dirige un pays comme le Mali, on sait concrètement ce que veut dire la coopération régionale. Après la rupture avec le Sénégal, les responsables maliens tentèrent tout naturellement une ouverture du côté guinéen. Ils s'intéressèrent, avec tout le sérieux qui caractérise leur peuple, à deux études faites successivement par les Russes et les Chinois : celles-ci prévoyaient non seulement la modernisation du chemin de fer guinéen, mais encore son prolongement jusqu'à Bamako. Qu'a fait le régime P.D.G ? Il les a enterrées, sauf changement tout récent dans son attitude. Au sein de l'O.E.R.S., les dirigeants maliens ont eu également tout loisir de mesurer le manque de sérieux de leurs homologues guinéens.
Rappeler tout cela, de même que les ambiguïtés qui marquent leur attitude face à la Guinée de Sékou Touré, ce n'est ni juger de leur régime ni, encore moins, prétendre leur dicter une ligne de conduite. En tout cas, ce n'est pas pour rien que les Guinéens désemparés cessèrent de regarder le Mali comme une terre d'asile sûre, et que la colonie guinéenne de Bamako ne répondit pas et ne répond toujours pas, au signal parti de Côte-d'Ivoire en 1966.
Au Sénégal et en Côte-d'Ivoire, les choses se présentent autrement. Certes, ainsi que nous l'avons déjà dit, l'asile dont y bénéficient les Guinéens est de plus en plus précaire. Mais l'accueil existe, encore qu'il fluctue en fonction des incessantes brouilles et « réconciliations » de la Guinée du P.D.G. avec ces deux voisins.
La sourde rivalité des deux chefs d'Etat est une donnée qu'il faut aussi prendre en compte. La lutte d'influence des deux responsables ivoirien et sénégalais (Félix Houphouet-Boigny et Léopold Senghor), remonte à l'ère coloniale. Et l'un des premiers épisodes eut pour objet ou cadre la fédération de l'Afrique Occidentale Française (A.O.F.), et pour résultat, le démembrement de cette entité administrative. La riche Côte-d'Ivoire, on s'en souvient, avait fini par se trouver mal à l'aise dans cet ensemble, alors que le Sénégal souhaitait conserver les dividendes que lui valait sa position de territoire-pilote. Vint la loi-cadre de 1956, qui cassa l'A.O.F., et permit à l'Ivoirien de marquer un point bientôt consolidé par l'accession à l'indépendance de l'ex-fédération, territoire par territoire. Mais, manifestement, la « balkanisation » n'arrangeait personne. Les deux hommes d'Etat se mirent donc en devoir de se constituer chacun un espace économique suffisant en même temps qu'une zone d'influence adéquate. L'Ivoirien marqua un second point en inventant le Conseil de l'Entente : groupement subrégional comprenant le Burkina Faso (Haute-Volta), le Niger et le Bénin (Dahomey), ensemble animé et conduit par son pays. Le Sénégalais réussit moins rondement dans ses différentes tentatives en ce domaine, plus précisément dans sa recherche d'hinterland. Il ne pouvait évidemment pas s'accommoder de voir, après l'éclatement de la fédération du Mali, ses industries et son grand port de Dakar privés d'arrière-pays. Il eut le mérite de proposer l'O.E.R.S. comprenant, outre la Guinée et le Mali, la Mauritanie et le Sénégal. L'O.E.R.S. vivota, cahin-caha. Le partenaire guinéen ne cessa de multiplier obstructions et obstacles.
Manifestement, Sékou Touré ne se sent vraiment à l'aise que dans le tohu-bohu de l'O.U.A., encore qu'il n'ose plus se déplacer hors de Guinée. Il a en horreur les organismes où il est moins question de parler ou de s'agiter que d'agir.
Cependant, le Sénégal déploya des trésors de patience et de bonne volonté. Il alla jusqu'à rendre la vie dure à la colonie guinéenne de Dakar, pour complaire au despote hargneux et l'amener à coopérer. Ainsi, périodiquement, nos compatriotes du Sénégal se trouvaient soumis à des brimades : mise en résidence surveillée, emprisonnement, expulsion ou refoulement. A force de voir le Sénégal montrer tant de complaisance et de « faiblesse » à l'égard du despote de Conakry, le Guinéen moyen finit par croire que l'autorité de celui-ci s'étendait même au-delà des frontières. Il est très probable, d'ailleurs, que Sékou Touré ait voulu créer un tel sentiment populaire, qu'il l'ait exploité à fond pour imposer son « charisme » à la naïveté des masses populaires non averties. Il a fallu attendre le mois de novembre 1971 pour voir les autorités du Sénégal se rendre à l'évidence, à savoir qu'on ne peut rien faire de sérieux avec le P.D.G. Et ce fut alors la décision de poursuivre le projet à trois, mais sur le seul plan économique.
Ne parlons pas ici de la sérieuse querelle que provoqua Sékou Touré lors des événements consécutifs à l'affaire du 22 novembre 1970, brouille que nous avons déjà évoquée, et qui fut suivie d'une « réconciliation ».
Les rapports du despote et du président ivoirien sont tout aussi fluctuants et varient en fonction des frasques et injures proférées par celui-là. Une suite de « réconciliations » et d'exaltation d'une « amitié éternelle ». On se souvient de la rencontre « au sommet » de Faranah (Guinée) du mois de juillet 1972. Sékou Touré n'avait alors visé qu'un seul objectif : l'extradition des Guinéens de Côte-d'Ivoire condamnés pour « complot ». Ce qui lui fut refusé. D'où sa hargne.
Nous avons déjà fait allusion à la grave crise provoquée en ce mois de septembre 1973, par l'accès de délire du tyran: discours incendiaires à l'adresse de MM. Houphouet-Boigny et Senghor, appel aux peuples ivoirien et sénégalais à se révolter contre les autorités légales, et autres gesticulations déconcertantes qui montrent, si besoin en est, que Sékou Touré n'a en fait, jamais réussi à se hisser au rang d'homme libre ni, encore moins, à celui d'homme d'Etat responsable. Que reproche-t-il aujourd'hui aux deux dirigeants voisins ? La raison n'a pas varié. C'est le fait de donner le droit d'asile aux Guinéens désemparés, de refuser de les livrer. Il les rend responsables de la défection de hauts-fonctionnaires qui désertent la Guinée ou leurs postes de diplomates à l'étranger. D'ailleurs, ne vient-il pas de mettre en cause les Etats-Unis, à la suite de la « trahison » d'un certain nombre de ses représentants à Washington ? … Une fois de plus, les relations sont rompues entre Conakry et Dakar. Le Sénégal a porté le conflit devant l'O.U.A. Et le président Houphouet-Boigny a pu dire : « Je ne me prêterai plus à des réconciliations sans lendemain. » 54.
Que dire de cette crise ? Assurément, elle revêt une exceptionnelle gravité. Le tyran ivre ne semble plus se plier aux règles de la solidarité de l'Afrique légale, laquelle, sur ce front précis, a reçu un coup assez sérieux. Mais l'erreur à ne pas commettre, c'est d'oublier que nous sommes en Afrique, c'est-à-dire dans un espace géopolitique riche en retournements de situation aussi spectaculaires qu'éphémères, en « réconciliations » aussi idylliques que superficielles. « Amitié éternelle », « fraternité africaine », ce ne sont là que des mots. Mais ils existent, ils jouent dans cette Afrique secouée par le verbe sonore et nerveux, mais combien immobile. L'O.U.A. est fort embarrassée, pour cause. Nous nous garderons bien de prédire le numéro que ce grand cirque présentera à cette occasion. Son arbitrage ne sera, probablement, pas le modèle de la clarté. Le despote de Guinée a d'ailleurs beaucoup de chance de gagner, pour une raison bien simple : sa fiche signalétique détenue par l'O.U.A. porte, inscrites à une encre indélébile, les mentions : révolutionnaire, anti-impérialiste, bon Africain.
Dans la région considérée, l'attitude ambiguë des uns et des autres à l'égard du régime P.D.G. semble influencée par une considération évidente : la place que peut se faire une Guinée gouvernée avec un peu plus d'intelligence et de sens de la responsabilité qu'elle ne l'est depuis son indépendance. Nonobstant les ronronnements lénifiants des uns ou des autres, ici comme ailleurs, Machiavel a de lointains disciples. La rivalité entre pauvres a quelque chose d'effroyable. Ici et là, on est sans doute fatigué d'essuyer les irresponsabilités d'un tyran fini. On se soucie moins des malheurs présents de cet enfant prodige qu'est la Guinée, que des réajustements géopolitiques que sa réconciliation avec elle-même ne manquera pas de provoquer dans la région. Car son abaissement a entraîné une sorte d'équilibre, plutôt un sous-équilibre régional dont certains semblent s'accommoder volontiers. Le malheur des uns fait le bonheur des autres, affirme un dicton populaire. La « fraternité africaine » s'en arrange volontiers.
Voilà, en gros, le contexte dans lequel évolue l'opposition guinéenne. Une sorte d'« anti-impérialisme » devenu l'alibi suprême des démagogues et des esprits sclérosés. Très peu de générosité ou de hauteur de vue. Beaucoup d'égoïsmes et d'hypocrisies. Bref, une situation fermée, sans mouvement, donc d'essence conservatrice.
Que faire, face à tant d'ambiguïtés de nos « frères » africains, et à cet « anti-impérialisme » érigé en fétichisme ? Faut-il se laisser impressionner et terroriser par cette idole ? Ce serait, assurément, lier les problèmes urgents qui sont ceux du mouvement de lutte, à un fort hypothétique aggiornamento politique africain, c'est-à-dire : se croiser les bras, renoncer en fait à la lutte. Il faut donc renverser cette idole. Mais alors, n'y a-t-il pas risque de voir l'opposition guinéenne céder au désespoir et s'engager dans une voie aventureuse ? La question est réelle, puisqu'elle a été posée sur la place publique par la tragique affaire du 22 novembre 1970, dans laquelle s'est trouve impliqué, entre autres, le Portugal, pays le plus décrié, pour cause, sur le continent africain. Et rien, depuis, n'invite à croire qu'elle a perdu de son actualité. Elle se ramène, en somme, au genre de problème que François-René de Chateaubriand dans ses « Mémoires d'Outre-Tombe » appelle « l'alliance de l'étranger ». Autrement dit, les Guinéens peuvent-ils, doivent-ils, sous prétexte d'on ne sait quelle orthodoxie, hésiter face à leur devoir envers leurs pères et mères, leurs frères et soeurs asservis et humiliés ? Si les opposants veulent que leur mouvement soit autre chose qu'une simple réunion d'émigrés, s'ils veulent éviter la répétition de coups semblables à celui du 22 novembre bref s'ils ont à coeur et à honneur de répondre à l'attente des populations guinéennes, alors ils doivent traiter cette question avec le maximum de clarté et de fermeté.

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