La Pensée Universelle. Paris. 1974. 225 p.
| < | Chapitre XI A la recherche d'une manière de vivre ensemble |
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« L'histoire de la démocratie est l'histoire des efforts faits par les hommes honnêtes pour tenir en échec les hommes malhonnêtes, et pour les hommes d'Afrique occidentale, comme pour ceux de toutes les autres parties du monde, l'apprentissage sera laborieux. » (W.A. Lewis.)
Lutter contre un régime, un système socio-politique, c'est en même temps se battre pour un autre régime, un autre système socio-politique. Prétendre borner étroitement son horizon à la phase du renversement de l'équipe P.D.G. comme on a semblé le faire dans certains milieux oppositionnels guinéens, c'est ou bien faire preuve d'une naïveté impardonnable, ou bien dissimuler des intentions inavouables. En tout cas, l'expérience l'a suffisamment montré, une telle approche n'a ni favorisé la cohésion du mouvement de lutte, ni aidé à une claire définition des objectifs situés au-delà de la destruction du régime actuel. Par conséquent, c'est dès à présent qu'il importe d'apprendre à regarder au-delà du système P.D.G., de s'efforcer de définir le plus clairement possible la « manière de vivre ensemble » qu'on prétend lui
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bavardage démagogique autour d'un thème en soi beau et engageant.
Du reste, il est à peu près certain qu'ici et là, les minorités dirigeantes confondent volontiers les velléités de progrès qu'elles affichent, avec une fuite forcenée devant « nos valeurs » qu'elles exaltent par ailleurs. Dressées par leurs maîtres étrangers, elles ont fini par avoir la
conviction que ces valeurs constituent un impedimentum trop encombrant pour pouvoir gagner la course au développement économique et social, course plus irréelle que jamais. D'où leur lancinant besoin d'imiter les autres. Bien curieuse action en recherche de paternité !
L'imitation sans discernement des anciennes métropoles est bien connue. Les institutions que l'on peut observer ici et là en Afrique, même chez les « anti-impérialistes » coléreux, ne sont rien d'autre que des copies plus ou moins conformes de celles des anciennes puissances coloniales. En vain y chercherait-on l'expression des aspirations ou d'une participation effective des peuples concernés. Tout se passe comme si les minorités dirigeantes méprisaient leur société ou leur réservaient ce sentiment ambigu des parvenus à l'égard de parents n'ayant pas réussi leur ascension sociale … Comment ne pas mépriser ces gens qui n'ont rien oublié des mauvais exemples du colonisateur ? Comment les prendre au sérieux quand on les entend discourir sur « l'authenticité africaine » ? Les artificielles querelles idéologiques qui déchirent l'Afrique ne constituent pas la dernière manifestation de cette tendance à la répudiation du patrimoine culturel propre. Les mots en « isme » assourdissent les peuples à défaut de les toucher et de les entraîner véritablement. Ici et là, les classes dirigeantes se sont dépêchées d'importer tel ou tel modèle d'organisation socio-politique étranger. Mais comme elles n'ont ni la rigueur intellectuelle, ni la volonté politique qui sous-tendent la doctrine affichée, et comme d'un autre côté la transposition est artificielle, alors elles s'empressent de dépouiller le modèle en question de tel ou tel aspect en prétextant de quelque « spécificité » locale.
Puisqu'elles se refusent avec obstination à explorer sérieusement le terrain, à comprendre la société qu'elles prétendent conduire au bonheur, alors elles consultent quelque thaumaturge ou oracle étranger pour trouver la clef de la cité idéale.
Celui-ci officie bien évidemment, dans le domaine du développement économique et social. Il met en oeuvre une science, des instruments d'analyse dont la validité n'est pas toujours évidente en ce qui concerne la société africaine en question. Le plus souvent, il pontifie :
« Si vous voulez promouvoir le développement économique et social dans des délais rapides, si vous voulez réduire le fossé qui vous sépare des pays développés … il vous faut un pouvoir fort. »
Ce « conseil » mérite qu'on s'y arrête. Car à force d'être prodigué, il est devenu un théorème fondamental de la science politique africaine.
A peu près toutes les classes dirigeantes africaines s'en prévalent. Voilà donc établie l'incompatibilité entre les exigences de la production des biens matériels et la liberté de l'homme.
Une incompatibilité absolue, fondée sur une
priorité non moins absolue de la chose sur l'homme d'Afrique. Les pires tyrans ont ainsi un alibi suprême. Ainsi armés d'un « pouvoir fort », ils oublient volontiers qu'ils condamnent leurs peuples à végéter dans la misère.
Bien étrange confusion entre les causes et les effets ! Dans l'abondante littérature suscitée par le sous-développement, pour traduire la difficulté, parfois réelle, qu'il peut y avoir à distinguer les causes et les effets des phénomènes de blocage, on aime à user et même à abuser de l'expression « cercle vicieux ». L'inconvénient est que certaines conclusions sont le résultat de « cercles vicieux » artificiels, l'aboutissement d'un raisonnement fondé sur un postulat faux et dangereux. Le « pouvoir fort », du moins tel qu'il est compris et pratiqué en Afrique, en offre un exemple effrayant. Ici, il signifiera négation pure et simple de la liberté des peuples au nom d'une illusoire « stabilité » politique et d'une hasardeuse efficacité économique. Comme si les sociétés asservies pouvaient jamais avoir quelque efficacité. Ou comme si les masses africaines n'étaient susceptibles de comprendre que le seul langage de la force !... Remarquons au passage que la notion de « Pouvoir fort », comprise et pratiquée comme elle l'est en Afrique francophone, coïncide en gros avec l'avènement de la Ve République en France, dirigée par le Général de Gaulle. Elle traduit, ici et là en Afrique, non seulement l'absence de conviction démocratique, mais encore l'imitation naïve et dérisoire du style gaullien. Depuis lors, l'aveuglement et la confusion des valeurs ont occasionné tant de souffrances inutiles en Afrique. Presque partout, on s'obstine à ignorer cette évidence à savoir que seule la liberté est de nature à mobiliser effectivement tant d'énergies et d'intelligences jusqu'ici bloquées ou gaspillées ; qu'elle est un commencement et non un aboutissement.
Au total, le « pouvoir fort » est une recette de stabilité, d'efficacité ou de « bonheur », qui s'avère en réalité dangereuse au plan politique, hasardeuse quant à la démarche intellectuelle sous-jacente, et inacceptable dans son inspiration morale. Elle rappelle étrangement d'autres formules qui avaient cours il n'y a pas très longtemps dans l'Afrique colonisée, notamment : faire donner la cravache à l'indigène, faire suer le burnous … La similitude en est frappante. Que les partisans actuels du « pouvoir fort » en soient ou non conscients, ne change rien à l'affaire.
Du « pouvoir fort » au système de parti unique, la distance n'était pas bien grande. Et de fait, les hommes ayant accédé au pouvoir en 1957-60 eurent vite fait d'institutionnaliser leurs formations politiques. De sorte que le système monopartisan, depuis lors, sévit en Afrique telle une maladie endémique. Toutes sortes d'arguties ont été avancées pour justifier ce système :
L'épreuve des faits n'a cessé de montrer l'inanité des justifications et vertus quon lui avait tout d'abord Prétées. Rappelons une fois de plus les fortes pages de Frantz Fanon sur le parti unique à l'africaine. Certes, l'auteur des « Damnés de la terre » ne rejette pas le principe du système monopartisan ; la violence de ses critiques contre le parti unique à l'africaine, n'a d'égale que sa conviction dans le principe lui-même ; une conviction prenant solidement appui sur une rigueur intellectuelle, une passion et une générosité qu'il est souhaitable de voir un plus grand nombre d'Africains partager. En attendant,
force est d'ouvrir les yeux sur la faillite du système, la stagnation, voire la régression au plan économique et social. La stabilité politique ? Libre aux esprits simplistes de confondre confiscation pure et simple du pouvoir, et stabilité, et d'ignorer le coût humain effroyablement élevé du parti unique tel quil fonctionne ici et là en Afrique.
Ce que l'on peut observer, c'est que le parti [unique] est le siège de tensions permanentes entre les hommes, entre les diverses tendances arbitrairement confondues et emprisonnées dans un seul organe ; le fait tribal en constitue souvent la cause principale ; l'absence de démocratie interne fait que le complot ou le coup d'Etat reste l'unique moyen d'expression politique … L'unité nationale
? Elle reste plus problématique que jamais dans la plupart des pays africains. Des minorités dirigeantes aux masses, la distance n'a cessé de s'accroître. Or, pour parler comme Frantz Fanon, « il s'agit de ne pas étirer la caravane, car alors chaque rang perçoit à peine celui qui le précède et les hommes qui ne se connaissent plus se rencontrent de moins en moins, se parlent de moins en moins. » Peut-on parler parler sérieusement de stabilité ou d'intégration nationale, quand fait si cruellement défaut la solidarité, et que les raisons de vivre ensemble se réduisent au processus cumulatif de la violence, à la peur et et à l'incertitude du lendemain.
On a vu l'usage que le P.D.G. fait en Guinée des clivages tribaux. Ici, on ne peut plus parler du système de parti unique sans le centrer sur la question ethnique et ses graves implications. En est-on bien conscient dans les milieux oppositionnels ? Quelques éléments éclairés semblent avoir compris que le parti unique, dans une société structurellement plurale comme la guinéenne, est une absurdité lourde de conséquences. Leur lutte contre le P.D.G. est en même temps un combat pour l'institution d'un jeu politique ouvert et démocratique. Mais force est de dire qu'en dehors d'eux il existe un certain nombre de candidats sauveurs qui semblent avoir définitivement borné leur univers de raisonnement au seul cadre du système monopartisan. Pour ceux-ci, ce n'est nullement ce système qui est en cause, mais la personne de Sékou Touré et de ses principaux complices. Ils se croient plus « malins » que celui-ci, et restent persuadés qu'ils seront capables, eux, une fois au pouvoir, de tirer du parti unique autre chose qu'une monstruosité sociale.
Ils n'osent le dire ouvertement, mais ils sont même prêts à reconduire purement et simplement le quadrillage politique actuel, puisqu'ils le trouvent « efficace ». Efficace dans quel sens, pourquoi faire? Ces candidats à la succession de Sékou Touré « luttent » donc contre des personnes et non pour des idées, sans proposer au pays un autre style de vie … Nul ne se hasarderait à prédire comment se dénouera la situation en Guinée. Mais que risque-t-il de se produire avec de tels « sauveurs » ?
A coup sûr, les populations applaudiront à la disparition de l'actuelle équipe dirigeante. Elles le feront même si, peu de temps après, elles doivent s'apercevoir qu'à travers d'autres personnes, c'est le même jeu stérile qui se poursuit. Les nouveaux chefs, quant à eux, reconduiront le système monopartisan, puisqu'ils sont englués dans les vieilles habitudes mentales. Tout juste, changeront-ils, peut-être, les sigles. Mais les esprits auront été tant sensibilisés au fait tribal ressuscité par le P.D.G., que nul n'empêchera les populations de voir dans la reconduction du parti unique, autre chose que l'expression de la volonté de domination ou de revanche de telle ou telle ethnie sur les autres. De la nouvelle équipe politique émergera rapidement une personnalité qui pourra s'appeler Camara, Barry, Kéita ou
Guilavogui. Elle sera, peut-être, en mesure de réprimer par la
violence les mouvements de déception et de colère populaires,
au nom de la paix sociale et de l'unité nationale. Mais ce ne sera ni
la paix sociale, ni l'unité nationale.
Et ce sera la « pire des damnations ». Il n'est même pas exclu que le régime P.D.G. apparaisse alors aux populations comme un âge d'or ! Une telle éventualité est foin d'être une simple vue de l'esprit. La mémoire des peuples est courte. Et bien souvent, l'éviction ou la mort du despote le plus sanguinaire contribue à le grandir dans l'esprit populaire à associer à sa mémoire quelque mythe, mythe entretenu le plus souvent par l'incapacité des successeurs de proposer un dessein nouveau et grand.
En un mot, le système de parti unique, après les inqualifiables abus auxquels il a donné lieu en Guinée, s'est définitivement disqualifié comme cadre d'organisation et d'éducation politiques. Il y est devenu, peut-être plus qu'ailleurs, synonyme de fossoyeur de la liberté, de facteur de blocage économique et social, de frein à l'intégration nationale.
Les Guinéens les plus conscients et les plus désintéressés auront-ils raison des pêcheurs en eau trouble ? Réussiront-ils à faire prévaloir, à la place des idées et pratiques infécondes qui continuent d'avoir cours, la règle du jeu démocratique ?
La démocratie, voilà, en vérité, un thème qu'il est malaisé d'aborder en milieu africain et même dans les cercles non-africains où l'on croit volontiers qu'il est prématuré de proposer le jeu démocratique en Afrique. Généralement, on ne rencontre que scepticisme ou prévention. Certains Africains vont jusqu'à croire ou à se laisser convaincre que l'« Afrique n'est pas mûre pour la démocratie » ! D'autres lancent, sur un ton de constat désabusé : « le Nègre n'a pas le sang démocratique » ! Pourquoi tant de scepticisme, tant de découragement ? A y regarder de près, on s'aperçoit qu'il y a à l'origine une confusion regrettable : celle du principe de démocratie lui-même, et de l'un de ses modes d'application, à savoir : le parlementarisme à la française tel qu'il a fonctionné sous la IVe République et, plus particulièrement, dans ses dernières années. De sorte que, tout au moins en Afrique francophone, le régime d'assemblée du type français, avec ses carences et ses moeurs peu reluisantes, a en quelque sorte servi de « repoussoir » au jeu démocratique lui-même. Et parallèlement, ainsi que nous l'avons déjà dit, plus d'un dirigeant africain a pris pour modèle, le style de l'homme du 18 juin.
A cette confusion, s'ajoute généralement l'incapacité ou le refus de concevoir la démocratie autrement que dans la transposition mécanique des institutions des pays industrialisés. Mais il y a plus En effet, le « pouvoir fort » aidant, bon nombre d'Africains ont suivi, plus ou moins consciemment d'ailleurs, un cheminement fort étrange qui les a conduits sur le plan éthique. Et, de proche en proche, ils ont fini par croire que la démocratie porte en elle une part de luxe, de mollesse ou de sybaritisme; qu'elle est, par conséquent, un obstacle à l'éclosion de la morale civique qu'exige l'effort de développement économique et social.
L'exemple des « victoires » de l'Est dans l'ordre économique, n'est d'ailleurs pas étranger à ce cheminement.
C'est pour ces raisons, entre autres, que la règle du jeu démocratique trouve peu de défenseurs résolus dans certains milieux africains. Là, quand on la préconise, les interlocuteurs l'accueillent comme une invitation à je ne sais quelle expérience métaphysique …
Ce serait faire injure aux Guinéens que de prétendre leur enseigner la liberté, la démocratie. Disons simplement, avec Alexis de Tocqueville que la liberté n'est pas autre chose que le « plaisir de pouvoir parler, agir, respirer sans autre contrainte, sous le seul gouvernement … des lois ». C'est-à-dire, pouvoir vivre sous le seul empire du Droit, qu'il soit écrit ou oral, formel ou coutumier. Vivre sans avoir peur d'un homme ou d'un parti, est-ce là un luxe ? N'est-ce pas là un minimum que l'on s'obstine à refuser au Guinéen sous le fallacieux prétexte de développement « rapide » et d'unité nationale ? Quelle faim de biens matériels peut faire perdre de vue cette condition existentielle ?
Ceci dit, il n'est pas question ici, de recopier l'enseignement
très classique de grands maîtres tels que Locke, J.-J. Rousseau, Montesquieu et bien d'autres. Disons simplement qu'en parlant de démocratie, nous ne la réduisons nullement à, une simple affaire de programme, de façade institutionnelleou même de technique juridique. En effet, si la façade institutionnelle était en soi un critère suffisant, le régime P.D.G. pourrait être considéré comme démocratique. Car la Constitution de la république du P.D.G. est dans l'ensemble, une belle construction du genre : la forme en est à peu près irréprochable, les libertés fondamentales expressément proclamées, et référence est faite à la déclaration des droits de l'homme ; les différents organes sont séparés et agencés de manière formerlement satisfaisante. Et, à notre connaissance, cette constitution n'a pas été abrogée depuis.
[lire les analyses contraires de B. Charles, Ameillon, Rivière sur la 1ère constitution: document bâclé, déséquilibre entre les deux pouvoirs, législatif et exécutif, absence de la branche judiciaire de l'Etat (T.S. Bah)]
D'un autre côté, le parti unique compte huit mille comités de base, de quartier ou de village, deux cent trente huit sections et trente fédérations. Au total, plus de quatre cent mille « responsables » s'agitent au sein du parti. Tout ceci, dans un pays de trois millions et demi à quatre millions d'âmes, et comprenant environ quatre mille deux cents localités. Mais, nous en avons montré certains aspects, ce gigantesque quadrillage, loin d'être un moyen d'éducation politique des populations, est en fait l'instrument d'une tyrannie rétrograde
et ubiquitaire. Car jamais la règle du jeu démocratique n'y a été observée.
En d'autres termes, le pouvoir P.D.G. n'a à aucun moment voulu aménager
la participation effective du Guinéen aux affaires de son village, de
sa région ou de son pays. Les « responsables » politiques
ne sont rien d'autre que des perroquets terrifiés répétant à l'unisson
les slogans du tyran ; les « militants », des bandes de terroristes
; l'ensemble de la population, une masse informe de figurants terrorisés.
Il nous faut insister sur la notion de participation, c'est-à-dire, à notre avis, sur le critère fondamental de la démocratie. On croit généralement qu'elle est illusoire et même impraticable dans un pays où l'écrasante majorité de la population est analphabète. Certains commettent cette grave erreur de bonne foi. Chez d'autres, en revanche, une telle affirmation trahit tout simplement l'absence de conviction démocratique. Qu'il s'agisse d'intellectuels pédants, ignorant tout de leur société, de demi-solde fascinés par tel coup d'Etat perpétré quelque part en Afrique par un ancien camarade de régiment, ou de vieux notables dépassés, ceux qui brandissent cette sorte d'argument, sont en réalité soit des candidats despostes, soit des incapables, soit enfin des tricheurs qui se disent « réalistes ». N'ayant rien de positif à apporter à la Guinée, ni aucune chance dans un jeu politique ouvert, ces gens-là entendent ruser avec le peuple, le récuser purement et simplement dans sa fonction d'arbitre et de contrôleur.
La participation du Guinéen à la vie collective demeure donc une donnée stratégique. Comment l'organiser ? Dans quel cadre, et à quel niveau ? On peut faire applaudir autant qu'on voudra des foules conditionnées ou terrorisées. On peut les « mobiliser » en permanence. Mais il n'y a pas de participation effective du peuple sans un suffrage libre comportant, par conséquent, une possibilité réelle de choix des candidats à la gestion des affaires publiques aux différents stades : villageois, régional et national. Est-il besoin d'insister sur la valeur pédagogique du vote libre ? Mais déjà nous entendons les démocrates de façade et les candidats despotes s'exclamer : « Ce n'est pas réaliste ! Comment, tu préconises la formation de plusieurs partis politiques en Guinée ? … » C'est à croire qu'ils sont littéralement terrorisés par la perspective d'un jeu politique ouvert, clair. Il s'agit, précisément, de moraliser la vie publique en Guinée. Comment ? En libérant l'opinion publique sans quoi il serait illusoire de parler de démocratie. Cette opinion, dans une société plurale comme la nôtre, est forcément différenciée à plus d'un égard. A preuve : le partage inégal du revenu national entre les villes et la brousse, l'existence de la bourgeoisie pouilleuse sécrétée par le régime P.D.G., sans compter l'impact, au niveau régional et ethnique, des manipulations tribales d'énoncées plus haut. Autant de données réelles que le système de parti unique escamote parce que incapable de les maîtriser. Elles n'ont de chance d'être appréhendées correctement et de recevoir de solutions acceptables que grâce à la dynamique, aux tensions créatrices et au contrôle réciproque
qu'implique le pluralisme politique.
Certains Guinéens parlent de bi-partisme, d'autres proposent volontiers
un nombre jugé idéal de formations politiques pour la Guinée
de demain. Nous disons, pour notre part, que tout chiffre avancé a priori à ce
sujet, risque d'être arbitraire. L'essentiel, en ce domaine, c'est le
fait que toutes les fractions de l'opinion aient la possibilité de
s'exprimer librement, quel qu'en soit le nombre. Si elles sont deux, cinq, dix
ou quinze, elles doivent pouvoir se manifester.
Quant à ceux qui cherchent à mettre le peuple à l'écart du jeu politique sous prétexte d'ignorance, en général, ils ne sont pas différents de ceux qui s'effrayent quand on préconise de décentraliser la vie publique. Incapables de s'échapper du cadre fortement centralisé légué par l'Administration coloniale, ils croient volontiers que pouvoir décisionnel des collectivités infra-nationales et unité nationale sont incompatibles. L'assimilation abusive leur tient lieu de raisonnement ou de sagesse. Et ils croient avoir tout dit lorsqu'ils rappellent quelque exemple africain où l'unité nationale a été tragiquement mise à l'épreuve. Mais ils oublient que la Guinée n'est ni le Congo-Léopoldville des années 1960 ni le Nigéria aux prises avec la guerre civile occasionnée par la tentative de cessession biafraise … Ce n'est pas le lieu de s'étendre sur la décentralisation en tant que technique d'administration ou de gouvernement. Disons simplement qu'elle n'est rien d'autre qu'un mode de diffusion, de partage du pouvoir entre, d'une part, l'Etat qui conserve de toute façon sa fonction unitaire et de contrôle, et, de l'autre, les collectivités infra-nationales : villages, villes, régions et services considérés comme centres de décisions en ce qui concerne la gestion de leurs affaires respectives. Précisons au passage que rien n'est aussi étranger à la décentralisation que la pseudo-déconcentration opérée par le tyran guinéen : nomination, à la tête de chacune des quatre régions naturelles, d'un ministre résident,
personnage sans aucun pouvoir, simple courroie de transmission des diktats.
La décentralisation ainsi définie, doit être poussée le plus loin possible. A la limite même, un système fédéral pourrait être préconisé Notre conviction se fonde sur trois séries de raisons, entre autres. D'abord, la géographie de la Guinée, avec ses quatre régions naturelles différenciées en ce qui concerne le peuplement et la vocation économique. Prendre acte de ces différences humaines et physiques, ce n'est pas remettre en cause l'unité nationale, bien au contraire. Elles existent. Les reconnaître, c'est se mieux connaître, s'enrichir réciproquement, au sens culturel et matériel. C'est en cela que consiste l'effort d'intégration nationale, et non dans une tentative de négation ou d'abolition des différences. Enfin, la dernière série de raisons, négatives celles-là : les conséquences du tripotage tribal du P.D.G sur lesquelles nous avons plus d'une fois attiré l'attention des Guinéens. Il est fort à craindre qu'un certain point soit déjà dépassé en Guinée, au-delà duquel la centralisation secrète des forces centrifuges qui en affectent singulièrement la vocation unitaire. En un mot, les Guinéens conscients doivent faire effort pour mettre sur pied un système politico-administratif qui apparaisse à nos compatriotes de la brousse comme leur chose et non l'affaire d'une confrérie d'initiés. Ce n'est pas démanteler l'Etat, mais le mettre à la portée des hommes. Il conserve, avons-nous dit, sa fonction unitaire, puisqu'un certain nombre d'attributions relèvent de sa compétence ; ainsi de la défense nationale, la monnaie et les investissements stratégiques, l'éducation nationale, le statut des personnes et les libertés publiques... Le tout fondé sur le principe de la séparation des pouvoirs et de leur contrôle réciproque. Que peut signifier en Guinée une participation populaire reposant sur le vote libre, et s'exerçant dans un cadre décentralisé et
de pluralisme politique ?
C'est tout d'abord, la fin de la séculaire aliénation politique des populations En effet, les règles de la vie publique et même privée ont toujours apparu au Guinéen moyen comme étant régies par une
sorte de divinité écrasante, à la fois lointaine et terriblement présente. Hier,
c'était le Blanc qui incarnait cette divinité ; aujourd'hui, c'est
le parti unique et, au-delà, le «Responsable
Suprême de la Révolution». Confronté à cette puissance infinie, il ne conçoit son rôle de citoyen qu'en termes d'obéissance passive, de soumission résignée. Aujourd'hui comme hier, son sens civique et ses raisons d'espérer se dissolvent dans la fatalité et l'éternité figée. L'intégrer dans un système comme celui que nous venons d'esquisser, c'est donc le démystifier, l'éduquer, l'élever au rang de citoyen libre, responsable et capable d'engagement conscient. Que le Guinéen ait la possibilité de choisir librement et d'être choisi par ses concitoyens à tel ou tel organe de sa localité, de sa région ou de son pays, qu'il puisse décider directement ou par l'intermédiaire de ses mandataires de la quotité et de l'utilisation de l'impôt ou de toutes autres contributions, alors on verra qu'il n'a nul
besoin de spécialistes du verbe pour comprendre la règle du jeu démocratique. Il se battra, en cas de besoin, pour son observation par tous. Dans ce contexte, l'école ou le dispensaire édifié, la route ou tous autres travaux collectifs réalisés dans son proche environnement, cesseront de lui apparaître comme des mannes ou des marques de faveur d'on ne sait quel dieu tutélaire retiré dans la lointaine capitale. Car il y reconnaîtra sa part d'initiative, d'effort et de sueur. C'est là l'essentiel.
Le processus ainsi amorcé par le bas de la pyramide socio-politique rendra évident
aux yeux de tous, le réseau de solidarités aux différents
niveaux, c'est-à-dire
les raisons de vivre et de travailler ensemble.
Enfin, la course au centre de décision supérieur, le gouvernement
central qui sera là pour entretenir et harmoniser la nouvelle dynamique,
cette course, pensons-nous, peut perdre alors de son âpreté, de
son caractère dramatique. Car la capitale aura cessé d'être
l'unique pôle d'attraction des candidats aux affaires publiques, en même
temps que la vie des régions, des villes et des villages reçoit
un contenu concret directement perceptible de tous.
Voilà, très rapidement évoqués, quelques thèmes que nous avons tenu à proposer à la réflexion des Guinéens. Pour nous, il ne s'agit pas d'aligner de belles formules ou des constructions abstraites : programmes, institutions et leur agencement théorique. Rien de tout cela ne signifie grand-chose en soi. Tout restera encore à faire même quand le système P.D.G. une fois détruit, des organes formellement démocratiques auront vu le jour. C'est dire que la sauvegarde de la liberté et de la démocratie n'est pas une simple affaire d'institutions. La Guinée en a fait la cruelle expérience : c'est la juxtaposition de la démocratie écrite et du despotisme en action. Comment faire pour prévenir une telle mésaventure pour que les institutions une fois mises en place, aient une âme, une existence réelle ? La réponse, on ne la trouve dans aucun manuel de droit. Car à ce stade, il ne s'agit plus d'une question d'arrangement technique, mais d'hommes. Alors apparaît toute l'importance d'un certain nombre de qualités civiques. Nous dirons même : de qualités morales. Mais nous entendons déjà certains nous lancer dédaigneusement le reproche de vouloir vaticiner, de faire la morale. A ceux-là, tout comme à l'actuel personnel politique guinéen, nous disons avec Edgard Quinet :
« Détrompez-vous. Rien au monde ne peut vous dispenser d'avoir vous-même une âme, une dignité personnelle, le respect de vous-même, un caractère, une conscience, une parole. »
On
peut appeler comme on voudra ces règles élémentaires. Ce
qui est sûr, c'est qu'elles figurent en bonne place dans notre héritage
culturel aujourd'hui bafoué par ceux-là mêmes qui le revendiquent
avec le plus de frénésie. Elles y sont restées gravées,
même si, par inexpérience ou égarement momentané,
il est arrivé à certains d'entre nous de croire qu'on peut s'en
affranchir impunément. Parce que la majorité des Guinéens
ne les ont pas perdues de vue, nous gardons, pour notre part, toute notre conviction
dans la démocratie dans la Guinée réconciliée avec
elle-même.
Que dire au terme de ce rapide tour d'horizon que nous avons essayé de faire hors des sentiers battus ? A certains égards, la situation que traverse la Guinée depuis son indépendance, a quelque chose de surprenant, d'irréel même, tout au moins aux yeux de nombre de nos amis non-guinéens qui connaissent bien notre pays, et même de certains de nos compatriotes. Ils ont du mal à s'expliquer une chose : le fait de voir plier pendant si longtemps devant un despote perverti, un peuple hier connu et envie de ses voisins pour sa mobilité d'esprit, sa capacité de s'indigner et son aptitude à la
remise en question.
Voilà, précisément, des atouts dont s'est servi le despote pour émerger des ténèbres où il se trouvait, et suivre son honteux destin. La question de savoir si, au départ, il était animé de bonnes intentions, est depuis longtemps dépassée, devenue dérisoire. Reste que, après avoir échoué à une tâche qu'il n'était d'ailleurs pas en mesure d'assumer, il a eu le terrible « réalisme » d'entreprendre de briser les Guinéens en tant que peuple par son criminel jeu tribal. Ainsi donc, il tient sa « force » de
son jeu corrosif de l'affaiblissement du peuple.
Mais dans tout cela, le despote reste le premier à être parfaitement conscient de toute la fragilité de ses expédients, du caractère irréel de sa « force ». Ses réactions le trahissent : ce sont celles d'un homme fini, d'un criminel politique sans alibi ni alternative. Il
tremble devant un nombre de plus en plus élevé de Guinéens devenus tout aussi conscients que lui de sa faiblesse (lire Portos), et qui se cherchent, se rassemblent, se mettent d'accord. Ils vont marcher ensemble, animés par une « passion commune », comme hier. Alors, le régime de la honte qui leur avait paru jusqu'ici inexpugnable, s'écroulera
misérablement comme château de cartes. C'est pour hâter,
cette échéance inéluctable, que nous lançons ce
cri à tous, nos compatriotes :
« Unissons-nous, au nom de la Guinée, pour la liberté ! »
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